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Toutes ces bouches à feu se trouvaient, après le nombre de coups que cite le tableau, dans un parfait état de conservation et de service, à l'exception du canon de 235.4 millimètres, qui reçut, au 662* coup,
par suite de réclatement dans l'âme d'un obus en fonte dure, des affouillements sur les parois internes. Malgré cet affaiblissement dans sa force de résistance, ce même canon, d'après le témoignage du major Mûller, tira encore trente-six coups sans que les dégradations intérieures eussent nui à la justesse du tir.
Rien, au surplus, ne prouve mieux la supériorité des canons allemands de gros calibre de l'époque sur les canons français de gros calibre en fonte frettée, de la même période, que la comparaison des chiffres donnes par le capitaine de Doppelmair avec ceux que produit lui-même le lieutenant-colonel de la Rocque, et que nous faisons figurer dans le tableau suivant :
Canons français de gros calibre, en fonte frettée, vers la
fin de 1868.
Calibre de la bouche à feu .
. mill .
Poids de la bouche à feu . .
. kilog.
— de la charge de poudre
— du boulet . : . .
Durée du canon fixée à . .
. coups.
Les canons français se chargeaient par la culasse, mais ils tiraient des projectiles non emplombés, ce qui laissait, d'après l'expression du lieutenant-colonel de la Rocque, ce un vent nuisible à la fois à l'âme des c< canons et à la régularité des mouvements des pro- « jectiles ». Par contre, les pièces Krupp, plus puis-
santés, avaient, outre le chargement par la culasse, le forcement du projectile, grâce à la chemise en plomb qui entourait celui-ci.
Dès 1867, la réputation de Krupp était si bien assise pour ses bouches à feu de gros calibre que ses usines fournirent, en 1868 et 1869, à la Russie, un nombre considérable de canons de 23 centimètres et de 28 centimètres, des modèles qui figurent dans le tableau ci-haut.
« Il se produisit, dit encore l'auteur français, très « vite chez cette nation une désillusion profonde. »
Cette assertion n'est nullement exacte, car il ne faut pas oublier que la Russie, profitant des enseignements recueillis chez Krupp, construisit, vers 1869, une usine à canons, sur une base absolument similaire à celle de l'établissement allemand. Dès lors, la Russie produisit chez elle de l'acier fondu au Jcreuset, d'après des ipéthodes identiques à celles qui sont en honneur aux usines d'Essen, et elle fabrique elle-même des canons du modèle Krupp, à la création duquel des officiers russes avaient coopéré.
Et cependant, malgré cette situation privilégiée, la Russie a continué à faire des commandes à l'usine Krupp ; bien plus, tous les ordres donnés à l'étranger ont été confiés exclusivement au constructeur allemand. Ce sont là, de nouveau, des témoignages indéniables de l'excellence du métal Krupp et de Ison système de construction.
La Prusse, de son côté, donna à l'usine Krupp, urant les années 1867 à 1869, la fourniture d'un
certain nombre de pièces de gros calibre des modèles précités.
Cette faveur, dont deux grandes puissances militaires honoraient Krupp, peut expliquer comment, en 1867, à l'Exposition universelle de Paris, le constructeur d'Essen parvint à exhiber ce canon en acier fretté de 35.5 centimètres, du poids de 50,000 kilogrammes, qui causa, en France, la sensation que l'on connaît.
11 est hors de doute que cette bouche à feu se serait comportée d'une façon tout aussi satisfaisante que les canons de 28 centimètres fournis à la Russie, mais on reconnut qu'elle était trop courte et, comme elle était de&tinée dès lors à être remplacée dans un bref délai par un type plus long, on jugea inutile et dispendieux de lui faire subir un tir de résistance.
Nous ne pouvons pas nous astreindre à réfuter toutes les erreurs que contient, au sujet des canons Krupp, l'ouvrage du lieutenant-colonel de la Rocque ; mais nous tenons cependant à citer et à analyser encore deux extraits de son étude, voulant montrer que l'auteur est allé puiser à des spurces peu sûres ou qu'il a interprété le texte allemand d'une façon peu exacte.
« Durant l'été de 1876, dit-il, les essais furent « repris pour l'emploi d'une charge de 47 à 48 kilo- « grammes avec le deuxième canon de 26 centimètres « sorti de l'usine Krupp. On obtint avec l'obus en « fonte dure, de 187 kilogrammes, à la charge de « 48 kilogrammes, la vitesse de 490 mètres.
« La construction des canons de ce calibre com-
a mença à la fin de 1876, et on décida qu'il y avait c< lieu de faire une épreuve de durée.
« Les premiers tirs eurent lieu en 1877; on tira ce d'abord 423 coups, dont 315 à des charges de 47 à ce 48 kilogrammes.
ce Après 158 coups, les agrandissements de dia* ce mètre, énormes sur toute la longueur de la chamcc bre, atteignaient 2 millimètres. Les affouillements. ce étaient profonds vers l'origine des rayures.
cf Le canon fut déclaré hors de service. On le fit ce tirer, pour expériences, en 1878 et il supporta, en ce tout, 709 coups. »
Une simple observation, mais qui a son importance : ce n'est pas après 158 coups que se montrèrent les dégâts dont parle l'auteur, mais bien après 709 coups — ce qui, on l'admettra aisément, est tout différent.
Que le lieutenant --colonel de la Rocque veuille revoir le texte du major Mûller, et il reconnaîtra que les agrandissements de diamètre de la chambre furent dus uniquement (procès-verbaux de la commission d'artillerie prussienne) à une obturation défectueuse provenant du mode de forcement du projectile. La substitution de l'anneau de cuivre à la chemise de plomb vint porter remède à cet état de choses.
Dans le passage suivant, l'auteur interprète encore d'une façon erronée la pensée du major Mûller.
ce A l'imitation de l'artillerie de la marine francc çaise, l'usine Krupp construisit, en 1875, les preee mières bouches à feu dites Mantel-Ring-Rôhre, ce canons frettés, à manchon, et... »
Le corps de canon des bouches à feu françaises en acier provient du corps en fonte des anciennes constructions françaises. // n^a pas pour mission, comme le manchon Krupp, d'exonérer .le tube intérieur de l'effort longitudinal. Même quand dans une bouche à feu il existait à la fois le corps de canon et le tube intérieur, celui-ci recevait néanmoins le logement de la fermeture, et lorsqu'on avait recours à une virole de culasse spéciale comme écrou de la vis de fermeture, celle-ci était vissée aussi bien sur le tube que dans le corps.
Par contre, le manchon Krupp fut, dès son principe, chargé du rôle de porter le mécanisme de fermeture, c'est-à-dire de résister à lui seul à l'effort longitudinal exercé par la pression des gaz de la poudre sur le fond de l'àme.
Par conséquent, le corps de canon français et le mancAow Krupp sont deux organismes totalement distincts.
En finissant cette question, nous faisons nos réserves au sujet du procédé adopté par le lieutenant-colonel de la Rocque, qui prend comme point de départ du jugement qu'il prononce en cause des gros canons Krupp, le matériel existant actuellement dans l'artillerie allemande.
La plus grande partie des canons lourds de la marine allemande et de l'artillerie de côte prussienne sont des adaptations de modèles anciens, c'est-à-dire qu'on est parvenu, grâce à des modification&de construction, à augmenter leur puissance balistique. On comprend aisément que le rendement de ce matériel ne peut pas, en général, être très élevé, et qu'il n'est pas toujours en rapport avec le calibre du canon. Nous répé-
tons ce que nous avons déjà dit ailleurs : il convient de ne pas perdre de vue que cet errement a permis à l'Allemagne de suivre, sans trop de frais, les progrès de. l'artillerie moderne. Cette considération, tout le monde le reconnaîtra, a certainement sa valeur.
Le lieutenant-colonel de la Rocque n'est pas en droit de présenter les résultats publiés dans les rapports des polygones Krupp comme des chiffres exceptionnels, calculés pour les besoins de la cause. Si les ateliers de Krupp sont fermés aux regards investigateurs des métallurgistes, les champs de tir du constructeur d'Essen sont ouverts au contrôle des officiers d'artillerie de toute nationalité. C'est dire que toutes les expériences se font d'une manière fort consciencieuse et que les chiffres donnent, sauf les cas où il s'agit d'épreuves de nature spéciale, les effets normaux qui correspondent au canon mis à l'essai, d'après le programme dont les exigences varient en raison de l'espèce de bouche à feu. Au point de vue des tirs prolongés de résistance, l'usine Krupp se trouve dans une situation privilégiée, les qualités de son métal et de ses constructions ayant été prouvées par une longue expérience.
Pour présenter une comparaison absolument irréprochable, le lieutenant-colonel de la Rocque aurait dû mettre en regard des canons français du type le plus récent le système actuel des canons de siège et de côte Krupp, système homogène et bien déterminé, dont nous avons donné tous les éléments sous forme de tableau, à la page 89 de cette étude.
Nous ne pouvons mieux terminer l'examen de l'on-
yrage du lieutenant-cofonel de la Rocque qu'en exprimant le vœu que l'auteur fasse un jour ce travail, digne de sa compétence et de son talent d'écrivain.