‹ Krylov et ses fablesChapitre 2 sur 21 · LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C · texte numérisé non relu

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Di-oits de propriété et de traduction réservé»

KRYLOV

Krylov est une des gloires de la littérature russe et la plus incontestée; les nationaux lui rendent pleine justice, mais les étrangers le connaissent encore très-peu. Dans les pages qui vont suivre nous nous proposons de bien préciser son caractère propre et son originalité, et de fixer la place qui lui appartient dans l'évolution générale des littératures.

Krylov est un fabuliste, et ce nom appelle naturellement celui du poëte que Ton considère comme le fabuliste par excellence : la Fontaine. On a com-

1 rrylov et ses fables.

paré plus d'une fois les deux poètes ; il est certain qu'il y a entre leurs caractères et leurs œuvres d'assez grandes analogies, mais il y a aussi de no tables différences. Les rapports sont surtout extérieurs; les différences sont profondes.

Krylov était pauvre ; il ne reçut qu'une éducation incomplète et y suppléa par ses efforts personnels ; l'éducation de la Fontaine paraît avoir été meilleure, mais il en profita peu ; il la recommença après vingt ans et se mit à rapprendre les langues anciennes à un âge de la vie où la plupart n'ont souci que de les oublier. Krylov s'exerça d'abord à composer des comédies et même des tragédies ; celte passion malheureuse, la Fontaine réprouva de son côté et ses Œuvres contiennent une tragédie d^ Achille^ aussi peu réussie que la Cleopâtre et la Philomèle de Krylov. On y trouve également deux petites comédies, assez spirituelles mais médiocres, le Florentin et la Coupe enchantée^ qui reparaissent de temps à autre sur la scène, de même que les Originaux et le Magasin de modes ^ du fobuliste russe. La Fontaine n'a pas fait de journaux comme Krylov î ce n*é(ait pas de mode alors ; mais on a imprimé de lui une foule de petits vers de société et de ces lettres en vers et en prose qui circulaient dans les salons du temps et dont on ti-

rait des copies. Le joli ronian des Avenlures de Psyché peut, à toute force, faire le pendant de la Poste aux esprits ^ bien qu'il n'y ait aucun rapport entre le sujet des deux ouvrages.

Ainsi la Fontaine et Krylov cherchèrent également leur voie pendant longtemps ; ils s'égarèrent dans des genres qui n'étaient pas faits pour eux, et ce n'est qu'entre quarante et cinquante ans, c'est-à-dire à l'heure où d'autres déclinent déjà ou se répètent , qu'ils découvrirent par hasard la riche veine qui devait les conduire au premier rang.

11 y a encore entre les deux poètes un autre trait de ressemblance : c'est leur insouciance, leur imprévoyance dans les affaires de la vie, leur paresse. On connaît l'épitaphe que se fit le fabuliste fraii- .çais :

Jean s en alla comme il étoit venu, - Mangea le fonds avec le revenu, Tint les trésors, chose peu nécessaire.

Quant à son temps, bien sut le dispenser; Deux parts en fit, dont il souloit passer, L une à dormir, et l'autre à ne rien faire.

La Fontaine montra une imprévoyance rare chez ses compatriotes ; on le voit de temps en temps faire un voyage dans sa patrie pour vendre un lo-

4 KRYLOy ET SES FABLES.

pin de son bien, jusqu'à ce que le tout y ait passé ; puis, après avoir taillé et retaillé son caftan, comme le Trichka de la fable, il finit par n'en rien laisser et fut forcé, dans les vingt dernières années de sa vie, d'accepter l'hospitalité de deux admiratrices de son talent, madame de la Sablière et madanie d'Hervart, après avoir dépensé, par négligence surtout, une modeste fortune que la plupart de ses confrères eussent trouvé moyen de transmettre à leurs enfants. Jean Krylov aurait certainement fait comme Jean de la Fontaine, et s'il ne dissipa pas la fortune paternelle, c'est tout siniplemenl parce que cette fortune n'existait pas :

Quand on n*a rien, landerirette, On ne peut pas manger soq bien.

La Fontaine nous vante les douceurs du sommeil :

Je le verrai, ce pays où l'on dort,

s'écrie-t-il dans un de ses Contes ; et ailleurs en parlant d'une retraite aux champs :

... On n*y dort point sous de riches lambris, Mais voit-on que le somme y perde de son prix, En est-il moins profond et moins plein de délices ?

Dans son roman il se plaît à faire, en beaux

vers, une description émue de l'antre du Sommeil. La Fontaine dormait donc avec bonheur, il était paresseux « avec délices, » mais c'était une paresse occupée, une paresse de poêle et d'observateur ; s'il n'agit pas, s'il n'écrit pas, il regarde, il observe les hommes et les choses ; il observe surtout la nature et les animaux, qu'il peindra et fera agir dans ses fables. S'il parle de l'escarbot sans le connaître, puisqu'il prétend qu'un lapin a trouvé un asile contre l'aigle dans le gîte de cet insecte, en revanche il connaît bien tous les quadrupèdes et les oiseaux de son pays, les petits surtout, les rats, les souris, les lapins, qui, « sur la bruyère, l'œil éveillé, l'oreille au guet, de thym parfument leur banquet. » Un jour, il passe de longues heures à suivre l'enterrement d'une fourmi ; une autre fois, il reste toute la journée sous un arbre sans s'apercevoir de la pluie qui l'inonde, tant il est absorbé à la poursuite de ses pensées. D'autres fois il s'enfonce dans une lecture favorite : Rabelais, Boccace, par moments la Bible et « la prophétie de Baruch, » dont il parle à tout le monde comme d'une découverte qu'il auraitfaite en pays inconnu ; ses auteurs de prédilection, cependant, sont Plutarque, et surtout Platon, dont on possède des exemplaires couverts de ses notes,

Krylov avait aussi parfois des velléités d'érudition et surprenait Gnéditch, qui ne lui soupçonnait pas ce talent, par la manière dont il expliquait Homère ; mais un beau jour cet Homère, un moment en faveur, passait de la table de travail sous le lit, d'où un domestique le tirait pour le vendre à Tépicier. Si le fabuliste russe parlait moins de sa paresse, il s'y livrait plus franchement : de là cette obésité qui s'était emparée de lui; dans ses dernières années, il ne travaillait plus guère que par accès, tandis que la Fontaine produisait toujours. Tous deux du reste avaient leur péché mignon : la Fontaine professait un penchant trop vif pour les Chloris, comme il les appelle; Krylov se livrait trop aux plaisirs de la table, qui finirent par lui jouer un mauvais tour, puisqu'il mourut des suites d'une indigestion. La Fontaine parvint à une vieillesse beaucoup plus avancée et mourut dévotement en demandant pardon à Dieu des vers trop guillerets qu'il avait commis autrefois, mais avec une telle réputation de simplicité et de bonhomie, que sa garde-malade disait à son confesseur : « Ne le tourmentez pas tant. Dieu n'aura jamais le courage de le damner. »

La Fontaine a en effet une grande réputation de naïveté, mais il faut s'entendre à cet égard. La lit-

térature française du dix-septième siècle conservait toujours une certaine dignité qui lui faisait tout désigner par les termes les plus généraux et Tempêchait d'entrer dans les détails. La Fontaine, au contraire, se plaisait aux détails, et quand il faisait un récit, il donnait à ses personnages, hommes ou animaux, le ton qu'ils devaient prendre pour que le fait, généralement merveilleux, prit toutes les ap« parences de la réalité ; une fois son sujet conçu et bien déterminé, il écoutait ses acteurs dans son imagination et reproduisait textuellement et sans efforts leurs actions et leurs pensées. Il y avait loin de ce procédé à l'allure un peu guindée des maîtres, Racine, Bossuet, Boileau, et de ce langage simple et sans recherche à l'idiome spirituel et énigmatique des Précieuses, si bien qne par l'effet du contraste, la Fontaine paraît naïf quand il n'est que naturel. Cette dignité factice et théâlrale élait entrée si profondément dans les habitudes, que Fénelon, tout en louant, tout en cherchant la simplicité, entourait cependant ses récits d'une sorte d'auréole, d'une sorte de vernis poétique, qui empêchait de saisir les contours des personnages et les détails intimes du tableau. La Fontaine n'est donc pas naïf dans le sens propre du mot : il faut garder cette qualification pour les contes de Perrault,

pour le Petit Poucet ou Barbe-Bleue, dans lesquels on nous raconte les faits les plus étranges, les plus merveilleux, les plus horribles, comme s'il s'agissait de la chose la plus ordinaire. La Fontaine est railleur, malicieux, bon enfant , mais sa naïveté prétendue n'est que de la bonhomie.

Krylov n'a pas plus que la Fontaine cette fausse délicatesse qui s'interdit les détails; il est aussi naturel que lui, mais il l'est d'une autre façon. Ce n'est pas, comme le fabuliste français, un rêveur qui s'en va bayant aux corneilles, n'apercevant le monde qui l'entoure que par échappées, voyant très-bien quand il regarde, mais ne regardant qu'à ses heures. Krylov est beaucoup plus positif; il n'oublie jamais de dîner, et quand il regarde la société, il n'est jamais dupe et sait admirablement écarter le masque dont se couvrent la plupart de ceux qui l'entourent, pourvoir au fond de leur cœur les vices et les travers qui s'y cachent.

Cette perspicacité, cette étude constante de son prochain, se manifeste dans tous ses écrits : rien de vague chez lui ; tout est réel, positif, le but est toujours précis. La plupart de ses fables, sinon toutes, se rattachent à un fait, à un détail, à une anecdote; ce sont moins des fables que des satires. Le mérite de l'auteur est d'avoir donné à ces

récits satiriques un caractère assez général, assez complètement humain pour en faire des types reconnaissables en tout temps. La Fontaine n'a aucune préoccupation de cette nature ; il ne songe ni à instruire ni à critiquer tel personnage en particulier ; qu'il y ait une moralité au bout du conte, peu lui importe : il conte pour s'amuser, parce qu'il est de bonne humeur ; il rit ou s'attendrit suivant l'impression du moment : la gaieté ou les larmes, tout lui est bon, pourvu que cela passe vite, car son humeur est mobile : c< les longs ouvrages lui font peur» et les longues émotions aussi : ce qui l'amuse, c'est l'imprévu, ce sont les accidents du chemin; il s'égare souvent, ici chantant le bonheur de la retraite et de la paresse, dissertant là sur l'astrologie ou Tâme des bêtes ; perdant volontiers de vue son point de départ et ne se donnant pas la peine d'y revenir. Le caprice est son seul guide dans tous ses écrits, il en convient luimême :

Papillon du Parnasse et semblable aux abeilles,

Je suis chose légère et vole à tout sujet ;

Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet ;

A beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire.

J'irais plus haut peut-être au temple de Mémoire

Si dans un genre seul j'avais usé mes jours.

Mais, quoi ? je suis volage en vers comme en amours.

11 fait de Tépigramine par gaieté et non par tempérament comme Krylov, et encore, quand elle se présente à lui, il enémousse souvent la pointe. S'agit-il par exemple d'un villageois qui a fait accointance avec un serpent, ce vers surgit sous sa plume :

A ces mots, l'animal pervers (C'est le serpent que je veux dire)

Voilà, dit Marmontel, une excellente épigram me contre l'homme, mais la Fontaine l'émousse aussitôt en ajoutant :

Et non l'homme : on pourrait aisément s y tromper

Krylov ne se contente pas de prendre l'épigramme au vol et quand elle se présente ; il la cherche d'abord, et, quand il l'a trouvée, il l'aiguise, et la lance si juste qu'elle s'enfonce profondément dans la plaie et y reste fixée pour toujours. Le ridicule imprimé par lui est ineffaçable, mais il s'adresse toujours à tel ou tel personnage déterminé. Un ingénieux critique, M. Taine, a bien pu trouver dans la Fontaine un tableau complet de la société française au dix-septième siècle, mais il a fallu le dégager au moyen de l'induction, et Ton sait jusqu'où r induction peut mener quand on sait bien la

manier ! Krylov, au contraire, est essentiellement de son temps et de son pays : placez la scène de ses fables ailleurs qu'en Russie, elles perdront une notable partie de leur sel et de leur agrément. Que les réformes si heureusement commencées dans l'administration se poursuivent et se complètent, nombre des types de Krylov passeront à l'état de souvenirs historiques. Ceux de la Fontaine sont encore debout, malgré les révolutions qui ont bouleversé la société française, parce que ces types sont généraux et que, chez lui, la fable est, pour ainsi dire, impersonnelle. Il est humain avant d'être Français ; Krylov est Russe d'abord, humain ensuite : l'un procède du général au particulier, il est classique et idéaliste ; l'autre du particulier au général, il est réaliste.

Mais pour mieux apprécier ces deux figures originales, il faut les voir toutes deux dans leur cadre, il faut mettre les deux poètes à leur place au milieu de ceux qui ont couru la même carrière, il faut exquisser l'histoire de la fable.

Or la fable n'est pas née d'hier ; ce n'est pas

Tun genre qui ait apparu tout à coup dans les littë- Iratures comme le sonnet ou la tragédie classique. Elle remonte aux époques primitives, et, semblable à ces cours d'eau peu abondants, mais obstinés, que Ton perd souvent de vue derrière une forêt ou une montagne et que Ton voit reparaître à chaque détour du chemin, dans un étroit ravin, dans une riante prairie ou dans une plaine aride, mais toujours limpides et réfléchissant dans leurs eaux le paysage qui les environne , Tapologue se retrouve chez tous les peuples et à toutes les époques ; ici il est en faveur et occupe le premier rang, là il reste oublié et dédaigné, mais il est prêt à reparaître brillant et admiré, pour peu qu'il se rencontre un génie sympathique qui s'en serve comme d'un miroir magique, ou, si Ton aime mieux, comme d'une lorgnette, pour voir le monde au travers et nous retracer ce qui se présente devant ses yeux.

Mais où est née la fable dans la forme que nous lui connaissons? où la voit-on apparaître d'abord d'une manière positive? La tradition, en même temps que l'observation, nous désigne l'Asie occidentale. La philologie nous montre un point de l'Asie d'où les peuples européens se sont répandus, développant chacun leurs langues et leurs civilisa7 tiens ; l'étude des produits de l'intelligence nous

conduit au même point ; le berceau commun des peuples civilisés, les premiers vagissements de leur poésie, se retrouvent à la fois dans l'Orient. La fable, telle que l'ont développée nos écrivains, provient de là, tout aussi bien que la plupart de ces contes enfantins, qui, depuis des milliers d'années, bercent les jeunes générations. Le conte du Petit Poucet^ abandonné dans les bois avec ses frères et ses sœurs, est frère de la fable du Loup et de l'Agneau. Il y a même cela de commun entre les deux traditions qu'elles expriment le même fait, l'oppression du faible par le fortj seulement dans Tune, c'est le faible qui succombe, tandis que dans l'autre, c'est l'adresse qui se joue de la force brutale et finit par l'emporter sur elle.

Il y a d'autres différences entre ces deux récits, également respectables par leur antiquité ; la première, c'est que l'un prétend nous donner une leçon et que l'autre n'a pour but, apparent du moins, que de nous amuser ; la seconde, c'est que les personnages de l'un sont des êtres humains * plus ou moins étranges, et que ceux de l'autre sont des animaux, auxquels on prête le langage et les idées des hommes.

Ce qui constitue, en effet, l'apologue, c'est d'être une leçon de morale donnée sous forme indirecte ;

c'est le récit d'un fait qui contient un avis, un reproche à notre adresse, et qui ne semble pas avoir été fait pour. nous. C'est un conte qui nous est donné pour tel, et qui cependant contient plus de vérité que beaucoup de récits prétendus historiques. Quand ce petit drame se passe entre des hommes, il prend le nom de parabole — l'Évangile est plein de récits de ce genre — quand il a pour acteurs des êtres d'espèce inférieure, animaux, plantes, objets inanimés, il conserve la dénomination générale de fable ou apologue.

La littérature protestante moderne est riche en paraboles, très-respectables par le fond, mais un peu fades par Texécution ; la fable proprement dite a conservé son caractère profane, et, lorsqu'elle s'est introduite dans l'Église, elle y a été tout au plus tolérée Le bas-relief où l'on a représenté, par exemple, un renard en surplis, prêchant devant des poules attentives, et toujours prêt à s'élancer sur son auditoire pour en dévorer peu ou prou, n'a jamais été considéré comme un moyen d'enseignement religieux, bien qu'on le trouve souvent reproduit dans celles des églises de l'Occident qui ont été construites ou réparées au quatorzième siècle. L'apologue est un intrus qu'on a banni de l'Église depuis que l'on a cessé de vivre

avec Dieu et les saints en société familière et qu'on s'est fait une idée plus élevée de la Divinité.

L'apologue suppose une complète fraternité entre tous les êtres de la nature. Pour nous, peuples civilisés, l'idée d'attribuer la vie, le sentiment, la raison même à des êtres dans lesquels nous n'avons pas l'habitude de rencontrer ces facultés, nous semble simplement ingénieuse. Nous trouvons piquant de nous représenter ces êtres aux formes plus ou moins étranges, aux allures bizarres, comme pensant et raisonnant à notre façon, mais avec plus d'abandon, de simplicité, exprimant franchement ce que nous nous dissimulons souvent à nousmêmes et obéissant naïvement à des instincts, à des appétits que nous sentons en nous, mais auxquels nous osons rarement nous livrer. Cette sorte de mascarade nous plaît et nous fait sourire, et les leçons qu'elle nous offre, loin de nous offenser, nous apparaissent comme la voix de l'éternelle sagesse, de cette raison impersonnelle que nous portons tous en nous.

Mais ce qui n'est pour nous qu'un jeu de l'esprit, n'a pas toujours eu ce caractère. Boileau et les critiques du dix-huitième siècle trouvaient de même la mythologie fort ingénieuse ; il leur parais-

sait charmant de dire en parlant du tonnerre : C'est Jupiter armé pour effrayer la terre.

Etd'

Un orage terrible aux yeux des matelots :

C'est Neptune en courroux qui gourmande les flots.

Ils ne songeaient pas, ils ne voulaient pas voir que ce qui leur semblait une fiction propre à c< égayer le récit » avait été autrefois une croyance, qu'Homère n'avait pas créé ses dieux, mais qu'il avait reçu toute cette théogonie à l'état de dogme, que la mythologie n'était pas « une invention, » mais qu'elle avait été une foi. Il en est ainsi de la fraternité des êtres animés, et même inanimés,- avec l'homme. Que tous les peuples, à l'origine, aient attribué quelque chose de divin à tout ce qui les entourait, que tous les peuples aient passé par le fétichisme, ce fait peut être contesté ; mais ce qui ne saurait l'être, c'est que l'homme s'épanouissant à la vie, ébloui et charmé à la vue du monde environnant, a dû faire ce que fait l'enfant sous nos yeux ; sentant en lui la vie, la volonté , l'intelligence, il a attribué à chaque être ce qui se trouvait en lui, il a fait le monde à son image. Ce procédé n'est pas seulement à l'usage des enfants, c'est

aassi celui des philosophes. Descartes et, à sasuito, les idéalistes ne construisent-ils pas Tunivers tout entier sur le modèle de Tintelligence humaine? L'âme de l'homme étant donnée, Descartes en déduit Tunivers, comme, de la définition des parallèles, on déduit que les trois angles d*un triangle valent deux angles droits.

C'est aux animaux surtout que cette idée de ressemblance morale, de fraternité avec l'homme a été le plus largement appliquée. Les animaux respirent, se meuvent ; ils vivent d'une vie semblable à la nôtre; ils ont des intérêts communs avec nous, ils s'attachent tantôt à notre personne et tantôt dans leur c< lutte pour l'existence, » ils nous font une guerre plus ou moins acharnée ; rien de plus naturel que de leur attribuer tous nos sentiments et de leur prêter la pensée et le raisonnement, sinon la parole.

Cette croyance à une parité de sentiments n'est pas une supposition ; nous pouvons en voir encore des restes en action autour de nous. Les Peaux- Rouges de l'Amérique septentrionale, avant d'entreprendre une guerre, font des sacrifices expiatoires aux âmes des hommes qu'ils vont immoler. Ils font les mêmes cérémonies à l'approche d'une grande chasse. Le missionnaire protestant Hecwelder a

entendu un de ces Sauvages adresser à un ours blessé un discours pour lui faire honte de son peu de courage. L'animal poussait des gémissemenls plaintifs :

— Ours, lui dit-il, lève-toi, tu es un lâche et non un guerrier comme tu le prétends ; si tu étais un guerrier, tu le montrerais par ta fermeté et tu ne crierais pas comme une vieille femme. Tu sais bien, ours, que nos tribus sont en guerre ; la tienne a commencé l'attaque, mais comme elle a trouvé les Indiens trop forts pour elle, vous vous cachez dans la forêt pour manger nos cochons. Je gage que dans ce moment tu as de la chair de cet animal dans ton estomac. Si tu m'avais vaincu, je serais mort comme un brave guerrier ; mais toi, ours, tu restes là et tu cries sans songer que tu déshonores ainsi ta nation par ta lâcheté.

Quand l'Indien eut fini, poursuit Emile Souvestre *, auquel nous empruntons cette citation, Hecwelder lui demanda s'il supposait réellement que l'animal pût l'entendre.

— Oh ! il m'entend fort bien, répondit le chasseur delaware; n'avez-vous point remarque comme il paraissait honteux pendant que je lui faisais ces reproches ?

On retrouve la même croyance chez les paysans russes. Dans son voyage de Paris à Astracarij M. Alexandre Dumas raconte, et cette fois, d'après des témoignages certains , l'histoire d'un paysan qui insultait aussi un ours qu'il poursuivait. Dès que l'ours, dit-il, voyait les deux chasseurs sur le

' Causeries historiques et littéraires, t. I.

point de Tatteindre, il reprenait de nouveau sa course.

Alors , semblable à l'Indien qui provoque son ennemi au combat, le paysan , à la grande joie d'Hamilton , insultait Tours pour le déterminer à s'arrêter en le blessant dans son amour-propre.

— Ah! lâche, fils de lâche, lui criait-il, j'ai tué ton père, j'ai tué ta mère; tu n'es qu'un enfant, un gamin, un morveux ! Attends-moi un peu, tu vas voir!

Le bonhomme était convaincu que c'était là le meilleur moyen de forcer l'ours à accepter le combat, et, en effet, il arrivait que l'ours, non pas décidé par les injures, mais écrasé de fatigue, finissait par s'arrêter.

Les sauvages voisins du cap de Bonne-Espéranc3 causent aussi avec les bêtes. Quand les oiseaux dévorent leurs moissons, ils leur crient tout haut :

— Va-t'en, il faut que je mange aussi !

Et tout bas :

— Passe dans le champ du voisin, il a de meilleur grain que moi.

Les nègres prétendent que les singes comprennent parfaitement le langage humain et seraient en état de parler, s'ils le voulaient ; mais ils s'en gardent bien. Du moment où l'homme saurait qu'ils parlent, il les forcerait de travailler pour lui, et comme ils sont paresseux et indépendants, cette crainte suffit pour leur lier la langue.

Nous n'avons pas même besoin d'aller si loin pour trouver des exemples de cette croyance à la fraternité complète de T homme et des êtres inférieurs. Qui ne se souvient de ces prédications dans lesquelles saint François d'Assise s'adressait à « ses frères les oiseaux, à ses sœurs les moissons, les forêts, les pierres, » pour les engager à louer Dieu ? de cette prière qu'il adressait à ses sœurs les hirondelles « qui bavardaient trop bruyamment pendant un de ses sermons, et qui ne manquèrent pas de se conformer à ses désirs et de garder le silence jusqu'à ce qu'il eut achevé de prêcher? qui ne se rappelle ces procès faits en France même, pendant le moyen âge, aux animaux nuisibles ou coupables; aux bœufs, aux vaches, aux porcs, aux truies, accusés et convaincus de meurtres et autres méfaits? qui n'a entendu parler de ce procès intenté en Savoie, en plein seizième siècle, en 1545, à des charançons et autres insectes qui désolaient le pays, et auxquels on attribua, par jugement solennel et après plaidoiries contradictoires, un terrain suffisant pour eux, à condition qu'ils s'y tiendraient et respecteraient les champs voisins *.

* Voy. : De l'Origine, de la forme et de Vesprit des jugements rendus au moyen âge contre les animaux, avec des documents inédits, par Léon Menabréa. Chambéry, 1846.

Ce n'est guère qu'au dix-seplième siècle que cette croyance naïve disparut devant la philosophie de- Descartes. On sait que Descartes faisait des bêtes de pures machines, comparables à nos montres, et supérieures seulement parce que Dieu avait pris la peine , d'en être lui-même l'ouvrier. La Fontaine protesia avec toute l'éloquence que lui inspirait sa sympathie pour les héros de ses chants ; mais la plupart des grands esprits se rallièrent à celte doctrine. Malebranche donnait des coups de pied dans le ventre à sa chienne malade, sans croire lui faire de mal, et Bossuet commentait longuement le chapitre des différences entre l'homme et l'animal. Il est vrai qu'il y a eu réaction depuis : la bête a repris son rang ; les prétendues machines de Descartes sont devenues, au dire de certains philosophes, nos trèsrespectables ancêtres. Les hommes ne sont au fond que des bêtes un peu dégrossies, ce dont au reste on aurait pu se douter depuis longtemps, rien qu'à voir dans l'histoire le récit de leurs sottises.

L'homme ne se pique pas d'être toujours logique et vit volontiers de fiction ; il est certain cependant que si, au dix-septième siècle, la fable n'eût pas existé, on ne l'aurait pas inventée; mais elle a pu naître et elle est née en effet dans toutes les sociétés primitives; les nègres, les Tatars, les Chi-

nois, ont leurs fables; mais l'apologue a dû faire sa plus imporlante apparition là où le lien entre Thomme, Tanimal et la plante était le plus complet, là où la croyance religieuse établissait une solidarité réelle entre les trois règnes de la nature. Les habitants de Tlnde n'ont pas cherché dans les êtres inférieurs des dieux, des fétiches, comme les nègres ; ils y ont vu des frères déshérités. Ils se sont dit que l'intelligence qui se manifesle dans l'animal et le dirige dans ses actes, qui porte la plante à chercher la chaleur et le soleil, devait être au fond la même que celle qui dirige l'homnie, et, au lieu de supposer des individualités distinctes pour chacune, ils ont pensé que les mêmes âmes qui animent les hommes vont tour à tour animer aussi les êtres inférieurs. Seulement l'âme logée dans I une bête ou dans un végétal, et réduite à des organes incomplets, perd une partie de sa force et de sa liberté. Cette situation est une punition, par conséquent ; c'est le châtiment de ceux qui, sous leur forme humaine, ont transgressé la loi morale, Quand ils se seront réhabilités en perfectionnant le corps que Dieu leur a donné, ils remonteront l'échelle des êtres, et reprendront leur place dans un corps humain. De cette manière se trouvent expliqués tous ces faits étranges dont aucune philo-

Sophie ne donne une raison suffisante ; d'un côté, , ces merveilleux instincts que possèdent certains animaux, ces prévoyantes induslries que l'expérience n'a pu apprendre aux insectes, et de l'aulre côté ces sentiments vils et sanguinaires qui se manifestent chez certains hommes et dont ni l'éducation de ces hommes ni les circonstances dans les- l quelles ils se sont trouvés ne donnent la clef. Les savants modernes nous montrent les mêmes molécules de matière passant sans cesse d'un règne à l'autre, animant tour à tour le minéral, le végétal, l'animal, l'homme, allant du mort au vivant et du vivant au mort, et se mêlant successivement à des milliers d'existences sans se lasser ni se reposer jamais. Ce que les savants ont prouvé pour le monde de la matière, les Indous l'ont imaginé pour le monde de l'esprit ; de sorte que, dans leur système, l'univers se compose d'un double courant, l'un aveugle et composé de molécules matérielles, l'autre intelligent et composé d'âmes, circulant en tout sens pour animer et vivifier par l'esprit les êtres orgsiniques et inorganiques.

Ce système n'a peut-être pas chez eux toute la clarté que nous lui supposons ici, mais il se mêle comme sentiment à la littérature, à la législation et aux mœurs de l'Inde, et c'est là seulement qu'il

2f KRYLOV ET SES FABLES.

a reçu tout son développement ; c'est là aussi, par suite, que la fable a dû se développer. Elle s'y est développée en effet d'une façon plus riche que partout ailleurs, sous la double inspiration de la croyance à la métempsycose et de la philosophie morale, née aussi dans l'Inde et formulée dans ce pays en axiomes et en lois, à une époque où, à l'exception des Chinois, la plupart des peuples dont nous possédons des écrits étaient encore dans l'enfance.

Un auteur ingénieux a cherché une autre origine à la fable. Les sauvages, dit-il, et généralement les peuples peu civilisés, n'ont pas de noms propres; leurs appellations sont souvent des adjectifs et plus souvent des noms d'animaux : le Grand Serpent, le Vieux Renard , le Cerf Agile, TOurs Blanc, Œil de Faucon, etc. Ceux de ces personnages qui se sont illustrés en bien ou en mal ont servi de matière à des récits qui se sont peu à peu transformés dans les nuages de la tradition, si bien que ce qui avait été fait dans l'origine par le Vieux Renard à deux pieds, avec ou sans plumes sur la tête, serait devenu plus tard l'œuvre du renard à quatre pieds et à queue touffue. L'histoire littéraire nous fournit un exemple de ce genre — et ce n'est pas le seul — dans le nom même du renard. H

est à peu près prouvé que cette appellation attribuée à ranimai que les Latins appelaient vulpès et les Français du moyen âge volpil ou golpilj vient d'un certain Reinhart^ connu par ses ruses et les tours qu'il avait joués à un sien parent ou voisin qui a été identifié avec le loup, dans le Roman de Renard. On peut citer aussi un proverbe dans lequel, par suile d'un calembour populaire, un personnage humain s'est vu transformé en animal cornu; cette locution : Il parle français comme une vache espagnole se réduisant à celle-ci : Il parle français comme un Vasque ou Basque espagnol.

On allègue encore l'absence de moralité de certains récits, qui nous sont arrivés sans autre caractère que celui d'un conte amusant, elc.

Nous admettons qu'il peut y avoir quelque chose de fondé dans cette conjecture. Les faits qui remontent à une haute antiquité découlent toujours de causes très-complexes. Il est possible que les méfaits d'un loup, que les prouesses d'un ours ou d'un lion à deux pieds aient été mis au compte des animaux qui portent les mêmes noms ; que des circonstances sans portée morale se soient glissées dans un apologue dont elles ont changé le caractère ; qu'une confusion de noms, comme le tu, ora chez Victor Hugo, devenu le trou aux rais, ait

amené aussi quelque confusion dans les traditions : tout cela est possible, mais cet élément n'a jamais pu entrer que comme une rare exception dans les origines de Tapologue. Les fables sont, comme les proverbes, la sagesse des nations réduite en formules. Il n'y a qu'une différence. Dans le proverbe, cette sagesse est présentée sous forme de règle abstraite ; elle est en action dans la fable ; encore cette différence s'efface-t-elle dans beaucoup de cas. Tout proverbe contient un apologue en substance ; quelques mots suffisent souvent pour le dégager. Les proverbes suivants, pris au hasard, nous en fournissent la preuve :

D'un butor on ne saurait faire un épervier.

La caque sent toujours le hareng (voy. le Tonneau, 11, 75 de Krylov).

Qui sème le vent récolte la tempête.

L'araignée mange la mouche et le lézard Tai^igrlée*

Qui se fait brebis, le loup le mange.

N'éveillez pas le chat qui dort.

Pierre qui roule n'amasse pas de mousse.

11 n'est pire eau que l'eau qui dort.

Chien hargneux a toujours l'oreille déchirée, etc., etc.

La foi dans la fraternité de l'homme et des animaux, le désir de résumer une série de faits en une règle, le besoin pour les enfants et les peuples jeunes de donner un corps à dos notions abslraites,

voilà Jes origines de la fable. La part des petits faits qui a pu s'y ajouter n'a joué dans ces origines qu'un rôle très-secondaire.

La littérature de l'Inde est riche en apologues. Mais la doctrine hindoue associe si bien l'animal à rhomme qu'elle efface entre eux toute différence. Dans ses fables, les hommes ne deviennent pas des / bêtes, comme chez certains philosophes contemporains, mais les bêtes deviennent des hommes. Cette confusion ingénieuse qui nous fait voir à la fois, dans les acteurs de l'apologue, l'animal tel qu'il est dans la nature, et l'homme que nous lui comparons ; cet agréable mélange de fiction et de vérité dans lequel se meut l'action, s'efface presque complètement ici. Les animaux dissertent comme des érudits dans une académie ; entre les oreilles de l'âne on aperçoit le bonnet du docteur. Chaque interlocuteur apporte à l'appui de son dire tout au moins une ou deux fables, sans compter les citations poétiques, et tout cela s'entremêle confusément; si bien que chaqueapologue est un véritable labyrinthe. Les Hindous ont composé leurs fables, comme ils

ont composé leurs épopées, comme la nature a composé leurs forêts. Là, les arbres poussent de longs jets qui descendent à terre, prennent racine dans le sol, deviennent la tige de nouveaux arbres, et vont se propageant ainsi à Tinfini dans toutes les directions. Les poëmes des Hindous ressemblent à ces forets inextricables, et leurs fables ont, en petit, le caractère de leurs poëmes. Les principaux recueils dans lesquelles les fables indiennes se trouvent classées et rattachées par un lien commun sont les Cinq Sections ( Pantcha - Tantra ) et VInstruction utile ou VHitopadésa. Ces deux recueils n'ont été traduits complètement du sanscrit en français qu'à une époque récente ; mais une traduction des Contes et fables de Bidpm ou Pilpaï qui y figurent, a été faite et publiée au dix-septième siècle sur la version arabe. La Fontaine y a puisé assez largement pour la composition de son second recueil d'apologues. Les fables de cette provenance se reconnaissent d'abord à leur caractère de bienveillance générale. Les récits hindous sont tous plus ou moins frères de cette légende où nous voyons la dernière incarnation de la Divinité, le Bouddha , qui rencontrant un tigre affamé et n'ayant rien à lui donner à manger, se fait dévorer lui-même par Tanimal. Le second caractère

des fables empruntées par la Fontaine à Bidpaï, c'est d'être très-développées et de contenir de longs discours. La Fontaine étant dans toutes les mains, il nous suffira d'indiquer par leurs titres, entre les plus remarquables : le Corbeau, la Gazelle^ la Tortue et le Bat, dans laquelle on commence à sentir la fatigue du fabuliste, et VHomme et la Couleuvre, une des plus belles du recueil, qui a pour but de prouver par le témoignage de plusieurs animaux et végétaux que l'homme, bien qu'il accuse quelquefois les autres d'ingratitude, est un maître ingrat et cruel envers les créatures inférieures.

La Fontaine a fort a Itéré ces récits en se les appropriant. Pour donner une idée complète de la fable indienne, nous reproduisons, en l'élaguant, un récit emprunté à VHitopadésa , dont la première traduction française a paru en 1855*.

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