LE CALOMNIATEUR ET LE SERPENT
On nous répète que le diable N'a jamais connu Téquité.
C'est calomnie en vérité ; Je le prouve par cette fable.
L'enfer a ses jours de gala, On y fête l'anniversaire De Néron, de Caligula Et d'Alaric ou d'Attila*.
KRYLOV ET SES FAlîLES. 141
N'importe, ici le nom ne fait rien à Taf faire ;
Notons seulement^ mes amis,
Que le diable en ces jours de fêle, Tient cour plénière, et qu'homme ou bête, A lui baiser Fergot tout le monde est admis. Un jour, comme il ouvrait sa royale séance,
Au mépris de la bienséance, S'élève un grand débat. Quel en était l'auteur ? C'est monsieur le Serpent qui, d'un air de hauteur.
Dispute au calomniateur
Les honneurs de la préséance.
— Au plus méchant tu dis qu'elle appartient, bavard ;
Trêve donc à toute harangue :
Pourrais-tu comparer le mal que fait ta langue
Au mal que fait mon triple dard?
A ces mots allongeant sa tête meurtrière
Au premier rang il se glissait.
Et tout en sifflant il laissait
Son compétiteur en arrière.
— Halte-là ! du plus haut de son trône infernal, Halte-là, dit le diable au rampant animal ;
A notre cour point d'injustices.
Les honneurs sont réglés, chez nous, sur les services. Tu fais beaucoup de mal, je n'en disconviens pas :
Un prompt et douloureux trépas Coule avec le venin dans les moindres blessures
Qu'aux pauvres gens font tes morsures ;
Mais tes morsures, ton venin
Ne menacent que ton voisin ; Le calomniateur est à craindre, au contraire. Partout, au même instant, dans ce vaste univers. Tout est voisin pour lui ; ni les monls ni les mers A ses assassinats ne sauraient nous soustraire : Il atteint Fange au ciel et le diable aux enfers.
Ordonnons qu'avant les couleuvres,
Avant la vipère et Taspic,
Et même avant le basilic,
Il prendra rang d'après ses œuvres.
142 KRYLOY ET SES FABLEir.
L'imitation est leste et bien tournée, et l'on y peut remarquer quelques traits assez piquants, qui ne sont pas dans Toriginal :
Les honneurs sont réglés, che% nous, sur les services, etc.
Les fables àeLebailly (1756-1832), dont le premier recueil fut publié en 1784, contiennent aussi quelques imitations de Krylov. On y trouve entre autres :