II. — Les aciers à canon allemand et français
Malgré les assertions contraires des usines concurrentes, c'est un fait nettement établi que Krupp n'emploie pour ses canons que de l'acier fondu au creuset de fabrication spéciale. Depuis le plus petit canon jusqu'au plus grand, pas un gramme d'un autre métal n'est mis en œuvre soit pour la fabrication du tube, soit pour celle du manchon, des frettes ou de n'importe quel organisme.
La matière brute de l'acier fondu au creuset de Krupp, ce sont des minerais de toute première pureté, dont on tire une fonte spéciale qui, elle-même, est transformée ensuite en acier puddlé par le procédé du puddlage. Cet acier est alors chargé, conjointement avec du fer qui lui aussi a été puddlé à cette intention, dans les creusets pour fournir par la refonte Yacier fondu au creuset de la ténacité requise et d'une homogénéité parfaite.
Le minerai servant à la fabrication de cet acier provient des mines appartenant à l'établissement d'Ëssen, et tous les procédés que ce minerai subit, depuis le point initial jusqu'au bloc forgé et au canon parachevé, sont exécutés dans les usines et ateliers de Krupp.-
Le constructeur allemand opérait la fabrication de son acier fondu au creuset sur une grande échelle avant que les procédés Bessemer et Martin-Siemens
fussent inventés; cette fabrication a reçu la sanction d'une longue pratique et elle est travaillée avec toutes les ressources de la science, comme elle Tétait il y a nombre d'années, sur une base empirique.
A ceux qui viennent nous dire :
a Peu importe au colonel de Bange d'où lui vient le « métal et le procédé par lequel l'acier a été élaboré; ce dès que celui-ci répond au programme, il est reçu a et accepté », nous répondons que nous considérons cet argument comme personnel aux préopinants, car nous avons en trop haute estime la compétence du colonel de Bange pour n'être pas convaincus que le constructeur français, en agissant ainsi, obéit à la force des circonstances, et qu'au point de vue des garanties absolues du métal, il n'hésiterait pas un instant, s'il en avait le choix, à adopter le système admis en Prusse.
C'est une erreur de croire que des épreuves au choc et à la traction, faites sur des éprouvettes coupées dans un bloc d'acier, démontrent les qualités mécaniques de ce bloc. Les expériences de la marine française le prouvent suffisamment, comme il ressort du témoignage suivant du lieutenant-colonel de la Rocque. Cet officier supérieur, très compétent, analysant la période de 1861-1870 dans son Étude historique de la résistance des canons rayés, déjà citée ici à plusieurs reprises, écrit ces lignes :
« L'acier que pouvaient donner nos usines n'offrait « pas suffisamment de garanties. Ses défauts de toute a nature : grains gros et cristallins, répandus par oc nids et par couches, dans une masse dont les bouts
ce et la surface étaient, à peu près, satisfaisants; tapures c( ou interruptions de fibreâ, dues à diverses causes, « faisaient disparaître toute sécurité, même en adopte tant des conditions de tir où la résistance moyenne <c de l'acier n'était pas utilisée. »
Rendant compte d'une période plus récente, l'auteur continue :
a Par suite, on devait constater que l'acier ne a donnant pas, à cette époque (vers 1872), des garance ties absolues, même pour les tubes de 24 centicc mètres, ne pouvait pas être en mesure de fournir ce des corps de canon relativement très épais. Les ce fissures des deux canons en acier (de 24 centice mètres), toutes les deux ouvertes de plus de ce 1 millimètre, véritables fentes, les soufflures, les ce crasses nombreuses et étendues de l'âme de ces ce deux bouches à feu, devaient confirmer les chefs ce de l'artillerie de la marine dans l'opinion, émise ce tant de fois par eux, que l'acier était encore d'un ce emploi dangereux et inutile pour les corps de ce canon. »
Le passage suivant du même auteur est tout aussi intéressant :
ce En résumé, les faits que nous avons cités, ce d'autres moins importants, mais aussi significatifs, ce tels que la chute de ' la volée d'un canon de «e 27 centimètres (ayant, fort heureusement, un tube ce long), au cinquième coup de son tir d'épreuve, à ce Ruelle, en 1879, chute due à une tapuré s'étendant ce sur presque toute la section; les observations dans ce les tirs, en* cours d'usinage, pendant la fabrication
« des pièces brutes; tout est d'accord pour établir
a d'une façon incontestable l'exactitude des conclu-
« sîons tirées des essais, de 1874 et de 1875, sur les
« canons de 24 centimètres en acier.
a Pendant cette période, de 1875 à 1881, surtout
ce jusqu'au moment où les usines du Creuzot et
a de Saint-Chamond ont eu leur marteau de quatre-
<c vingts tonnes, la substitution de l'acier à la fonte,
« en portant du simple au triple la valeur pécuniaire
<c des bouches à feu de gros calibre, n'a pas accru
<c leur puissance balistique; cette substitution a
« retardé de plusieurs années l'armement de la flotte,
« et pour conjurer les dangers que présentait l'em-
« ploi de blocs d'acier défectueux, il a fallu recourir
a à des précautions inusitées et superflues avec les
a canons en fonte, tubes et frettés. »
EnGn, le lieutenant-coloûel de la Rocque s'exprime comme suit sur la période 1881 à 1885 :
a Nous ne donnerons pas ici de détails sur cette « période.
« Les usines françaises fournissent des aciers trem- <t pés, ayant 52 kilogrammes de limite élastique, au ce minimum. Les essais mécaniques, les essais à la ce poudre vérifient, d'une façon de plus en plus rigoucc reuse et précise, leurs livraisons, tubes, corps de « canon et frettes. »
Ces lignes, empruntées à une source qui n'est pas précisément suspecte d'hostilité à l'égard de l'acier français, — le dernier passage que nous avons cité expressément dans cette intention ne le prouve que trop, — démontrent que les essais mécaniques des
épreuves préalables à Tadmission sont insuffisants à constater la bonne qualité d'un bloc d'acier. De même, ce n'est pas après quelques coups tirés sans accident avec chaque pièce, ou après des essais de résistance exécutés avec un nombre restreint de bouches à feu, que l'on sera en droit de conclure à l'excellence du métal employé. Il va de soi qu'on ne peut, en aucun cas, se dispenser de ces épreuves ; mais pour pouvoir se fier à un acier comme métal à canon, il faut, en outre, posséder dans la méthode même de sa fabrication la garantie de son homogénéité et il n'en vaut que mieux si cette qualité est prouvée de plus par le fonctionnement irréprochable, durant une longue période de temps, d'un très grand nombre de bouches à feu.
Ce sont ces raisons majeures qui ont décitiéKrupp à continuer à n'employer, pour son métal à canon, malgré l'exemple donné par le colonel de Bange et d'autres métallurgistes de sa valeur, que l'acier fondu au creuset, d'un prix de revient assez élevé, il est vrai, mais d'une homogénéité et d'une sécurité sans pareilles. TPourtant, grâce à de puissants moyens de production, le prix des canons Krupp n'est pas plus cher que celui de ses concurrents,, dont les bouches'à feu sont faites dans un métal de qualité absolument inférieure.