‹ KrakatauChapitre 16 sur 127 · RUSSEL · texte numérisé non relu

RUSSEL

questions

dresse

ed

September

dans

p'as

La plupart de ceux qui ont fait le voyage d'Europe aux Indes, au bon temps jadis par voilier ou plus tard par le paquebot Néerlandais, se souviendront de Krakatau, comme jde l'un des premiers points qu'ils contemplèrent de l'Insulinde tant célébrée.

Krakatau, en effet, est une des nombreuses iles dispersées dans le détroit de la Sonde, canal qui unit la mer de Java à l'Océan Indien et sépare les deux grandes iles de Sumatra et de Java. Comme un cène escarpé, l'île s'élève directement de la mer, et à sa forme, qui au côté Sud est beaucoup plus abrupte en haut qu'en bas, on reconnaît déjà de loin que la montagne est un volcan.

Depuis longtemps, du reste, la nature volcanique de l'île était connue. Vogel, dans son i^Ost-Indianische Reise Beschreibung** (â), parle d'une éruption, qui doit avoir eu lieu en Mai 1680. Une première fois il avait passé le détroit au mois de Juillet 1679, dans la traversée des Pays-Bas à Batavia, et une seconde fois en Septembre de la même année, allant à Sumatra. A ce moment, Krakatau paraît n'avoir encore rien présenté de particulièrement remarquable; au moins, dans la description de Vogel, il n'est fait aucune mention de l'île. Mais au commencement de 1681, s'étant rendu de Salida — où il était employé d'une mine exploitée à cette époque par la Compagnie des Indes-Orientales — à Batavia, pour y suivre un traitement médical, il écrit: »Le 26 Janvier 1681 nous

(') Voir les -Notes'

KBIIATAU I

à la On de la 1^~ partie.

minier* â la voOe par un vent d'Est favorable .... et arrivânoies , le

•l" Février, la Grâce Divine aidant, à l'entrée du détroit de la

.-..S^de, où je vis avec surprise que Tile de Cracketovv, qui lors de

.'••'.•mon voyage à Sumatra apparaissait encore toute verdoyante et parée

*• d'arbres , s'offrait maintenant à nos regards entièrement brûlée et

aride, et projetant en quatre points de grands blocs incandescents.

Lorsque je m'informai auprès du capitaine du navire a quelle époque cette ile avait fait éruption, il m'apprit que cela avait eu lieu en Mai 1680, juste à son retour d'un voyage au Bengale; qu'il avait essuyé une forte tempête, et ressenti en mer, à la distance d'environ 10 milles de l'île, un tremblement de terre, suivi de détonations et de craquements épouvantables, ce qui lui avait fait soupçonner qu'une ile ou une partie de terre quelconque devait s'être crevassée; peu de temps après, le navire s'étant un peu rapproché de la terre et étant arrivé près du détroit de la Sonde, il avait reconnu que la susdite île de Cracketow s'était déchirée et que ses présomptions ne l'avaient pas trompé, car lui et tout l'équipage ataient très distinctement senti une forte odeur de soufre, et les matelots, à l'aide de leurs seillots, avaient retiré de la mer, et recueilli conune rareté, les pierres que l'éruption de l'île y avaient lancées, pierres qui ressemblaient entièrement à de la ponce et étaient très légères; il m'en montra un fragment un peu plus gros que le poing."

En Novembre 1681 il retourna à Sumatra, et dans sa description de ce voyage nous trouvons inséré le journal du grefBer des mines Elias Hesse; celui-ci, parlant de l'île, dit seulement: «l'île de Gracatau, qui s'est embrasée il y a environ un an, est également (c'est-a-dire, conune l'île de Sebesi) inhabitée." C'est sans doute de VoGEL que Hbssb aura entendu le récit de l'éruption.

Enfin, VoGEL repassa encore le détroit de la Sonde au jnois d'Octobre 1687, en allant à Batavia, et pour la dernière ibis en Décembre de la même année, à son retour vers les Pays-Bas. Mais la relation d'aucun de ces deux voyages ne contient rien d'intéres*; sant au sujet de Krakatau.

n résulte des recherches de M. van dbn Bbro, à Batavia (9), qui a bien voulu se donner la peine de compulser le Dagregister van hei Kasteel Batavia (Journal du château de Batavia) des aimées 1679, 1680 et 1681, que réellement, le 12 Juin 1680, le navire Aerdenburgh arriva du Bengale en rade de Batavia, de sorte qu'on ne peut guère douter de Tauthenticité du récit suivant lequel le capitaine du bâtiment, qui transporta Vogbl en Février 1681, aurait assisté en personne à l'éruption du mois de Mai 1680.

Cependant, il est inexplicable que, suivant M. van den Bbrg, le Dagregister ne fasse nulle part la moindre mention de cette éruption, pas même parmi les nouvelles apportées du Bengale par V Aerdenburgh^ bien que d'habitude les faits les plus insignifiants fussent inscrits au Dagregister. M. van dbn Berg en conclut, et je partage entièrement son avis, que l'éruption de 1680 ne doit pas avoir eu grande importance. Quant à l'assertion de Vogel, que lui-même, au mois de Février 1681, aurait encore vu éjaculer des pierres incandescentes, l'exactitude en est sujette à caution.

En Novembre 1680, du moins, le chirurgien Christophe F&ikb passa le détroit (8) sans y rien découvrir d'extraordinaire. Mais, les navires n'auront pas toujours longé Krakatau d'assez prés, pour avoir pu bien observer l'île; d'ailleurs, durant les éruptions, le volcan aura probablement presque toujours été enveloppé de brouillards ou de nuages de fines cendres. Je ne trouve donc rien d'absolument impossible à ce que les éruptions de 1680 se soient succédé par intervalles jusqu'au commencement de 1681, et à ce que, par conséquent, le rapport de Vogbl soit conforme à la vérité. Mais, il n'en reste pas moins difficile à comprendre que personne, excepté Vogel, n'ait fait mention de ces éruptions.

La relation que Vogel nous a laissée de l'éruption de 1680 a été reproduite par Leop. von Bugh dans sa: Physikalische Beschreibung der Canarischen Inseln; de cet ouvrage elle a passé dans celui de H. Berghaus, Lànder und Vôlkerkunde, et ensuite dans le Java

de JlTNGHUHN.

De 1680 ou 1681 jusqu'en 1683 le volcan parait être resté à

Tétai de repos; aucune information d'éruptions plus récentes ne nous est parvenue. Sauf une coulée de lave nue, à Textrémité Nord, l'île était entièrement couverte d'une végétation luxuriante, et l'opinion générale la rangeait dans ce groupe de volcans inoffensifs, qu'on appelle ordinairement, «éteints." Combien peu l'on doit s'y fier, et combien, pour quelques-uns d'entre eux, il est inexact de les regarder comme «ayant entièrement épuisé leur action", c'est ce que le Vésuve, en l'an 79, et maintenant Krakatau, n'ont que trop clairement démontré.

De même que les marins ont, par corruption, changé le nom de Sebesi en »Slebezee", de même, de Rakàta ils ont fait »Krakatau." Ce dernier nom, qui déjà antérieurement était plus connu que Rakàta, s'est tellement vulgarisé depuis la dernière éruption, que je m'y tiendrai dans cet écrit, d'autant plus que Rakàta même paraît être une forme déjà altérée (4). Je n'ai conservé ce nom qu'à la cime la plus élevée, au pic proprement dit. Ce qu'il faut désapprouver^ toutefois, c'est que, poussant la corruption encore plus loin, quelques-uns, au lieu de la forme connue Krakatau, écrivent Krakataoe, Krakatoa ou Krakatoea, variantes qui ne se laissent justifier par aucune raison plausible.

Le groupe de Krakatau se composait jadis de quatre îles: «Krakatau" proprement dite, de beaucoup la plus étendue et la plus élevée des quatre; »Verlatei\-eiland" (*), au N. 0. et »Lang-eiland" (^), auN. E. de Krakatau; enfin la petite île »de Poolsche Hoed" ('}, à l'Ouest de Langeiland (voir nos cartes, fig. ] et 2).

De Krakatau il n'existait pas de levé détaillé; on ne peut juger de son étendue, de sa situation et de sa configuration que par une couple de croquis de terrain et par les cartes marines hollandaises et anglaises du détroit de la Sonde. En 1849, le capitaine de vaisseau P. J. Buyskbs prit, à bord de la frégate royale le Prince d*Orange, un croquis de Krakatau vue de l'O. S. 0., croquis qui a

(') L'île déserte.

(*) L'île longue.

(') Le chapean de Pologne.

été publié récemment, à échelle agrandie, par M. de Groot, ancien Ingénieur en chef des Mines aux Indes-Néerlandaises (&). Un second croquis de Krakatau et des iles environnantes se trouve dans le Jaarboek van het Mijnwezen (Journal des mines) 1881, 1. 1; il a été fait par moi, en 1880, du côté N. N. 0., de sorte que les deux esquisses, représentant Tile de deux côtés différents, se complètent d'une manière très heureuse. Toutes deux, fig. 29 et 30, font voir qu'on pouvait distinguer à Krakatau trois montagnes ou groupes de montagnes ; la partie Sud, le mont Rakàta proprement dit, formait un cône escarpé de plus de 800 mètres d'altitude; à ce cône se reliait, au centre de l'île, le groupe du Danan, composé de plusieurs sommets, qui probablement faisaient partie de l'enceinte annulaire d'un cratère; venait ensuite, au Nord, jusqu'à l'extrémité de l'île, un terrain mamelonné , à différents sommets , réunis sous le nom de PerboeWatan. Dans cette partie, il y avait plusieurs coulées de lave à pente assez rapide, dont une est visible sur mon croquis; elles ne présentaient, en 1880, que de très faibles traces de végétation et étaient manifestement au nombre des roches les plus récentes et les moins altérées de rile. Il est probable que ces coulées de lave du Perboewatan provenaient en partie de la dernière éruption connue, celle de 1680. En 1854, Master John Richards, commandant du schooner de guerre anglais le Saracen, exécuta un levé des îles du groupe de Krakatau. Sa carte a été reproduite, à échelle réduite, par la carte marine anglaise du détroit de la Sonde (tt), sur laquelle elle figure en outre comme carton, à échelle plus grande. La carte marine hollandaise de 1874, due au capitaine de vaisseau Â. R. Blommbndal (9), présente quelques différences avec la carte anglaise, tant par rapport à la configuration des îles, qu'à leur situation relative. D'un nouveau levé de Krakatau, fait après l'éruption du mois d'Août 1885, par le lieutenant de vaisseau M. C. van Doorn, il résulte que Verlaten-eiland et Lang-eiland doivent se trouver, toutes les deux, un peu plus à l'Ouest que ne l'indique la carte marine hollandaise, ce qui s'accorde avec le levé anglais. Mais alors le tracé de l'ancienne côte orientale de Krakatau ne peut pas non plus être exact sur la

carte hollandaise^ car si Ton y avançait Lang-eiland vers l'Ouest, la largeur du détroit entre cette île et Krakatau se verrait réduite presque à zéro. Pour cette raison, sur mes cartes, les anciens contours des quatre îles, telles qu'elles étaient jadis, ont été dessinés, à quelques légères modifications près, conformément à la carte de Richards.

Nos cartes fig. 1 et 2 montrent que la plus grande longueur de Krakatau était de 9 kilomètres, la plus grande largeur d'un peu plus de 5 kilomètres, et la superficie d'au moins 33 kUomètres carrés; la hauteur du pic, d'après la carte marine, était de 822 mètres. Pour la situation géographique du pic nous trouvons 105^ 26' Long. E. de 6r. et 6"" 8' W Lat. S., tandis que le cratère du mont Danan doit avoir été situé à environ 105^ 26' Long. E. et 6° 7' Lat. S. (voir notre carte fig. 4).

Telles sont les principales données topographiques et géographiques qu'on possédait sur Krakatau; il ne reste plus qu'à rappeler ce qu'on savait de sa constitution géologique. La relation de Voqbl nous a déjà appris que Krakatau est un volcan, qui en 1680 a eu une éruption, dans laquelle il a vomi beaucoup de pierre ponce. Aucun autre renseignement n'a été donné, autant que j'ai pu m'en assurer, sur les roches dont se composait Krakatau; de sorte que, en abordant l'ile au mois de Juillet 1880, je mettais le pied sur un sol presque entièrement inconnu sous le rapport géologique.

Le vapeur YEgeron devant faire ce mois-là, dans l'intérêt du balisage et de l'éclairage de la côte, une excursion au Vlakke-Hoek, je profitai de l'occasion pour visiter ce point et le beau phare qui venait d'y être construit. Au retour vers Batavia, il me fut permis d'exécuter une rapide reconnaissance de quelques-unes des îles du détroit de la Sonde, savoir de Taboean, Krakatau, Brabandshoedje , les Zutphenseilanden et Toppershoedje ; comme j'avais déjà, en 1877, à bord du Singkawang, vapeur du gouvernement, visité les iles de Seboekoe, de Sebesi et de Lagoendi, je pus maintenant me former une idée générale assez complète de la constitution géologique des îles du détroit. L'Egeran avait hâte, toutefois, de regagner Batavia,

de sorte que peu d'heures seulement me furent accordées pour jeter un coup d'oeil sur les îles.

Mes observations sur les îles du groupe de Krakatau ont été consignées dans ma description de la partie Sud de Sumatra (8). Lorsque nous approchâmes de Krakatau par le N. N. 0. je fis le croquis fig. 30, qui montre les quatre lies. Ensuite, je me rendis en chaloupe à l'extrémité N. 0. de Krakatau, vis-à-vis de Verlateneiland, pour y prendre des échantillons de la coulée de lave, qui, en ce point, débouche en mer; de là, j'allai à Lang-eiland, où l'on rencontre une lave gris clair, divisée en plaques presque horizontales et contenant une foule de très jolis petits cristaux de tridymite; enfin je débarquai à Poolsche-Hoedje, où je trouvai des roches vitreuses de couleur foncée, noir verdâtre. * L'examen microscopique montra que toutes ces roches sont des modifications d'andésite pyroxénique, très riches en verre, et que la différence d'aspect extérieur provient surtout de la quantité plus ou moins grande de verre qui se trouve entre les cristaux. Leur port est tout autre que celui des andésites augitiques et des rétinites ordinaires des volcans de Sumatra et de Java, et l'analyse chimique y dévoile la présence de 72 à 73 % d'acide silicique, tandis que dans les andésites augitiques ordinaires » elle n'en accuse que 61 %. Elles contiennent, en outre, de l'alumine, de l'oxyde de fer, de la chaux, de la magnésie, de la soude, peu ou point de potasse, et seulement 0.87 à 0.66 % d'eau. Bien que, par l'aspect extérieur, les roches sombres du Poolsche-Hoed donnent l'idée d'une rétinite hydratée, on a donc affaire ici à une obsidienne andésitique de couleur foncée. Aussi, dans l'ouvrage mentionné ci-dessus, j'ai fait observer (pag. 214) que ces roches vitreuses et ces andésites de Krakatau constituent une exception parmi les roches volcaniques de Java et de Sumatra.

Le temps me faisant défaut durant le voyage a bord de YEgeron, je ne pus recueillir des roches de la partie Sud de Krakatau, le pic, ni de Verlaten-eiland, et bien moins encore entreprendre une excursion à l'intérieur de Krakatau, excursion que la végétation touffue eût d'ailleurs rendue fort difficile. Je me doutais peu, à ce

moment, que les points' où j'avais détaché des échantillons auraient, trois ans plus tard, entièrement disparu!

Lors de l'éruption de Tan dernier, en effet, il s'est produit un effondrement qui, sous le rapport de la grandeur, n'a été égalé par aucun autre dans les temps historiques. Dans cette catastrophe, les roches les plus anciennes furent épargnées en majeure partie; nous devons nous représenter Verlaten-eiland et Lang-eiland comme les sommets émergés d'un ancien bord de cratère, qui devait son origine à l'écroulement d'un grand volcan.

Le pic, presque entièrement composé d'autres roches, a surgi postérieurement, à l'extrémité sud du cratère écroulé; une partie de l'ancien bord dont il vient d'être question se montre au pied du pic. Entre ces iles s'est formée ensuite, par de nouvelles éruptions, la partie nord de Krakatau, laquelle a fini par se réunir au pic. Cette partie la plus récente du volcan a éprouvé des éruptions en 1680 et en 1885, dont la dernière a entraîné l'affaissement de la partie centrale, y compris la moitié nord du pic plus ancien. Krakatau était donc, l'an dernier encore, im volcan pareil à tant d'autres, rx)mposé d'un cirque plus ancien et d'une partie centrale plus récente. Celle-ci ayant disparu par effondrement, notre volcan présente aujourd'hui à peu près l'apparence que Santorin (dans l'Archipel Grec) doit avoir eue avant la formation des iles Kaimeni.

Page 1