LE DAIM, LE CHACAL ET LE CORBEAU
Dans le pays de Magadha, il y avait une forêt... Dans cette forêt habitaient un daim et un corbeau , unis depuis longtemps par une étroite amitié. Un jour, le daim, gros et gras, errait en liberté ; il fut aperçu par un chacal. Kn le
* Un volume in-i8, collection Jannet. Le traducteur est M. Lancereau .
voyant, le chacal se dit en lui-même : Ah ! comment poiirrai-je manger la chair délicate de ce daim ? il faut essayer. Je vais d'abord chercher à gagner sa confiance. Cette réflexion faite, il s'approcha du daim et lui dit : « Mon ami, je te salue. — Qui es-tu? demanda le daim. — Je suis un chacal ; je vis seul, sans parents, et comme un mort dans cette forêt. Maintenant que j'ai rencontré en toi un ami, je ne suis plus sans famille et je rentre au nombre des vivants. Je veux être désormais ton compagnon et passer ma vie avec toi. — J'y consens, » dit le daim.
Lorsque l'astre divin qui répand la lumière se fut retiré derrière la montagne du couchant, les deux nouveaux amis allèrent vers l'habitation du daim. Là demeurait aussi, sur les branches d'un magnolier, un corbeau qui était le vieil ami du daim : « Mon ami, dit le corbeau en les voyant tous les deux, quel est cet animal qui t'accompagne ? — C'est un chacal qui vient nous demander notre amitié. — Mon ami, reprit le corbeau, nous ne devons pas accorder notre confiance à l'étranger qui vient vers nous sans aucun motif; cela ne vaut rien. On a dit : « 11 ne faut pas donner l'hospitalité à celui (( dont on ne connaît ni la famille ni le caractère ; » la perfidie d'un chat causa la mort d'un vautour. — Comment cela se fit-il ? demandèrent le daim et le chacal. »
Un nouveau récit, comme on le voit, vient se greffer ici sur le premier.
« — Sur le bord du Gange, reprend le corbeau, au sommet d'un mont, il y avait un grand figuier. Dans le creux de cet arbre demeurait un vautour nommé Vieux-Bœuf (Djaradgava) que le sort avait privé de ses serres et de ses yeux. Les oiseaux qui habitaient l'arbre, émus de compassion, lui donnaient pour subsister un partie de leur nourriture ; c'était
avec cela qu'il vivait. Un jour, un chat, nommé Longue Oreille (Dirghakama) , vint en ce lieu pour manger les petits des oiseaux. A son approche, les oisillons effrayés poussèrent le cri d'alarme. « Qui va là ? » demanda le vautour dès qu'il eut entendu ce cri. Le chat, apercevant le vautour, fut saisi de frayeur et se dit : « Ah ! je suis perdu. »
Le chat dit son nom, en parlant de sa voix la plus caressante ; le vautour, qui connaît le personnage, lui ordonne de s'éloigner sous peine d'avoir à s'en repentir. Le chat insiste. D'où viens-tu? lui demande le vautour :
J'allais faire aux dieux ma prière, Comme tout chat dévot en use les matins,
dit en pareil cas un hérosde la Fontaine ; le chat indien n'est pas moins pieux en paroles :
« Tous les jours, répond-il, je fais mes ablutions ici, sur les bords du Gange; je m'abstiens de manger de la viande, je suis étudiant brahmane et j'accomplis une rude pénitence. J'entends continuellement tous les oiseaux vous vanter comme un personnage voué à l'étude de la loi, et digne de confiance. Vous êtes vieux par la science non moins que par l'âge, je suis venu ici pour m'instruire sur la religion et la morale... 11 faut accorder l'hospitalité, mcme à un ennemi, et le recevoir d'une manière convenable quand il vient dans notre maison. L'arbre ne refuse pas l'abri de son ombrage au bûcheron... »
Le chat continue longtemps sur ce ton. Le vautour
doute cependant et lui dit qu'il pourrait bien être venu pour croquer les petits oiseaux.
A ces mots, le chat se prosterna à terre et, passant ses pattes sur ses oreilles, il s'écria : « Krichna ! Krichna! j'ai étudié le livre des lois, j'ai renoncé aux passions, etc., etc. »
Le vautour se laisse persuader par cet ancêtre de Tartufe; le chat mange les petits des oiseaux, puis s'esquive, et le crédule vautour, accusé du méfait, ne Irouve pas comme Orgon un prince « ennemi de la fraude » qui le défende; il est mis à mort par les parents irrités.
Tel est le récit du corbeau, le chacal le juge peu de son goût ; mais le daim qui n'aime pas à réfléchir, propose de passer outre et d'accueillir le nouveau venu.
« — Je le veux bien, répondit le corbeau. » Les trois amis partaient le matin et allaient où bon leur semblait. Un jour^ le chacal, tirant le daim à l'écart, lui dit : « Mon ami, il y a dans un endroit écarté de cette forêt un champ rempli de blé ; je vais t'y conduire et te le montrer. . . » Cependant le maître du champ, voyant son blé mangé, tendit ses lacs. Le daim étant retourné au champ, se trouva pris.
Le chacal vient examiner les lacs, et comme ils lui semblent solides, il se garde d'y toucher, espérant bien faire sa proie de l'animal gras et dodu.
« Ces lacs sont faits de cordes de boyaux, lui dit-il. C'est
aujourd'hui le jour consacré au soleil ; comment pourrais-je les toucher avec mes dents ? Demain, si tu le veux bien, je ferai ce que tu me demandes. » Et il alla se coucher non loin de là.
Cependant, lorsque le soir fut venu, le corbeau, ne voyant pas revenir le daim, alla de tous côtés à sa recherche. En l'apercevant dans cet état, il lui dit : « Mon ami, que vois-je? — Voilà, reprit le daim, ce que m'a valu le mépris des conseils d'un ami ! » Le lendemain matin , le corbeau vit arriver le maître du champ, un bâton à la main, c Mon ami, dit-il au daim, fais le mort, retiens ta respiration, roidis tes membres et reste immobile. Je vais te becqueter les yeux, et lorsque je pousserai un cri, tu te relèveras bien vite et tu prendras la fuite. » Le daim suivit le conseil du corbeau. Le maître du champ, l'ayant vu dans cet état, ouvrit des yeux étincelants de joie. « Ah! s'écria-t-il, tu es mort de toi-même! » Il débarrasse le daim de ses liens et se met en devoir de ramasser ses lacs. Le daim, entendant le cri du corbeau, se releva aussitôt et s'enfuit. Le maître du champ lança son bâton contre lui; mais au lieu de l'atteindre, il tua le chacal. »
Nous avons voulu laisser à ce récit une partie au moins de son ampleur orientale, au risque d'impatienter quelque peu nos lecteurs. Nous l'avons cependant notablement réduit. Dans l'original, cette fable n'est qu'un des chapitres, un épisode si l'on veut du récit principal, qui n'a pas moins de cinquante pages dans la traduction française. En voici le début ;
Sur le bord de la Godâveri, il y avait un grand sâlmali, ou
arbre à coton (bombax heptaphyllum). Les oiseaux venaient de tous les points de l'espace chercher un abri sur cet arbre lorsque arrivait la nuit. Un jour, au moment où les ténèbres se dissipaient, et que le dieu Lune, divin amant du lotus (nénuphar), se retirait derrière le sommet de la montagne du couchant , le corbeau Vol léger (Laghoupatanaka) aperçut àson réveil un oiseleur qui s'approchait comme le génie de la mort. 11 l'examine et se dit en lui-même : « Voilà dès le matin une mauvaise rencontre ; elle me présage quelque chose de fôcheux. » En disant ces mots, il prit son vol tout tremblant afin d'épier les démarches de l'oiseleur.
Suivent deux citations en vers, dont Tune développe l'autre. On nous apprend ensuite que cet oiseleur sème des grains de riz sur le sol, tend un filet et se cache. Une troupe de pigeons arrive et veut s'élancer sur le riz, mais leur chef Cou moiré {Tchitragriva) les arrête; il s'éfonne de voir des grains de riz dans une forêt déserte, et pour justifier sa méfiance, il raconte l'histoire d'un voyageur qui, séduit par l'appât d'un bracelet, s'enfonça dans un bourbier et fut dévoré par un tigre. Les pigeons se moquent de son conte et se font prendre dans les filets ; Cou moiré, les voyant au désespoir, leur conseille de s'envoler tous à la fois et d'emporter ainsi le filet. Le moyen réussit, le chasseur se met à leur poursuite, mais ils trouvent un asile chez le rat Richeenor [Hiranyaka)^ rusé personnage qui n'a pas moins de cent issues à son terrier. Riche en or
ronge les liens de ses amis et leur rend la liberté. Le corbeau Vol léger, qui avait été témoin detout cela, s'approche du"rat et lui demande son amitié; en racontant àTappui desa demande l'histoire du daim, du chacal et du corbeau, par laquelle nous avons commencé. Cela fait déjà quatre fables différentes en une seule, mais ce n'est pas toul ; au récit du corbeau le rat répond par une fable où figurent un vautour, un chat el des oiseaux; puis, pressé de questions par le corbeau, il raconte sa propre histoire, dans laquelle s'intercalent, sous divers prétextes, deux contes, celui d'un vieux marchand et de sa jeune femme, et celui d'un prince, du fils d'un marchand et de sa femme, et deux fables dont les personnages sont : un chasseur, un daim, un sanglier, un serpent et un chacal ; puis un chacal encore et un éléphant; en tout dix récits différents, couronnés tant bien que mal par une moralité commune.
On voit le procédé des collecteurs ; ils prennent une fable principale et y rattachent, par des liens quelquefois très-légers, toutes les fables qui s'en rapprochent par le but ou les délails. C'est le même procédé qui se trouve appliqué dans les Mille et une Nuits. Les récits chinois^ à la vérité, sont plus concis^ mais les récits persans et arabes ont le mcmc
caractère que ceux de Tlnde. Les fables aliribuécs au sage Lokman feraient exception cependant, si elles étaient originales, mais il est reconnu mainlenant que ces récits sont une importation étrangère. Los Arabes ne les ont jamais pleinement adoptes ; il les laissent aux Européens, qui s'en sont fait un Manuel pour étudier Tarabe. Les Paraboles hébraïques de Sandobar sont aussi, pour la plupart, des récits étrangers à la race sémitique.
C'est dans la Bible qu'il faut chercher Tapologue hébreu vraiment original. Les livres sacrés nous en offrent plusieurs d'une grande beauté. Qui ne se souvient, entre autres, de la terrible parabole adressée par le prophète Nathan à David, adultère et meurtrier ?
« Deux hommes étaient en une cite, l'un riche et Taiitre pauvre. Le riclie avait des brehis et des bœufs en grand nombre. Mais le pauvre n'avait qu'une petite brebis qu'il avait achetée et nourrie et qui avait été élevée chez lui avec ses enfants, mangeant son pain, buvant dans sa coupe, et dormant sur son sein, et il l'aimait comme sa fille.
a Et un étranger étant venu chez le riche, celui-ci ne voulut point prendre ses brebis ni ses bœufs, pour donner un banquet à cel étranger qui ('tait venu chez lui. 11 prit du pauvre sa brebis, et la donna à manger à l'homme qui était venu chez lui, etc. » (Rois, n, 15.)
Le livre des Juges (9) nous offre un apologue
proprement dit. Abimelech s'étant fait élire roi à Sichem, Joathan, dont il avait tué les soixanteneuf frères, alla sur la montagne de Garizim et appela la colère du peuple sur ALbimelech en racontant la fable des arbres qui avaient voulu se donner un roi.
Dans la Bible, l'apologue va droit au but sans s'embarrasser de paroles ni d'épisodes inutiles. Cependant, pour rencontrer cette précision abstraite qui réduit la fable à n'être plus qu'une comparaison morale, une maxime, il faut arriver à la fable ésopique.