III. — Les accidents des canons Krupp
Après ces remarques, nous pourrions considérer le débat comme épuisé si nous n'avions le devoir de réfuter quelques assertions erronées dont fait état,
dans son livre, le lieutenant-colonel de la Rocque.
Partisan, comme le sont encore un certain nombre de ses collègues de l'artillerie de marine, des canons en fonte tubes et frettés^ le lieutenant- colonel de la Rocque, qui a dû se réconcilier avec l'acier, se rebelle vivement contre Facîer de Krupp, cet acier qui, après tout, a forcé le lieutenant-colonel de la Rocque et tous les adversaires de' ce métal à ce changement d'opinion. Nous comprendrions qu'après les expériences malheureuses faites en France avec l'acier du Creuzot et de Saint-Chamond, cet officier distingué, qui a fait avec l'acier ce qu'on appelle un mariage de raison, n'en soit pas follement enthousiaste; mais l'auteur nou& semble outrepasser ses droits de critique lorsque, pour donner libre carrière à son chagrin et pour mieux défendre ses sympathies — qui percent malgré tout — pour la fonte tubée et frettée d'acier, il endosse aux bouches à feu du constructeur allemand une longue série d'accidents dont il change absolument la signification et la portée, grâce aux commentaires dont il les accompagne.
La liste de ces accidents, dressée par le lieutenantcolonel de la Rocque, comprend 13 cas; joignons-y le cas cité, par d'autres auteurs, celui arrivé à Glogau, cela fera un total de 14. Quatorze cas sur plus de 21,000 canons! C'est mince, aussi nous empresseronsnous de venir à leur secours, et d'en pfésenter 25, car le nombre de ces méfaits, arrivés aux canons Krupp durant une période de 50 ans, s'élève* bien à 25! Seize d'entre eux se sont passés avant 1-868 et ont été déterminés, soit par un effort trop puissant sur les ca-
nons massifs sans tube ni manchon de Fépoque, soit par la construction défectueuse, c'est-à-dire rectangulaire à angles sans filets, de la mortaise du coin, soit enfin par la manière irrationnelle dont les essais avaient été conduits. Sept de ces seize clis se rapportent à des canons prussiens de campagne, dont les blocs seuls avaient été fournis par Krupp à Fétat forgé, et qui avaient été usinés dans les ateliers de FËtat. Les canons de cette construction furent déclassés et remplacés par d'autres ayant des mortaises aux angles bien arrondis : pas un de ces nouveaux engins ne trompa les promesses du constructeur, malgré l'épreuve rigoureuse et exceptionnelle de la guerre de 1870-1871, durant laquelle quelques-uns d'entre eux eurent à tirer un grand nombre de coups. Durant la campagne de la Loire, notamment, un canon Krupp tira en un seul jour jusqu'à 500 coups.
Des neuf cas survenus depuis 1868, deux se produisirent avec des canons massifs, deux avec des canons de campagne qui furent endommagés à la volée, à la suite d'un éclatement prématuré dans l'âme; les cinq autres cas doivent être mis à la charge de canons frettés d'ancienne construction qui se brisèrent sous des pressions trop considérables ou par suite d'éclatements dans l'âme.
Nous nous croyons donc en droit, après cet exposé réel des faits, de déclarer téméraire et peu conforme à la vérité le jugement qui se trouve dans ces lignes, écrites par le lieutenant-colonel de la Rocque :
c< Les faits ci-dessus montrent suffisamment le « défaut de sécurité du système. »
Bien au contraire, rien ne démontre mieux la sécurité du système Krupp que le nombre infime et le caractère bien déterminé des accidents arrivés à quelques-uns de ces 21,000 canons fournis à la plupart des armées du monde civilisé.
lY. — Les accidents des canons français.
Les écrivains français, qui s*étendent longuement sur les accidents arrivés aux canons Krupp, accidents, disent-ils, très graves (nous savons maintenant à quoi nous en tenir à cet égard), reconnaissent cependant que quelques petits mécomptes se sont produits avec Tes canons de Bange.
ce Quelques accidents se sont produits, écrit l'un « d'eux, récemment en France, mais ces accidents ne « démontrent rien; il s'en produit tous les jours. »
Il fallait s'y attendre : ce qui est criminel chez Krupp devient véniel chez de Bange. Mais alors ceux qui*passent leur existence à inventer, sur le compte des canons Krupp, de soi-disant accidents arrivés à Constantinople, au Caire, bien loin, là où il y a peu de chances qu'on y aille voir, qu'espèrent-ils prouver si, comme on le prétend, « des accidents qui se produisent tous les jours » ne démontrent rien?
Le Progrès militaire, qui — tout le monde le sait — ne connaît pas le colonel de Bange, fait un grief à Krupp de publier urbi et orbi la liste des accidents arrivés aux canons français, et pousse même l'audace jusqu'à reprocher à l'usinier d'Essen d'avoir imprimé cette liste dans ses établissements ! Il nous s.emble, à
nous, que c'est très loyal à Krupp de combattre ainsi à visière levée. Entre ce procédé et celui qui consiste à répandre dans la presse de faux bruits, des nouvelles d'éclatements à sensation, nous n'hésitons pas, et Krupp, dont la réputation scientifique et industrielle est à cent coudées au-dessus de ces misères, n'a pas besoin d'avoir recours à des moyens aussi petits que ceux employés par certains journaux à la solde de ses détracteurs.
Il est donc acquis que les canons de Bange ont aussi leurs accidents. — Quels sont-ils? Et de quelle espèce?
Il y en a qui, s'il faut s'en rapporter à la description de la France militaire, ont la signification d'un arrachement du tube intérieur, robturateur étant parfaitement fermé. Nous trouvons, en effet, — pour préciser davantage, — dans la France militaire du 5 juillet et dans l'édition du 10 décembre 1885, un compte rendu d'accidents de cette nature arrivés à un canon de Bange de 90 millimètres, à un canon de Lahitolle de 95 millimètres — cas cité aussi par le Progrès militaire — et à deux autres canons de campagne qui, selon toute probabilité, sont également des canons de Bange. Dans son numéro du 6 septembre, la France militaire imprime cette phrase topique : « Après avoir parlé des éclatements des canons d'exercice, éclatements qui seront plus fréquents qu'on ne le pense généralement, etc. » Cette réflexion — venant d'un journal français — doit évidemment donner à réfléchir à ceux qui se sont engoués — plus qu'il ne faut — du matériel français : elle n'est, à coup sûr, pas des plus encourageantes.
L'arrachement du tube intérieur peut être causé soit par les défauts de construction inhérents à la Vis, la tension ^longitudinale exerçant son action trop* brusquement dans le fond des filets, soit par la mauvaise qualité de Tacier, soit enfin sous l'influence de ces deux raisons réunies. Le tube intérieur du canon de Lahitolle a, dans le fond des filets, une section de 3.7 centimètres carrés par centimètre carré de la section de la chambre, tandis que dans les deux canons de campagne du système de Bange, cette proportion n'est que de 3 centimètres carrés. Nous croyons donc que,» dans les deux cas, ce genre d'acci-" dents doit être expliqué de la même façon et que les deux raisons précitées y concourent.
En 1864, des accidents de nature semblable se produisirent avec le canon léger, qui était alors d'introduction récente dans le matériel prussien : aussitôt toutes les pièces de ce modèle furent déclassées et remplacées par des nouvelles. Nous n'avons pas le don de lire dans l'avenir et nous ne voulons pas prédire que tel sera le sort des pièces françaises actuelles, mais la coïncidence est curieuse et mérite d'être signalée.
Dans le dossier des accidents survenus aux canons de Bange, deux d'entre eux sont encore à relever. Ils se produisirent, d'après la France militaire du 6 septembre 1885, « parce qu'on mit le feu à la pièce sans s'être assuré que le mécanisme de culasse fût soigneusement fermé ». C'est sous cette rubrique que le Progrès militaire voudrait faire classer tous les accidents arrivés au* matériel de Bange ; mais cette tentative est tout bonnement une plaisanterie d'un goût
douteux, car le langage des journaux militaires français est trop clair sur ce point et il est évident que si •les mécomptes provenaient de ce défaut de construction de la fermeture, îl y a beau temps qu'on y aurait porté remède.
Les accidents qui se sont produits avec les canons de campagne de Bange ont eu, en France, un retentissement douloureux, dont Fécho est venu jusqu'à la Chambre des députés. Le 16 janvier 1886, M. Lejeune demanda à interpeller le ministre de la guerre au sujet d'une lettre du général Campenon dans laquelle se trouvaient ces mots :
...« Dès le premier accident, arrivé par déculasse- « ment d'une pièce de 90 millimètres, j'ai prescrit de a rechercher d'urgenôe un système de fermeture préce sentant toute sécurité. »
Mais alors, aux yeux du général Campenon, le système de fermeture avec obturation de Bange ne présentait pas les caractères de sécurité désirables?
Le général Boulanger, après avoir reconnu que ' trois accidents par déculassement s'étaient produits dans les grandes manœuvres, déclara qu'il allait être porté remède à cette situation et que le retour de ces accidents serait évité, grâce à un petit taquet dont toutes les pièces seraient pourvues dans un bref délai.
Nous n'ajouterons à cette déclaration qu'un mot : V Indépendance belge du 13 septembre 1886 a annoncé qu'un éclatement de canon de campagne — déculassement qui a produit mort d'homme — s'était produit aux manœuvres partielles qui ont eu lieu le 9 septembre, près d'Avignon : nous ne pensons pas être
indiscrets en demandant qu'on nous dise si le canon en question était déjà pourvu du taquet préservateur, et dans la négative, si officiers et soldats, après tous les accidents antérieurs, n'étaient pas encore suffisamment édifiés au sujet de la mise à feu prématurée pour que le retour en eût été rendu impossible? D'après nous, ces faits ne servent qu'à confirmer notre opinion que le défaut constitutionnel du matériel de campagne français réside dans les accidents qui se produisent par un véritable arrachement de la culasse et non dans ceux qui sont le résultat d'une négligence dans le service. A ceux-là, on peut porter remède; aux premiers, on ne le peut guère.
Ce n'est pas tout. La France militaire, dans son édition du 11 octobre 1885, rapporte la rupture d'une partie de la volée, survenue aux deux premiers canons de 42 centimètres qui aient été construits entièrement en acier et qui se produisit dans le cours des tirs d'épreuve auxquels ces bouches à feu furent soumises, à la fonderie de La Ruelle. Ces accidents doivent, comme les autres, être attribués soit à un défaut de construction, soit à un défaut du métal, soit aux deux combinés. Le correspondant de la France militaire semble pencher pour cette dernière hypothèse. Or, le métal des canons de Bange étant le même que celui des canons de 42 centimètres, le même que celui des canons de l'artillerie de la marine française, il est évident que la gravité des accidents survenus à ces derniers s'étend aussi aux canons de Bange, au point de vue de la sécurité du métal dont ils sont construits.
De plus, il paraît que, grâce à un procédé perfectionné d'évaluation des pressions intérieures, il a été constaté que la volée non frettée du canon de 15.5 centimètres de Bange était un peu faible pour les tensions intérieures développées par la charge maxima de 9 kilogrammes de poudre lente et que, par mesure de prudence, la charge a été réduite à 8.75 kilogrammes. En dépijt de toute la confiance que nous accordons aux procédés d'évaluation des ingénieurs français, nous ne saurions pourtant nous persuader qu'avec le système de construction donné, là diminutioQ d'un quart de kilogramme du poids de la charge maxima du canon de 15.5 centimètres puisse offrir le complément de sécurité qui faisait défaut. En effet, si l'absence de frettes à la volée du canon de 42 centimètres est considérée comme une raison déterminante de l'accident qui lui est survenu, l'absence de frettes à la volée du canon de 15.5 centimètres de Bange, qui dès maintenant paraît trop faible, donne d'autant plus à penser. ^
Le seul accident arrivé aux canons de Bange qui soit parvenu à la connaissance de Progrès ^militaire, nous voulons volontiers le passer sous silence. Mais nous tenons cependant à dire que ce journal se trompe, quand il pense que l'établissement Krupp est le seul qui puisse tirer de tous les accidents précités une conclusion défavorable au système de Bange : tous les artilleurs impartiaux ne manqueront certes pas de faire, eux aussi, leurs réflexions et nous doutons qu'elles soient à l'avantage du matériel que le Progrès militaire préconise.
Quand le lieutenant-colonel de la Rocque écrivait, au commencement de 1885, ces lignes :
« ...rartillerie de la marine française a réalisé, « même avec les canons en acier, des progrès qui, chez c< les étrangers, sont encore à Tétat spéculatif ou de (c promesses faites par Tindustrie, non garanties par (c un passé exempt de tout éclatement en service et ce de toute' grave déception »,
cet officier supérieur ne se doutait pas que, quelques mois plus tard, l'éclatement, à la fonderie de Ruelle, de deux canons du plus fort calibre de cette artillerie viendrait cruellement infirmer ses paroles, tandis que les bouches à feu Krupp de plus fort calibre faisaient victorieusement leur tir d'épreuve au polygone de Meppen.
Y. — La genèse des canons Krupp.
Un coup d'œil rétrospectif sur l'histoire des canons Krupp nous semble ici en situation pour mieux faire valoir notre thèse.
Dans son ouvrage : Le développement de l'artUlerie prussienne de côte et de mer^ de 1860 à 1878 (Berlin, 1879), le major H. Mûller s'exprime comme suit :
« Vers la fin de 1867, l'Autriche et la Russie avaient c( adopté les canons se chargeant par la culasse avec « forcement par la chemise en plomb du projectile.
c< Le mode de construction avec frettes émanant « de Krupp ainsi que la disposition intérieure de l'âme ce n'étaient pas encore arrêtés, vers cette époque. <c De même, de grandes difficultés restaient encore
ce à vaincre dans la construction d'un mécanisme de « culasse suffisamment résistant et muni d'un obtura- « teur convenable ; enfin, la question du choix dû pro- « jectile, de son forcement et celle de l'espèce dé .« poudre étaient encore à l'étude. »
Comme le dit l'auteur, il est, en effet, acquis que, dès 1867, l'Autriche et la Russie introduisaient dans leur artillerie le canon fretté Krupp avec le coin cylindro-prismatique de ce constructeur. L'artillerie prussienne ne parvenait pas cependant à se décider pour l'abandon de la fermeture à coin double et de l'obturateur en cuivre. Elle continua donc ses études, mats les résultats des nouveaux essais ne tardèrent pas à confirmer la valeur des constructions préconisées par Krupp.
Le lieutenant-colonel de la Rocque ne veut pas reconnaître cette ancienneté de mérite au constructeur d'Essen. Après avoir rapporté qu'un canon Krupp de marine, de 21 centimètres, éclata en mai 1867, il en tire cette conclusion :
« En résumé, vers la fin de 1868, l'usine Krupp a n'avait pas fourni un modèle de canon de 21 cen- « timètres tirant sans danger, avec une charge de 9 ce à 12 kilogrammes, le boulet de 95 kilogrammes. »
L'auteur commet une erreur manifeste.
Rétablissons, en effet, les faits :
En mai 1867, deux canons Krupp de 21 centimètres, massifs, furent mis en expérience. L'un d'eux avait été muni de la fermeture Kreiner^ dans le but d'essayer la résistance de" ce mécanisme comparativement à celle de la fermeture Krupp. A l'une des épreuves, la contre-
plaque en acier et le coin antérieur de cet appareil Kreiner se brisèrent. Il faut donc plus que de la bonne volonté pour essayer de faire remonter à Krupp la responsabilité de cet accident. L'appareil de fermeture fut remplacé et le canon continua les essais sans autre inconvénient. D'ailleurs, le lieutenant-colonel de la Rocque lui-même reconnaît implicitement Tinanité de ce reproche, puisqu'il écrit « que cet accident fit abandonnepT /e double coin et qu'on commanda à l'usine Krupp, en juillet 1867, 20 canons avec coin cylindroprismatique ». '
L'auteur français dit encore :
ce Le 27 janvier 1869, un autre canon de 21 centi- « mètres éclata, en cours d'expérience, après avoir « supporté 500 coups; sa chambre avait été succès- « sivement agrandie pour recevoir des charges crois- « sant à partir jde 9 kilogrammes. »
Le fait est exact, sauf en ces points essentiels qu'il s'agit du second des deux canons de ce calibre qui venaient alors de terminer un tir de résistance, que le nombre de coups fut porté à 650, que les charges varièrent de 8 à 12 kilogrammes et que la pièce creva sous la pression développée par 12 kilogrammes de* poudre prismatique, ^ après que des charges d'une poudre barytique extrêmement offensive avaient été employées à titre d'essai.
Que le lieutenant-colonel de la Rocque nous permette de le lui dire : il a mal compris le texte allemand du major Miiller auquel il a emprunté ces faits.
Atix assertions de l'auteur français, nous opposons d'ailleurs celles du capitaine d'artillerie russe C. de
Doppelmair, qui, lui, rend pleine justice aux qualités du canon Krupp. Son travail, publié en 1869 dans le Journal de l'artillerie russe, est intitulé : Expériences comparatives exécutées, en 1868, près de Berlin avec un canon prussien en acier Krupp se chargeant par la culasse et le canon de Woolwich de 228.6 millimètres. Il a été traduit par le lieutenant-colonel Martin des Brettes. (Paris, 1870.)
D*après l'officier d'artillerie russe, les canons Krupp soutinrent d'une façon brillante les épreuves de résistance et prouvèrent qu'ils répondaient pleinement à toutes les exigences de la guerre.
Les chiffres suivants — confirmés d'ailleurs par le major Mûller — en sont la démonstration sans paroles.
Canons Krupp en acier, vers la fin de 1868.
Canons massifs.
Canons frettés.
Calibre de la bouche à feu. mill .
Poids de la bouche à feu. kilog.
Poids de la charge de poudre —
Poids du projectile . . —
Nombre de coups tirés dans l'épreuve de résistance coups.