L'ANC ET LE R068I6N0L
Trouvant le rossignol, un beau jour, sur sa route. Un ignorant baudet lui dit : — Mon cher, écoute :
Chacun te sait ici passé maître en ton art;
Tes chants, dit-on, sont des merveilles; J*en veux juger aussi ; tu vois, j'ai des oreilles ; De ce divin talent fais-moi prendre ma part.
Le rossignol consent ; l'épreuve est commencée, Et sa voix, modulant les sons les plus divers, En trilles pétillants sautillait dans les airs, Sifllait ses sons aigus, et parfois, moins pressée. Traînait en longs soupirs la note cadencée ; Puis, prolongeant du son l'écho plus incertain. Imitait des pipeaux le murmure lointain.
Ou le bruit du grésil grêlant sur la feuillée. La nature, au milieu des rayons du matin,
Écoutait tout émerveillée ; Et les vents se taisaient, et les oiseaux chanteurs, Pour entendre à loisir la voix pure et sonore Du chantre harmonieux favori de l'aurore.
Avaient soudain cessé leurs chœurs.
Les troupeaux restaient dans la plaine En silence accroupis sur le gazon fleuri, Et Tamoureux berger, ne respirant qu'à peine, Tournait vers sa bergère un œil plus attendri. Le cliant cessa. Notre âne alors d'un air capable, Dit en branlant la tête : — Eh ! eh ! c'est supportable !
Sans doute on peut, sans s'ennuyer, Lorsque Ton a du temps, t'écouter gazouiller. Mais que n'as-tu connu le coq du voisinage !
Voilà qui chante en maître! Eh bien, suis ses leçons.
Pour polir un peu ton ramage.
Et nous pourrons alors admirer tes chansons.
Eritendarit cet arrêt de l'animal immonde,
Notre infortune rossignol.
Prêt à s'enfuir au bout du monde.
Ouvre son aile et prend son vol.
Que jamais Dieu ne me condamne A trouver pour censeur un âne !
Cette fable se montre à nous avec tous les caractères de roriginalité; On cite même le nom des écrivains que Krylov a représentés sous Temblème des deux animaux. Cependant la littérature française nous fournit une fable très-développée qui offre à peu près les mêmes détails que la composition de Krylov, bien que la morale en soit différente.
Cette fable sb lit dans une correspondance de Diderot avec mademoiselle Voland, correspondance qui a été retrouvée en Russie et éditée seulement en 1830, sous sa forme complète. Mais la fable en question a été publiée en 1787, dans la Gazette de Grimm, d'où elle a passé dans les éditions des Œuvres de Diderot postérieures à cette publication.
Diderot raconte à mademoiselle Voland une conversation à laquelle il a assisté. Il s'agissait du génie qui crée dans les arts et de la méthode qui ordonne. Grimm soutenait que le génie, même désordonné, était préférable à la méthode; M. Roy soutenait que la méthode était plus importante que le génie. Le troisième interlocuteur est Tabbé Galiani, qui
fut célèbre un moment, au dix-huitième siècle, par des Dialogues très-piquants sur le commerce des grains. Nous laissons la parole à Diderot :
Giimm et M. Le Roy dirent beaucoup de choses que je ne vous rapporte pas ; et ils en diraient encore, si Tabbé Galiani ne les eût interrompus comme ceci :
« Mes amis, je me rappelle une fable ; écoutez-la. Elle sera peut-être un peu longue, mais elle ne vous ennuiera pas.
« Un jour, au fond d'une forêt, il s'éleva une contestation sur le cbant entre le rossignol et le coucou. Chacun prise son talent, a Quel oiseau, disait le coucou, a le chant aussi « facile, aussi simple, aussi naturel et aussi mesuré que moi?
« — Quel oiseau, disait le rossignol, Ta plus doux, plus (( varié, plus éclatant, plus léger, plus touchant que moi? »
« Le coucou : « Je dis peu de choses, mais elles ont du « poids, de l'ordre, et on les retient. »
« Le rossignol : « J'aime à parler; je suis toujours nou- « veau et je ne fatigue jamais. J'enchante les forêts ; le coucou (( les attriste. 11 est tellement attaché à la leçon de sa mère, « qu'il n'oserait hasarder un ton qu'il n'a point pris d'elle. « Moi, je ne reconnais point de maître ; je me joue des règles. « C'est surtout lorsque je les enfreins qu'on m'admire. Quelle « comparaison de sa fastidieuse méthode avec mes heureux « écarts! »
« Le coucou essaya plusieurs fois d'interrompre le rossignol. Mais les rossignols chantent toujours, et n'écoutent point ; c'est un peu leur défaut. Le nôtre, entraîné par ses idées, les suivait avec rapidité, sans se soucier des réponses de son rival.
, « Cependant, après quelques dits et contredits, ils convinrent de s'en rapporter au jugement d'un tiers animal.
« Mais oîi trouver ce tiers également instruit et impartial qui les jugera ? Ce n*est pas sans peine qu*on trouve un bon juge. Us vont en cherchant un partout.
« Ils traversaient une prairie, lorsqu'ils y aperçurent un âne des plus graves et des plus solennels. Depuis k création de Tespèce, aucun n'avait porté d'aussi longues oreilles, i Ah! dit le coucou en les voyant, nous sommes trop heu- « reux : notre querelle est une affaire d'oreilles ; voilà notre « juge ; Dieu le fit pour nous tout exprès. »
a L'âne broutait. Il n'imaginait guère qu'un jour il jugerait de musique. Mais la Providence s'amuse à beaucoup d'autres choses. Nos deux oiseaux s'abattent devant lui, le compUmentent sur sa gravité et sur son jugement, lui exposent le sujet de leur dispute, et le supplient très-humblement de les entendre et de décider.
a Mais l'âne, détournant à peine sa lourde tête et n'en perdant pas un coup de dent, leur fait signe de ses oreilles qu'il a faim, et qu'il ne tient pas aujourd'hui son Ut de justice. Les oiseaux insistent ; l'âne continue à brouter. En broutant, son appétit s'apaise. Il y avait quelques arbres plantés sur la lisière du pré. « Eh bien, leur dit-il, allez là ; « je m'y rendrai ; vous chanterez, je digérerai, je vous écoua terai, et puis je vous en dirai mon avis. »
« Les oiseaux vont à tire-d'aile et se perchent, l'âne les suit, de l'air et du pas d'un président à mortier qui traverse les salles du palais. Il arrive, il s'étend à terre et dit : « Com- « mencez, la cour vous écoute. » C'est lui qui était toute la « cour.
(( Le coucou dit : « Monseigneur, il n'y a pas un mot à « perdre de mes raisons ; saisissez bien le caractère de mon « chant, et surtout daignez en observer l'artifice et la mé- « thode. » Puis, se rengorgeant et battant à chaque fois des ailes, il chante : « Coucou, coucou, coucoucou, coucoucou,
COUCOU, coucoucou. » Et, après avoir combiné cela de toutes les manières possibles, il se tut.
« Le rossignol, sans préambule, déploie sa Toix, s*élance dans les modulations les plus hardies, suit les chants les plus neufs et les plus recherchés : ce sont des cadences ou des tenues à perte dlialeine ; tantôt on entendait les sons descendre et murmurer au fond de sa gorge comme Tonde du ruisseau qui se perd sourdement entre des cailloux, tantôt on Ten tendait s'élever, se renfler peu à peu, remplir Tétendue des airs, et y demeurer comme suspendu. Il était successivement doux, léger, brillant, pathétique, et quelque caractère qull prît, il peignait ; mais son chant n'était pas fait pour tout le monde.
« Emporté par son enthousiasme , il chanterait encore ; mais Tâne, qui avait déjà bâillé plusieurs fois, l'arrêta, et lui dit : (( Je me doute que tout ce que vous avez chanté là « est fort beau, mais je n'y entends rien ; cela me paraît bi- « zarre, brouillé, décousu. Vous êles peut-être plus savant que « votre rival, mais il est plus méthodique que vous; et je suis, « moi, pour la méthode. »
Et l'abbé, s'adressant à M. Le Roy, et montrant Grimm du doigt : « Voilà, dit-il, le rossignol, et vous êtes le coucou, et « moi je suis l'âne qui vous donne gain de cause. Bonsoir. »
La morale de la fable est autre, mais les détails sont les mêmes ; il n'y a guère de différence que celle qui doit se trouver entre une libre conversation et un ouvrage poétique travaillé à loisir. Cette fable, du reste est un des chefs-d'œuvre de Krylov pour la verve et le piquant de la plaisanterie autant que pour la finesse et la perfection du style.
Passons aux compositions complètement originales. La Fontaine a dit de ses fables :
Je tâche d*y tourner le vice en ridicule
Ne pouvant l'attacpier avec des bras d'Hercule.
Ces bras d'Hercule, Krylov les possède, on a déjà pu s'en apercevoir. Il attaque le vice corps à corps, il le terrasse, il l'assomme impitoyablement, et cela sans violence, sans déclamation, avec un sourire amer, mais en conservant le calme de la force; il n'a pas la délicatesse, l'élégante nonchalance de la Fontaine, mais il a une vigueur, sûre de son fait , que Ton ne rencontre chez presque aucun des poètes français, Molière excepté.
Prenons pour exemple un des vices que la Fontaine a le mieux caractérisés, la flatterie^ Tout le monde se rappelle le discours du renard dans les Animaux malades de la peste :
Eh bien , manger moutons, canaille, sotte espèce, Est-ce un péché? Non, non, vous leur fites, seigneur, En les croquant, beaucoup d'honneur, etc.
Voilà, il faut en convenir, un flatteur qui joue assez bien son rôle ; mais, enfin, il ne s'agit que
de se maintenir en faveur. Krylov a de ces flatteurs aussi : le houblon^ par exemple ;
Un houblon, dans un potager,
Dédaignant de ramper à terre, Au sommet d'une perche avait su se loger, Tandis qu'un jeune chêne, à tous soins étranger, Languissait près de là dans un champ solitaire.
Le houblon ne tarissait pas en éloges sur la perche, et ne trouvait pas de mots assez méprisants pour cet avorton de chêne. A quelques jours de là, le propriétaire arrache l'échalas,
Et dans le potager met le chêne à son tour.
L'aii)uste, que sa main dirige, Pousse, grandit et voit, dans ce nouveau séjour De nombreux rejetons s'allonger sur sa tige.
Que fait notre houblon ? Vite, il court s'enlacer Dans les rameaux du chêne, où, sans honte, il se loge.
Et depuis lors, sans se lasser, Tous les jours il s'enroue à chanter son éloge. (V, 18).
Le houblon n'est qu'un fonctionnaire inférieur qui éprouve le même dévouement empressé pour tous ses chefs, quels qu'ils soient. Mais voici le chefd'œuvre du genre ; voici le flatteur élevé au rang épique. Le renard de la Fontaine n'est que comique, celui de la fable suivante est effrayant.
Un lion poursuivait un chamois, il allait l'attein-
dre lorsqu'ils arrivent sur le bord d'un précipice :
Le chamois, comme un trait qui glisse, Fend les airs, vole au gouffre et le franchit d'un bond... Puis sur le roc d'en face il se poste sans crainte.
Le lion, interdit d'abord, S'arrête. Un sien ami l'a vu dans sa détresse, C'est messire renard. — Quoi ! dit-il, toi si fort,
Et si fameux par ton adresse, C'est devant un chamois, un animal chétif. Que tu retiens ainsi ton courage inactif !
Tu n'as qu'à le vouloir, tu vas faire un miracle...
Bref, le renard parle si bien, et si longtemps, que le lion se décide :
Il saute à corps perdu vers l'abîme profond.
Vains efforts! il y tombe et va mourir au fond. Que fait l'ami de cœur pour lui prouver son zèle ? Il descend prudemment les pentes du ravin...
Pour lui rendre un dernier office.
Et pour mieux assurer son étemel repos,
Il passe, au fond du précipice.
Un mois à lui ronger les os. (VIII, 2.)
Les flatteurs du poëte français ne vont pas à la cheville de celui-là.
La Fontaine nous a souvent peint les juges iniques. On se souvient du pauvre âne condamné à mort pour avoir mangé l'herbe d'autrui, tandis qu'on laissait impunis ceux qui avaient dévoré les
moutons et les bergers. On connaît dans un autre genre r Huître et les Plaideurs ^ et à propos des frais de justice, le fameux juge Grippeminaud :
C'était un chat vivant comme un dévot ermite,
Un cliat faisant la chattemite, Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras.
Arbitre expert sur tous les cas.
La belette conduit le lapin
Devant Sa Majesté fourrée.
Grippeminaud leur dit : — Mes enfants, approchez. Approchez, je suis sourd : les ans en sont la cause. L'un et l'autre approcha, ne craignant nulle chose. Aussitôt qu'à portée il vit les contestants,
Grippeminaud, le bon apôtre.
Jetant des deux côtés la griffe en même temps. Mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre.