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I. — L'industrie privée fournisseur a l*État du métal

A CANON ou LE SYSTÈME FRANÇAIS ET LE MONOPOLE KrUPP OU LE SYSTÈME ALLEMAND.

On a beaucoup préconise le système de fabrication admis en France, où, comme on le sait, le gouvernement achète à l'industrie privée des bouches à feu, à l'état de pièces forgées, pour en faire l'usinage dans ses établissements, tandis qu'en Allemagne l'usine Krupp a le monopole de la fabrication.

A l'appui de leurs préférences, les partisans de ce système donnent les raisons suivantes :

Tout d'abord, il favorise Findustrie du pays.

La protection de l'industrie nationale est parfaitepient justifiée en principe. Mais quand cette protection exige de la part de l'Etat la dépense de grosses sommes sans qu'il y ait une certaine probabilité de voir rembourser ces dépenses par l'industrie en question ou lorsque l'acquisition d'un matériel d'artillerie de qualité inférieure doit avoir pour conséquence d'affaiblir la force militaire de l'État, il doit sembler indéniable à tout le monde — à moins d'être intéressé

dans la question — que les patriotes, vraiment dignes de ce nom, doivent être unanimes à sacrifier les profits de rindustrie, peu considérables pour une armée d'un effectif restreint, aux intérêts suprêmes de la défense nationale. Cette opinion n'est pas faite pour plaire aux industriels belges s'occupant du canon, nous en savons quelque chose, mais nous n'avons à nous préoccuper ici que de cette considération unique: la recherche du meilleur outil, de la meilleure arme.

Il stimule, dit-on encore, le zèle des officiers d'artillerie.

L'avantage de posséder beaucoup d'inventeurs parmi un corps d'officiers nous paraît d'une valeur douteuse et, de plus, on reconnaîtra que le système admis en France est tout au moins entaché du défaut de l'instabilité dans la direction des établissements de rËtat. Nous ne savons si les conséquences de cet inconvénient ont eu le temps de se faire sentir en France, mais en Angleterre, où ce système existe depuis longtemps, on en a éprouvé toute la gravité, notamment à l'arsenal de Woolwich. Cela se comprend a priori : les officiers qui entrent dans le service des établissements et qui, après quelques années, deviens nent de bons ingénieurs, d'excellents administrateurs, doivent, en ce moment même, dans l'intérêt de leur avancement, quitter ces positions pour y être remplacés par d'autres qui, eux aussi, auront à faire leur apprentissage avant de connaître les détails du métier.

Enfin, il permet de répartir la fabrication entre plusieurs usines.

Nous ne croyons pas qu'un gouvernement puisse tenir en activité plusieurs établissements, complètement outillés pour l' achèvement des bouches à feu. Ce système, comme tout autre, aurait à organiser une stricte division du travail ou bien à en faire la centralisation dans un seul et même établissement. Cette thèse est encore vraie en ce qui concerne la fabrication des lingots. Il ne peut y avoir, en effet, dans un pays, toute une série d'usines pour la production des lingots d'acier de cette qualité supérieure et uniforme requise par le constructeur de canons. Même en France, il y a déjà une tendance à faire une différence entre l'acier Martin du Creua^t et celui de Saint- Chamond ; en Angleterre, Firth est le seul fabricant qui produise des lingots pour canons en acier fondu au creuset; en Russie, c'est l'usine d'Obouchoff qui fournit au gouvernement impérial les canons parachevés; en Allemagne, enfin, c'est Krupp.

Il reste donc tout au moins indécis lequel des deux, du système allemand ou du système français, l'emporte dans la fabrication des canons, mais nous pouvons constater dès à présent que le succès parle hautement en faveur du système allemand. Aussi sommes-nous convaincus, malgré les plaintes* faites au.Rèichstag par le député Berger, — qui était en ce moment même encore propriétaire d'une aciérie, — que. l'Allemagne ne s'est jamais repentie d'avoir permis à l'usine d'Essen de monopoliser la fabrication de ses canons.

Mais s'il est admissible qu'à un instant donné, un grand Ëtat, ayant une organisation industrielle puissante, considère comme un devoir d'assumer lui-

même la fabrication des canons, en travaillant les lingots fournis par l'industrie privée pour venir en aide à celle-ci, qui n'est plus à même, comme Ta constaté Tenquête américaine, d'entreprendre cette spécialité sans de fortes et continuelles subventions de l'État, une tentative identique de la part d'un petit pays entraînerait des dépenses hors de toute proportion. A ce dernier s'impose donc, avec d'autant plus de force, l'obligation de pourvoir à sa sécurité en achetant — peu importe où — le matériel d'artillerie considéré comme le plus perfectionné.

Or, ce matériel, c'est à l'usine d'Essen qu'il faut aller le quérir.

Après tout ce qui a été dit à ce sujet, nous pourrions nous dispenser de chercher à justifier cette opinion, mais nous avons encore quelques arguments à présenter à l'appui de notre thèse : ils suffiront à faire disparaître, nous en avons la conviction, toute trace de doute, s'il devait en rester encore dans l'esprit de nos lecteurs.

Les qualités essentielles d'un bon matériel d'artillerie peuvent être caractérisées par les trois conditions suivantes :

1^ Le maximum d'efficacité balistique, c'est-à-dire un maximum d'effet mécanique et un maximum de justesse de tir;

^ La facilité et la sécurité dans le service et le maximum de durée à l'usure ;

S"" La garantie maxima contre les accidents.

Or, chacun de *ces trois facteurs, qui constituent Ja

valeur d'un matériel d'artillerie, se détermine en raison des trois éléments suivants :

a. La construction théorique de laJbouche à feu;

b. L'exécution mécanique dans les ateliers;

c. La qualité du matériel travaillé.

La supériorité balistique du matériel Krupp sur le matériel de Bange résulte clairement de la comparaison approfondie que nous avons établie au chapitre III de cette étude. A plus forte raison ressort irait-èlle du parallèle que lious serions tentés de faire, entre les constructions Kru^p et celles d'Armstrong, s'il n'était admis que ce dernier constructeur s'est laissé distancer — et de loin — par ses compétiteurs allemand et français.

La facilité et la sécurité dans le service dépendent essentiellement des dispositions propres*au système. C'est ainsi que le matériel Krupp occupe, à ce point de vue, le premier rang, comme il résulte, par exemple, de Fexamen détaillé dont l'avant-train Krupp a été l'objet aux expériences de Belgrade, où figuraient, concurremment avec lui, des avant-trains français et anglais.

Plus récemment encore, dans les expériences de Bucharest, en décembre et janvier de l'hiver dernier, la construction et l'équipement des mortiers de 21 centimètres Krupp ont attiré — et à bon droit — l'attention spéciale de tous les ingénieurs présents à ces essais intéressants, et notamment des ingénieurs français.

Nous avons déjà fait ressortir les avantages de l'appareil de fermeture Krupp, comparé à la fermeture de

* Bange : nous nous réservons de revenir une dernière fois sur ce sujet, lors de la critique raisonnée que nous nous proposons de faire des expériences de Belgrade.

La longue durée au service qui caractérise le canon Krupp est confirmée par de nombreuses expériences. Il existe, notamment en Belgique, un canon rayé de 9 centimètres en acier de Krupp, qui a tiré plusieurs milliers de coups et qui est en parfait état de service. {Cours de l'école d'applicatioji de l'artillerie et du génie de Belgique.) Durant l'hiver de 1880, deux canons Krupp de siège de 10.5 et de 12 centimètres ont tiré, dans un tir de résistance au polygone de Meppen, chacun à peu près 1,000 coups avec la charge réglementaire, sans que des érosions sensibles s'y soient produites ou que la justesse de tir en ait été amoindrie.

A uji autre point de vue, qui n'est pas moins intéressant, celui de la résistance à la marche, les expériences de Belgrade sont tout aussi concluantes, le matériel Krupp de 8.4 centimètres étant sorti des épreuves de roulage sans la moindre avarie, tandis que le canon de Bange^ comme aussi le canon Armstrong ont été endommagés en maint endroit.

Ce qui vaut mieux que, toutes les considérations techniques, ce qui est supérieur à toutes les expériences de polygone, c'est l'épreuve suprême et déci- , sive de la guerre : son jugement est sans appel. Or, le canon Krupp est le seul qui, dans les guerres européennes et américaines de la dernière période de vingt ans écoulée, ait prouvé son efficacité parfaite

à travers toutes les péripéties de nombreuses et fatigantes campagnes.

Les canons Krupp offrent encore le maximum de garantie contre les accidents. Le nombre des éclatements survenus aux bouches à feu Krupp est, en effet, insignifiant, infiniment petit en comparaison du nombre très élevé des canons — plus de 21 ,000 — sortis des usines d'Essen, et ils se rapportent tous à des pièces d'ancienne construction. Mais nous examinerons cette question plus à fond ultérieurement.

On ne doit pas oublier, d'ailleurs, que l'établissement Krupp est à même, mieux que tout autre, de maintenir ses produits à un niveau toujours élevé, parce qu'il dispose des moyens nécessaires pour l'étude des perfectionnements à apporter dans ses constructions, et qu'il est toujours au courant des expériences qui se font dans les nombreuses artilleries de sa clientèle. Ensuite, l'usine Krupp possède des cadres d'ingénieurs et de mécaniciens rompus à toutes les difficultés de la fabrication. Cette dernière considération n'est pas sans importance, car la construction d'un matériel d'artillerie est soumise à des règles complexes qui exigent de l'ingénieur comme du mécanicien une grande somme de savoir et d'expérience, et il ne suffit pas à un établissement de se prévaloir d'un outillage mécanique de premier ordre pour pouvoir prétendre à fabriquer des canons d'après un modèle voulu et des conditions données.

Enfin — ne l'oublions pas — l'établissement d'Essen produit dans son acier fondu au creuset le seul métal qui soit réellement approprié à l'effet balistique qu'on

exige des bouches à feu modernes, et la bonne qualité du métal est la base de toute fabrication de canons.

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