‹ Krylov et ses fablesChapitre 18 sur 21 · LE BON RENARD · texte numérisé non relu

LE BON RENARD

Un roitelet chantait toujours, De ces oiseaux tel est Tusage.

C'était au mois de mai, la saison des amours. Comme il faisait retentir son ramage, il tombe atteint par le plomb d'un chasseur : 11 n'était pas seul, par malheur ; Ses petits orphelins avaient perdu leur mère Tombée aussi aux mains de l'oiseleur, Que deviendront-ils sans leur père ?

Sur un vieux toit de chaume était construit leur nid.

Certain renard, témoin de l'aventure.

Se fait leur protecteur, parle aux voisins et dit : — Chers oiseaux, je vous en conjure.

Prenons pitié des pauvres malheureux Et trouvons- leur quelque pâture.

Un grain, c'est peu pour vous, mais c'est beaucoup pour eux ; Amollissez un peu leur couche solitaire

En y jetant quelque paille légère ; S'ils conservent la vie, ils la tiendront de vous. Et vous en aurez le salaire ; Faire du bien est un plaisir si doux !

Commence, toi, la perle des coucous.

Quelques plumes de moins ne sont pas une affaire, Et les tiennes — il n'en faut guère - Lui feront un lit de duvet.

KRYLOV ET SES FABLES. i45

Toi, ma chère alouette au corps si rondelet,

Gesse de prendre un vol superbe, De ces prés, de ces champs viens plutôt raser Therbe,

Viens y ramasser quelques grains Que tu partageras avec ces orphelins.

Toi, ma douce tourterelle.

Tes petits sont déjà grands,

Je les vois battre de Taile,

Laisse-les voler aux champs ; Dans les plaines de Tair qu'ils se donnent carrière, La Providence est là qui veille à leurs destins ; Ainsi, quitte ton nid, et pour ces orphelins

' Deviens une seconde mère.

Toi, gentille hirondelle, au loin, aux environs

Va leur happer des moucherons ; Et toi, doux rossignol, rÂmpbion du bocage.

Qu'ils s'endorment aux sons de ton divin ramage. Mes chers amis, grâce à ces soins touchants.

Us vont en vous retrouver leurs parents.

Pour notre espèce aussi voyez quel avantage ! Nous prouverons qu'il est des cœurs compatissants.

Au fond du bois le plus sauvage;

Que...

L'orateur n'acheva pas.

Les petits afTamés dans leur nid s'agitèrent,

Aux pieds du renard ils tombèrent.

Et des trois orphelins il ne fit qu'un repas.

Quiconque est vraiment bon, fait le bien en silence.

Quant aux preneurs de bienfaisance Dont les discours mielleux ne tarissent jamais.

N'en croyez point ces faux apôtres ; Pour leur intérêt seul, non pour celui des autres,

Us vantent le prix des bienfaits.

Nous pourrions encore citer de Casimir Delatîgne une clcganle imitation du Ruisseau (II, 9), qui rie

figure pas, on ne sait trop pourquoi, dans les Œuvres (le l'auleur, mais 'cette imitation, comme les précédentes , est presque littérale ; c'est plutôt une traduction libre. Et d'ailleurs le style élégant, gracieux, un peu artificiel, de l'auteur des Messéniennes n'est guère propre, il faut en convenir, à reproduire l'âpreté un peu rude de Krylov. Nous aimons donc mieux emprunter aux fables d un poète mort récemment (1869), avec une réputation contestée de poète, mais avec la réputation non contestée d'homme d'esprit, de Viennet, non les deux ou trois fables qu'il a plus ou moins fidèlement traduites de Krylov, mais un apologue où il s'est évidemment inspiré du poète russe, bien qu'il ne l'ait suivi que de loin. On sait que Viennet a employé les dernières années de sa verte vieillesse à terminer et à polir un poème épique commencé par lui sous le premier empire, et qu'il Ta fait bravement imprimer à quatre-vingt-quatre ans, quelques années seulement avant de mourir. U Aigle et V Outarde est évidemment un écho, un peu infidèle à la vérité, de la fable de Krylov, VAujle et les Poules.

Sur un pré, qu'un grand bois couvrait de son ombrage, Une outarde aux longs pieds tranquillement paissait, Quand du roi des oiseaux, qui dans les airs passait.

Elle entendit le cri sauvage.

L*aigle vint s'abattre à ses yeux.

Se percher au sommet d*un chêne sourcilleux.

Et des hôtes de ce bocage Il semblait d'un œil fier, d un œil impérieux, [ En despote des airs revendiquer Thoaunage.

Sa vue a de Toutarde ému la vanité :

A tout tôt animal l'envie est naturelle.

— ^^ Eh ! pour quelle raison, dit-elle, Ne inonterais-je pas où cet aigle est njonté ? N'ai-je pas, comme lui, des plumes à moii aile? » De la terre à ces mots elle s'enlève et part; Mais son vol lourd bientôt épuise son haleine. Et, du premier effort, elle atteint à grand*peine Le tiers de la hauteur qu'embrassait son regard. Cependant sur un frêne, elle aborde et s'arrête. Elle reprend courage, et, d'un ormeau voisin. Par un second élan, elle gagne le faite ; Un troisième la porte aux trois quarts du chemin. Bref, à la quatrième et dernière volée, Sur la cime du chêne elle parait enfin.

Triomphante, mais essoufflée. ^

L'aigle, qui par bonheur avait fait ses repa.s,

Lui dit : — C'est bien haut ! ma commère ;

Prenez garde! le calme ici ne dure guère.

Voyez venir l'orage et ne l'attendez pas.

— Pourquoi donc? interrompt la vaniteuse bête ; Ainsi que vous j'y ferai tête.

A \mne a-t-elle dit que la foudre a tonné.

Dans les airs obscurcis Taij^n s'est déchaîné. Sur le chêne roulant par les vents ballo^ée,

La pauvre outarde épouvantée N'a point pour s'y tenir, comme son compagnon, Reçu de la nature un ergot au talon.

L'orage et les autans dans l'air l'ont rejetée, Et son aile pesante a tenté vainement

De lutter contre leur ftirie.

La tempête la roule ; un dernier coup de vent La jette contre un roc pantelante et meurtrie,

Tandis que l'aigle audacieux D'un vol tranquille a percé le nuage, Et s'élevant au-dessus de l'orage.

Va retrouver l'éclat et le calme des cieux.

1 io KRYLOY ET SES FABLES.

Ambitieux mortels, ma fable vous regarde.

Mais comment vous guérir d'un travers si commun ? Chacun de vous dira : — Je suis aigle ; et pas un Ne se prendra pour une outarde,

VjENNET.

La fable suivante n*a, il faut en convenir, qu'un rap- [)ort indirect avec lés Fleurs de Krylov. Il est probable cependant que si lauteur français n'avait eu aucune connaissance de l'apologue russe, l'idée ne lui serait pas venue d'écrire le sien. 11 figure dans les Fafc/^5 de Pierre Lachambaudie, couronnées plusieurs fois par 'Académie française.

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