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V. — Comparaison entre les deux mécanismes

Le canon de campagne du modèle de Bange est en acier obtenu généralement au four Martin-Siemens. L'État français s'inquiète peu, d'ailleurs, de savoir par quel procédé a été fabriqué l'acier admis à l'usinage dans les établissements de l'artillerie. Le principe est qu'il suffit à tout acier, pour être métal à canon, de satisfaire aux épreuves prévues par le cahier des charges. Il est constant cependant que la plupart — pour ne pas dire la totalité — des usines qui fournissent au gouvernement ce métal à canon, l'obtiennent par le procédé MartiurSiemens. .

Or, nous avons vu quelles sont les raisons qui militent en faveur de. la supériorité de la fusion au creuset sur la méthode en honneur dans les usines françaises : nous n'y reviendrons pas ici.

D'autre part, en examinant attentivement les deux mécanismes de culasse dont nous venons de tracer la

— essilhouette, on se rend compte que le système français, tout en paraissant plus logiquement amené que le système allemand à cause du principe de la fermeture suivant raxe, est en réalité beaucoup plus compliqué que ce dernier.

Le système Krupp, en effet, est constitué par un simple bloc, se manœuvrant normalement à Taxe du canon, ce qui empêche son expulsion accidentelle sous la pression des gaz de la poudre, dans le cas où, par négligence, le mécanisme n'aurait pas été bien fermé. Ce coin prend appui, non plus sur les parois du corps de la bouche à feu, comme cela se faisait dans une construction antérieure de Krupp, mais exclusivement sur un manchon, serré sur le tube et laissant, par conséquent, aux parois du massif interne leur maximum de résistance. Le nombre de pièces formant le mécanisme peut se résumer dans le bloc et sa vis de serrage. Le système est donc d'une simplicité eircessive, son maniement se fait rapidement et avec aisance, il ne donne lieu à aucune crainte quant à sa solidité et à son fonctionnement durant le tir, précisément en raison de sa construction et du petit nombre d'éléments qui le composent.

Le système français, par contre, est basé sur l'emploi d'une vis dont les filets reçoivent toute l'intensité du choc. Ces filets s'engagent dans des spires creusées sur les parois de la pièce : or, de nombreuses expériences prouvent que les filets de l'écrou se déforment rapidement. D'autre part, il a été constaté plus d'une fois, quand une bouche à feu avait éclaté, que la sur* face de rupture passait par l'un ou l'autre filet de

Fécrou, alors que le mécanisme de fermeture et l'obturateur n'étaient pas endommagés, preuve évidente que les filets sont de véritables amorces de surfaces de rupture, suivant l'expression pittoresque du lieutenant-colonel de la Rocque,de l'artillerie de la marine française.

L'ouvrage de cet officier supérieur intitulé : Étude historique de la résistance des canons rayés, fournit à cet égard des données fort intéressantes. ^

On y lit que la commission de la fonderie de canons de Ruelle, appelée à analyser le déculassement d'une bouche à feu de 34 centimètres,» en açicr ilfartm-Siemens, provenant de l'usine de Saint-Chamorid, — accident qui se produisit, le 22 janvier 1880, au troisième coup du tir, à la charge de 112 kilogrammes de poudre, — constata que la surface de rupture passait par le fond du premier filet des trois secteurs.

Un autre canon de 34 centimètres, de la même usine, fut encloué à la charge de 126 kilogrammes de poudre, par suite de la déformation des filets.

« La vis, dit l'auteur, avait pour ainsi dire pénétré « dans le métal de son écrou. »

D'autres bouches à feu en acier, venant du Creusot et munies du même appareil de fermeture, supportèrent mieux l'épreuve.

« Mais, ajoute le lieutenant-colonel de la Rocque, « les filets de l'écrou de tous ces canons avaient été c< déformés plus ou moins gravement dans le tir; la « vis s'enfonçant dans le métal relativement mou de « la bouche à feu, il s'en était suivi des retards et des a difficultés assez importantes dans la manœuvre. »

La commission, appelée à donner son avis sur ces accidents et mécomptes, s'exprima comme suit :

« La cause dé Taccident est la mauvaise qualité de <c Facier, qui, d'après les essais des barreaux, était « surtout défectueux dans le voisinage de la section « de. rupture et à l'intérieur du tube, tandis que les « bouts et la surface extérieure, qu'on pouvait seuls a visiter et éprouver avant l'accident, étaient dans de « bonnes conditions. »

En effet, nous le répétons, des barreaux pris çà et là dans le bloc forgé et soumis à des épreuves mécaniques, ne peuvent donner une garantie suflSsantede la bonne qualité du métal, quand l'homogénéité de ce dernier n'est pas la conséquence directe de la méthode de fabrication. IVautre part, l'homogénéité absolue n'est acquise que par le seul procédé de la fusion au creuset et non par le procédé Martin-Siemens.

La commission, estimant, en outre, qu'un défaut local près du filet le plus rapproché du choc des gaz suffit à produire ces accidents lorsque l'écrou de culasse est* pratiqué dans le canon lui-même, émit la proposition de pourvoir ces bouches à feu d'un tube avec tête ou virole réunie au tube, — ce qui, au reste, avait déjà été mis en pratique pour certains calibres. Elle proposa encore de donner aux filets de la vis. un pas progressif assez rapide pour « faire porter d'abord, dans le tir, « les filets les plus éloignés du choc des gaz » ou, en d'autres termes, pour diminuer l'intensité du choc reçu par les filets les plus rapprochés et ménager ainsi leur résistance.

Ces observations impliquent évidemment qu'un

mécanisme de fermeture, basé sur remploi de la vis longitudinale prenant appui dans le corps du canon méme^ ne donne «pas une sécurité suffisante ; les mesures que proposait la commission de Ruelle -^ et qui ont été adoptées — ne constituent, à notre avis, que des palliatifs ; ils ne sauraient remédier aux vices qui entachent le système, vices qui peuvent être caractérisés en ces termes :

a) La possibilité de la ^déformation du métal des filets de la vis et de Técrou^

b) La possibilité du déculassement par l'arrachemeut du métal du tube soiïs Teffort des gaz de la poudre faisant irruption dans le fond des filets. Ces deux défauts sont rendus plus graves encore si le métal n'est pas homogène.

M. A. Greiner, actuellement chef de service aux aciéries Cockerill, de Seraing, faisant, il y a quelques années, à la Société des Ingénieurs de Liège, la critique des systèmes de fermeture français et allemand, s'exprimait comme suit :

a L'artillerie française et, à son exemple, l'artille- « rie suédoise ont adopté la fermeture à l'aide d'une « vis en acier. Les filets de l ecrou sont interrompus « suivant trois zones symétriques par rapport à l'axe, « de telle sorte qu'il suffit d'une fraction de tour pour « produire la fermeture. Ce mode d'obturation paraît . « plus simple, mais l'expérience semble avoir prouvé « qu!il est moins efficace. Rien, en effet, n'est plus « difficile que d'obtenir un contact parfait entre les ce filets de cette vis et ceux de l'âme du canon; malgré « le broyage à Fémeri le plus prolongé, il y a toujours

« des filets moins exacts les uns que les autres qui ce reçoivent tout l'effet du recul ; ausi^ la plupart des « vis de fermeture présentent-elles, après un certain « nombre de coups, des arrachements du fitet immé- « diatemait en contact avec la chaîne. Ce défaut met ce bientôt Tappareil hors de service. »

Ces considérations ont conservé toute leur valeur, tout leur intérêt : elles confirment absolument notre manière de voir.

Au point de vue de la facilité du service, il est visible que le coin transversal l'emporte sur la vis longitudinale, qui, par exemple, ne permet le pointage de la bouche à feu que lorsque l'appareil est complètemeiit fermé, tandis que, dans le système allemand, le pointeur peut, dès l'introduction de la charge, commencer son service sans attendre la fermeture de la culasse. Il faut noter encore la tendance à sortir de son logement que la vis longitudinale contracte forcément quand la bouche à feu est pointée sous de grands angles, tendance assurément fort gênante pour le service.

Arrivons-en aux systèmes d'obturation.

Il serait diflScile, estimons-nous, de trouver un mode d'obturation plus simple, plus résistant^ d'un transport moins encombrant que l'anneau Broadwell.

L'obturateur de Bange est peut-être, dans le principe, bien opérant, — nous le reconnaissons volontiers ; — mais la galette d'amiante ne conservera pas longtempscette plasticité si merveilleuse au début et, mise hors de service, son remplacement sera moins aisé à opérer que celui de l'anneau de Broadwell, dont

le maniement est des plus élémentaires. En outre, sa mise en place exigera, dès lors, un temps plus long, et, vu la délicatesse de cette opération, la présence d'un officier sera toujours indispensable.

Avec l'anneau Broadwell, pas une de ces précautions! n'est à prendre, sa manipulation ne pouvant entraîner l'ombre d'une complication.

Les règlements français sur le service des canons de campagne du système de Bange montrent — mieux que nous ne saurions le faire — à quel point le fonctionnement de l'obturateur plastique demande à être entouré d'une attention incessante.

Les extraits que nous en avons faits nous dispensent d'insister davantage à cet égard.

Nous croyons donc que cet appareil, bien surveillé, marchera convenablement dans un tir de polygone, mais que sur le champ de bataille, au milieu des mille incidents de là lutte, manié avec la précipitation qu'entraîne inévitablement celle-ci, il sera bientôt mis hors de service.

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