‹ Krylov et ses fablesChapitre 9 sur 21 · LE RENARD ET LA MARMOTTE · texte numérisé non relu

LE RENARD ET LA MARMOTTE

OÙ cours-tu donc ainsi, les yeux baissés à terre ?

Disait une marmotte un jour, A messire renard qui quittait son repaire.

— Commère ma mignonne, on me joue un beau tour ! Je suis chassé d'ici. Croirais-tu bien qu'on pense Que j'ai de mon emploi fait profiter ma panse? Tu sais, pour débrouiller certains vols de raisin, On m'avait nommé juge au poulailler voisin.

Voir mon repos perdu, ma santé compromise.

Travailler comme un nègre et manger en courant, Ne dormir qu'en séance et jamais à ma guiâe.

Certes à tel métier le profit n'est pas grand ! Et pourtant contre moi la cabale a fait rage ! Pourquoi? Pour des propos ! Mais, voyons, entre nous.

Qui pourra-t-on repu ter sage.

Si Ton vient écouter les propos des jaloux ?

Qui, moi ! plumer la clientèle !

Alors, à l'hôpital des fous

J'aurais donc laissé ma cervelle?

Mais je crois qu'à tes yeux je suis d'avance absous ; Souviens-toi, réfléchis ; tu n'as pas vu, j*espère. Que j'aie en aucun cas croqué le moindre oiseau ?

— Assurément non, mon compère.

Mais je t*ai vu parfois des plumes au museau «

J'entends maint employé nous chanter même gamme. Gomme s'il en était à son dernier écu.

Chacun en ville est convaincu Qu*il n'a rien par lui-même et n'a rien par sa femme. Mais petit à petit, pourtant, regardez bien,

11 se bâtit sa maisonnette^

Au comptant il achète un bien.

Comment avec ses frais accorder sa recette?

Thémis n*y peut rien voir; pour prouver son trafic, En vain vous écririez volumes sur volumes ; Mais chacun répète en public :

Au museau notre homme a des plumes.

On peut remarquer ici Part avec lequel le traducteur a su exprimer les nuances de Toriginal, et comme il rencontre sous sa plume les locutions légères et familières, si plaisantes et si riches en allusions : ce pauvre renard qui ne peut dormir qu^en séance^ en écoutant ceux qu'il va juger, et qui se garderait de plumer la clientèle (il s'agit de poules, notez-le bien), etc.

Revenons à Krylov.

A l'en croire, cependant, tous les fonctionnaires ne sont pas corrompus, il y en a d'honnêtes, mais leurs administrés ne s'en trouvent pas beaucoup mieux.

Un manant, pour l'été, s'avisa d'engager Un âne qu'il chargea des soins du potager.

Il devait donner la chasse aux merles et aux moineaux pillards. L'âne était de mœurs irréprochables, ne dérobait jamais quoi que ce fût :

Du reste, vigilant gardien, Redouté des oiseaux il surveillait si bien Que nul au potager n'osait plus reparaître.

Et pourtant le jardin était toujours dévasté :

Pour chasser les pillards, mon baudet, dans son zèle, Sautant, caracolant, n'avait rien ménagé ; Et ses quatre pieds d'âne, en tombant comme grêle. Dans les pauvres semis avaient tout saccagé. (VI, li.)

Conclusion : pour régir son bien, ce n'est pas un âne qu'il faut prendre.

Ne confiez pas non plus trop d'emplois au même individu. Un villageois, en prenant un chien à son service, en avait exigé trois fonctions ; il devait

Garder le seuil de la maison.

Cuire au four le pain du ménage, Puis au verger, dans la saison.

Donner des soins à Tarrosage.

Pour cela le chien recevait un triple traitement, mais remplissait-il ses trois fonctions ? C'est autre chose. Un jour son maître, en rentrant, trouva tout en désordre ; mais qu'y faire ! pendant que le chien arrosait, il ne pouvait garder la porte, et s'il gardait la porte, il lui était impossible de cuire le pain. (IX, 6.)

Si certains fonctionnaires cumulent des places qu'il leur est impossible de remplir, ce n'est pas qu'il y ait manque de solliciteurs ; Krylov en fait défiler un escadron devant nous. Ici, c'est un cail-

lou qui veut figurer dans la parure d'un roi et dont on ne peut faire qu'un pavé; là, c'est un coucou qui a été promu à l'emploi de rossignol ; il se * plaint à l'aigle qu'on se moque de lui. Mon ami, lui dit l'aigle,

Je suis roi, mais non dieii ; je ne puis rien pour toi ; Quand d'être un rossignol le coucou se propose,

Je puis lui donner son emploi,

Mais son talent, c'est autre chose.

Dans un autre récit, et des plus poétiques, nous trouvons une araignée, qui, s'étant accrochée à l'aigle, est arrivée au poste le plus élevé et domine le monde, mais un coup de vent l'emporte et fait justice de sa folle jactance (III, 18) :

Dans les hauteurs du ciel par son vol emporté, Au sommet du Caucase un aigle était monté,

Et, sur un cèdre centenaire

Ayant posé son pied hardi, Joyeux il contemplait Tespace solitaire Et croyait découvrir les confins de la terre. Qu'à ses yeux révélait Thorizon agrandi.

Dans les steppes sans fin il voyait les rivières Dérouler de leurs flots les sinueux détours ; Les prés, les bois, parés de leurs Heurs printanières. En verdoyants tapis étalaient leurs atours,

Et comme un grand désert plein d'ombres,

La Caspienne, étendant ses eaux.

Agitait ses flots noirs, plus sombres

y.^ 102 KRYLOV ET SES FÀfiLES.

Que les ailes des noirs oorbeaux.

— Gloire à toi, Jupiter, dit Taigle, ô diyin maître!

Quand ta main, créant luniTers,

Répartit ses dons à chaque être.

Tu donnas tant de force à Taigle roi des airs. Qu'il n'est point de hauteurs aux voûtes éternelles Où mon puissant essor n'ait fait planer mes ailes. Et je Tiens de ton oeuvre admiiler la beauté. Sur des sommets où nul avant moi n est monté ! etc.

Une curieuse variété de ces ambitions, d'autant plus bruyantes qu'elles sont plus incapables, est caractérisée par Krylov d'une manière aussi piquante que concise :

Maint employé, toiit fier, dit : — J'ai servi trente ans. De rubans et de croix notre sot veut qu'on l'orne.

Son mérite est d'être longtemps

Resté planté comme une borne.

{Jjoi Pierre et le VermisseaUyy , 6.)

Les administrateurs et les administrés tiennent, on le voit, la place la plus importante dans le recueil de Krylov. Cela se conçoit : de son temps, la population russe ne se composait guère, les marchands à part, que de deux classes ; les fonctionnaires et les gens du peuple. C'est depuis un petit nombre d'années seulement, qu'une classe intelligente commence à s'établir, à part du service de l'État.

La principale cause qui retarde un peu la for-

mation de cette classe indépendante, c'est que pour réussir en dehors des cadres tracés, il faut de l'activité physique et intellectuelle, et que beaucoup de Russes ont le corps et Tesprit paresseux. Krylov raille cette double paresse avec Tâpreté que nous lui connaissons.

Il s'en prend à plusieurs reprises à la noblesse héréditaire qui, pour avoir le droit de ne s'occuper de rien, se prévaut du mérite de ses ancêtres.

Ici, c'est un grand qui n'est utile qu'un jour dans sa vie, le jour de ses funérailles. (VI, 12.) Ailleurs, l'auteur s' emparant d'une pensée de Beaumarchais « qu'un grand nous fait assez de bien quand il ne nous fait pas de mal, » déclare un Velmoje digne du paradis parce qu'il s'est borné toute sa vie à manger, boire, dormir et à donner sa signature. (IX, 11.) Enfin, par une comparaison peu flatteuse,- il compare ces personnages inutiles et vaniteux à des Oies, et voici ce qu'il nous en raconte :

Une longue perche à la main, Un manant conduisait des oisons à la ville ; Mais s'il faut parler franc, tout le long du chemin. Il traitait son troupeau de façon peu civile. C'était jour de marché, notre homme était pressé. Et lorsque l'intérêt se mêle en quelque affaire, La bête en peut pâtir quand l'homme est tracassé. Ce rustre avait-il tort ? Je suis d'avis contraire ;

Mais j avouerai que nos oisoas Pour juger autrement avaient bien leurs raisons. Harcelant les passants qu'ils trouvaient sur leurs voies, Tous en cris déchirants exhalaient leur douleur :

— Fut-il jamais plus grand malheur ?

Nous traiter ainsi, nous, des oies !

Voyez comme un rustre ignorant

Et nous pourchasse et nous étrille!

Ne dirait-on pas qu'il nous prend

Pour des oisons de pacotille!

Ce drôle a-t-il jamais songé Qu'à nous porter respect tout homme est obligé, A nous qui descendons des illustres volailles Qui du saint Capitole ont sauvé les murailles?

Borne ordonna (notez ceci !)

Qu'on leur consacrerait des fêtes !

— Et vous, dit un passant, vaniteux que vous êtes, Vous voulez pour ce fait qu'on vous honore aussi ?

— Oui, jadis nos aïeux... — Je sais, j'ai lu l'histoire ; Hais, vous, qu'avez-vous fait qui soit si méritoire ?

— Nos aïeux, dans l'antiquité.

Nous l'avons dit, ont sauvé Rome !

— Oui, ce point n'est pas contesté; ' Mais, vous, qu'avez-vous fait, en somme ?

— Nous ? nous n'avons rien fait. — ^Rien donc ne vous est dû. Laissez là vos aïeux, mes amis, sans reproche ; L'honneur qu'ils méritaient leur fut jadis rendu ; Mais vous, vous n'êtes bons qu'à rôtir à la broche !

Ha fable est-elle claii*e, ou dois-je encor chercher A l'éclairer par d'autres voies ?

Non : d'aucuns pourraient s'en fôcher ; Gardons-nous d'agaceries oies ! (III, 15.)

On aurait tort, d'après cette fable, d'enrôler Krylov parmi ces démocrates exagérés qui veulent tout sacritier aux classes inférieures. Dans un de ses meilleurs apologues, les Feuilles et les Racines (IV, 2), il montre comment les diverses classes de la population sont, par la différence de leurs fonctions, également nécessaires au bien de l'Etat. Cette fable rappelle, pour le sujet, la vieille comparaison des Membres et de V Estomac^ versifiée par la Fontaine, mais elle lui est supérieure par la poésie du style.

Krylov s'en prend plus directement à la paresse dans d'autres fables. Dans l'Étang et la Rivière (IV| 7), l'Étang oppose son calme majestueux à l'agitation de sa voisine, mais celle-ci n'a pas de peine à lui prouver que ce calme, c'est la corruption, rinfection et la mort, tandis que le mouvement, c'est la joie, c'est la vie. Ailleurs, c'est un Chasseur qui, partant pour la chasse, ne veut pas se donner la peine d'armer son fusil, prétendant qu'il sera bien temps de le faire quand il verra le gibier. Qu'arrive-t-il? le gibier paraît en quantité, dès le début de la chasse, mais s'envole ou s'enfuit pendant que notre négligent se prépare à l'attaquer, et il ne reparait plus. (VI, 8.)

Dans d'autres fables, cette paresse physique fait

place à une activité physique non moins grande, mais qui, associée à la paresse intellectuelle, ne mène à rien. Nous avons rencontré dans notre vie de ces gens qui se donnent une peine inouïe pour produire une œuvre inutile, et qui se seraient épargné tout ce travail ou l'auraient fécondé, s'ils avaient pu s'imposer de réfléchir quelques minutes avant d'agir. Il se trouve de ces gens-là dans tous les pays. Cela tient-il à une organisation spéciale du cerveau, analogue à celle qui ne permet pas aux Juifs d'apprendre quoi que ce soit, passé quatorze ou quinze ans? ou bien est-ce une habitude prise, parce que, jusqu'à ces dernières années, le souverain prenait plus ou moins complètement soin de la noblesse, et les propriétaires de leurs paysans? Cette dernière raison doit être la vraie, et il est probable que tout cela va changer maintenant que chacun se voit plus complètement dans l'obligation de pourvoir soi-même à ses propres affaires.

Les travailleurs étourdis sont nombreux dans Krylov. Ici c'est un singe qui, voyant un laboureur à la charrue, veut aussi faire «quelque chose. » Il trouve un gros tronc d'arbre et se prend à le rouler jusqu'à ce qu'il succombe à la fatigue (III, 6). Là, c'est un jeune homme qui met son amour-propre à bien attraper des mouches , et qui n'en manque

pas une. C'est le seul profit qu'il tire d'une visite faite à lui par dame Fortune, qui était venue lui offrir sa protection (V, 26). Ailleurs, nous trouvons l'écureuil qui se vante de son adresse à tourner sa cage :

Maint faiseur qu*on voit se débattre, Par les affaires assailli, Se trémousse, se met en quatre.

Et chacun en reste ébahi ; La nuit, le jour on l'entend geindre; Il feit beaucoup, mais lait-il bien ?

Son travail n aboutit à rien ; ^ C'est Técureuil dans son cylindre.

Plus loin, c'est un ours qui ayant vu un paysan courber des arcs, destinés à faire des colliers de chevaux dans l'attelage à la russe, essaye de l'imiter, et faute de persévérance, casse tous les morceaux de bois qu'il entreprend de courber. (VI, 23.)

Une autre fable nous montre un meunier qui, ayant, par insouciance, négligé de faire une réparation minime à la digue qui retenait les eaux destinées à faire tourner son moulin, voit son industrie paralysée par le manque d'eau. 11 songe alors à se mettre à l'œuvre, mais pendant qu'il examine le dégât ,

Notre meunier voit ses poulets Qui sur la rive accouraient boire.

i08 KRYLOV ET SES FABLES.

— Eh ! dit41, voilà du nouveau !

Ah! vauriens ! ah ! pendards ! Quoi! tandis que je peste A chercher les mojens de conserver mon eau,

Vous me buvez ce qui m'en reste !

Et sur les maraudeurs il jette un soliveau

qui tue les poulets et achève de détériorer la digue (VII, 2). Ce fait est pris sur nature, et Krylov en a probablement été témoin. Ailleurs, des frères, dans un accès d'humeur semblable, laissent brûler leur propriété, en se disputant sur la part qui revient à chacun d'eux (II, 6). Un autre personnage achète une maison ; elle n'a pas d'eau, c'est vrai, mais il espère que la mécanique lui permettra de la porter tout près d'une rivière sans la démolir ; il se met à l'œuvre, dépense beaucoup de peine et d'argent, jusqu'au jour où la maison s'affaisse sur ellemême et ne lui laisse que des décombres. (IV, 9.) Cette légèreté d'esprit, cette imprévoyance est symbolisée d'une manière plus piquante et plus comique encore dans la fable suivante :

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