‹ Krylov et ses fablesChapitre 7 sur 21 · VII · texte numérisé non relu

VII

Cependant, dans les Animaux malades de la peste^ il s'agit pour les juges de détourner sur un autre le coup dont ils sont menacés ; dans les autres fables, ce sont les frais de justice qui absorbent le capital en litige ; ce qui caractérise les juges de Krylov, c'est de se vendre aux plaideurs» c'est de se laisser corrompre pour de l'argent.

Dans les Villageois et le Fleuve (IV, 18), les paysans lésés n'osent intenter un procès parce que leur adversaire est d'accord avec leur juge. Dans

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une autre fable, VOurs nommé inspecteur des ruches (VU, 5) a été pris en flagrant délit ; il s'appropriait le miel qu'il était chargé de sauvegarder : à quoi Ta-t-on condamné? On l'a relégué pour quelques années dans ses terres, où il jouit du fruit de ses rapines, en attendant l'occasion de reparaître à la cour et d'obtenir un nouvel office, dont il usera comme du premier. Un autfe haut personnage, atteint et convaincu de malversations, est plus heureux, encore. La critique est sanglante et comique à la fois :

Les hôtes d'un étang victimes d'un brochet, S'étant plaints que pour eux la vie était trop dure, Il fut fait par justice enquête et procédure ; Les preuves du délit qu'au monstre on reprochait

Pouvaient remplir une voiture.

Pourtant, au tribunal, le brochet assassin Est par ménagement porté dans un bassin.

Pour juges on admit, sans trop choisir peut-être, Cinq ou six animaux qu'aux champs ou voyait paître.

Dans les archives retrouvés, Leurs noms nous ont été par bonheur conservés :

C'étaient deux maigres haridelles, Deux ou trois boucs cornus, plus un âne bâté. Pour donner aux débats des lumières nouvelles, On nomma procureur un renard très-fûté.

Le bruit courait partout (voyez la calomnie !) Que grâces aux bons soins du brochet accusé, Sa table de poissons était toujours garnie.

Les juges auraient bien voulu être indulgents, mais les faits étaient trop scandaleux, il fallait punir, et punir sévèrement :

Chacun voulait qu*il fût pendu !

— Eh quoi ! dit le renard, tribunal vénérable ! Le pendre ! à tel coquin autre supplice est dû ! Il faut, pour le punir, une peine imprévue Qui saisisse d'effroi tous ceux qui l'auront vue : Noyons-le! — C'est très-bien!... s'écrie avec transports Des juges indulgents la troupe routinière.

Et l'on prend le coupable au corps

Pour le jeter... à la rivière. (VIII, 8.)

Les tribunaux qui , si l'on en croit Krylov, se montrent si indulgents quand il s'agît d'un haut personnage, le sont moins quand l'accuse est un pauvre diable. La Fontaine nous a déjà raconté le sort de l'âne , mais Krylov a mieux que cela. Dans une fable de Phèdre, la brebis accusée par un chien de lui avoir volé un pain est condamnée sur le lémoignage du loup, malgré ses dénégations et son passé sans reproche. Le fait est plus plaisant chez le fabuliste russe, sans être moins odieux. Ici l'accusateur est un paysan qui se plaint qu'on lui ait dévoré deux poulets, dont on n'a retrouvé que

Quelques plumes, les os et le bout d'une patte.

Le juge, qui n'est autre que maître Renard en

personne, après avoir soigneusement essuyé les plumes de son museau, prononce l'arrêt suivant :

Vu que toute brebis, dans la race animale, Pour tromper et mentir n'eut jamais son égale,

A ces causes, nous refusons De croire la brebis alléguant ses raisons ; Vu que pendant la nuit aux poulets si fatale, Ainsi qu'il est prouvé par des témoins nombreux. Sur le lieu du massacre elle a couché près d'eux ; Vu que chair de poulet est délicate et tendre. Que la chance était belle à vouloir en goûter. Et que dame brebis, qui prétend s'en défendre, A telle occasion n'a pas dû résister ; Nous renard, déclarant la chose bien jugée, La condamnons à mort, pour purger le troupeau. La chair, au tribunal, est de droit adjugée,

Et le plaignant aura la peau. (VII, 16.)

Les brebis ont toujours la manie de se plaindre, au dire du fabuliste. Ce n'est pas cependant qu'on ne prenne à chaque instant des mesures en leur faveur. On se plaignait que les loups avaient triplé dans un pays et dévoraient tous les moutons ; on a triplé le nombre des chiens, et les moutons n'en ont pas moins disparu. On leur a donné un nouveau berger, et l'on a reconnu que ce berger faisait cuire ses administrées. On a réuni une commission pour délibérer sur leur sort ; à cette commission ont été appelés des animaux de tous les grades, et un loup

a été nommé intendant ; il est vrai que les brebis, plus intéressées que les autres cependant, n'ont pas été appelées à délibérer elles-mêmes. Enfin on a fait une loi, loi équitable s'il en fut, qui assure à toute brebis, attaquée par un loup, le droit d'empoigner le loup et de le conduire elle-même devant la police !

On nomme un nouveau gouverneur dans une province ; il arrive à grand fracas et annonce qu'il est bien décidé à réformer tous les abus. Les brebis lui adressent une supplique. Nous affirmons, disent-elles,

Au nom de maint troupeau Que nos seigneurs les loups nous écorchent la peau.

— les coquins I dit-il, quel crime abominable ! Tous les loups sont mandés. — Qui vous donne le droit De faire à nos brebis outrage et violence ?

— Pardon, disent les loups, c'est vous-même, Excellence, Qui nous avez permis, par un hiver très-froid.

De prélever ainsi, vu la température,

La toison des brebis qui nous sert de fourrure.

De quel droit donc viennent-elles crier?

*— C'est bon! dit l'éléphant, mais pourtant, prenez garde ' Je veux corriger les abus.

Une peau par brebis, là chose peut se faire : Mais surtout pas un poil de plus.

Car à moi vous auriez affaire ! (il, 22.)

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Hâtons-nous de dire que les abus dont parle ici Krylov ont disparu depuis longtemps déjà. Les paysans sont devenus libres, il y a partout des tribunaux où rhomme du peuple peut se plaindre et obtenir justice. On prétend même que ces tribunaux ont maintenant un faible pour lui.

La politique n'est touchée que très-indirectement par la Fontaine. A l'en croire,

Le sage dit, selon les gens :

Vive le roi ! vive la Ligue I

Et il paraît prendre un médiocre souci de la forme du gouvernement. Il n'en est pas de même de Krylov. Dans sa fable du Cheval et du Cavalier (lY, 18), il se prononce franchement pour un gouvernement fort; il voit dans la liberté plus d'inconvénients que d'avantages. Il veut aussi une religion respectée ; il attaque les Impies dans une de ses fables (I, 21), et fait dans une autre une violente sortie contre Voltaire, dans laquelle on entend l'écho de ce haineux portrait du philosophe de Ferney, tracé par Joseph de Maistre dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg :

... D'autres cyniques étonnèrent la vertu, Voltaire étonne le vice. Il se plonge dans la fange, il s*y roule, il s'en abreuve, il livre son imagination à l'enthousiasme de l'enfer, qui lui prête toutes ses forces pour le traîner jusqu'aux limites du

mal. Il invente des prodiges, des monstres qui font pâlir. Paris le couronna, Sodome l'eût banni. Profanateur effronté de la langue universelle et de ses plus grands noms, le dernier des hommes après ceux qui l'aiment ! comment pourrais-je peindre ce qu'il me fait éprouver ? Quand je vois ce qu'il pouvait faire et ce qu'il a fait, ses inimitables talents na m'inspirent plus qu'une espèce de rage sainte qui n'a pas de nom. Suspendu entre l'admiration et l'horreur, quelquefois je voudrais lui faire élever une statue... par la main du bourreau.

Krylov paraît aussi avoir éprouvé un peu de cette sainte rage dont parle Joseph de Maistre, et dans une de ses fables les plus étendues, lAvJteur et le Brigand (VI, 24), après avoir accumulé sur lui les imprécations les plus énergiques, il nous le représente dans l'enfer, bouillant dans une chaudière ardente et frappé d'un châtiment bien autrement sévère que le brigand qui a volé et assassiné sur les grands chemins. Le frère de Joseph de Maistre, l'auteur de la Jeune Sibérienne, a traduit cette fable en vers français, comme reconnaissant en elle une inspiration de famille.

Mais si Krylov attaque les révolutionnaires et les trop libres penseurs, il n'en veut pas moins en même temps un gouvernement honnête, et il poursuit de ses sarcasmes impitoyables les fonctionnaires incapables ou prévaricateurs.

Dans le Chevalier errant^ il nous représente un

.roi animé des desseins les plus honorables et les plus avantageux à son pays ; ce roi prend pour confident son cheval et ne doute pas que le noble animal ne le conduise dans une voie glorieuse pour eux et utile au monde. Là-dessus il s'élance sur son coursier :

Le coursier prenant son élan, Sans écouter l'honneur qui crie, Pour accomplir un si beau plan.

Porte son homme. ... à l'écurie ;

les beaux projets resteront à l'état de projet. (VI, 17.)

Un beau jour on attelle au char de l'État un cygne, un brochet et une écrevisse, et l'on s'étonne que le char ne marche pas ; la raison en est bien simple pourtant :

C'est que le cygne a pris son vol ; L'écrevisse marche en arrière, Et le brochet rasant le sol Veut aller droit à la rivière. (Vf, 5.)

C'est la môme pensée qui se fait jour dans le Quatuor. Ici encore il s'agit d'une commission, qui décrète des changements au hasard et n'arrive à rien, tout en faisant beaucoup de bruit et se donnant beaucoup d'agitation.

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