LE CAFTAN DE TRICHKA
Trichka voit son caftan aux deux coudes percé ; Mais Trichka pour si peu n'est pas embarrassé : Il prend ciseaux, aiguille, et, zeste ! vous retranche
Sur chaque bras un quart de manche, Adapte les morceaux à l'endroit déchiré,
KRYLOY ET SES FABLES. i09
Et le caftan est réparé.
Mais Trichka voit avec surprise Que le quart de ses bras va souffrir de la bise :
— Bah ! voilà bien de quoi se mettre en grand souci ! Pourtant autour de lui l'on fait maint commentaire.
— Je ne suis pas un sot, dit Trichka ; Dieu merci ! J'ai remède nouveau pour arranger l'affaire ;
Attendez et je vous promets Que mes manches seront plus longues que jamais! Ce Trichka n'était point un garçon ordinaire :
Prenant donc la besogne à cœur En rond de son caftan il raccourcit la robe,
Et rend aux manches leur longueur A l'aide des morceaux qu'à la jupe il dérobe. Mon Trichka, tout joyeux, croit son succès complet, Mais il porte un caftan qui n'est plus qu'un gilet.
J'ai vu certains messieurs dont tout le temps se passe A réparer leurs biens que l'usure attaqua ; Regardez-y de près ; leur orgueil se prélasse Dans le caftan de mon Trichka, (IV, 8.)
C'est encore à ce genre d'imprévoyance que se rapporte un autre apologue de Krylov, non moins populaire que le précédent. On entend parler d'une chose, plus ou moins curieuse, vite on Tacheté sans se demander si l'on pourra s'en servir, puis voyant cet objet coûteux demeurer inutile, on s'emporte contre l'inventeur comme le singe contre les lunettes. Voici la fable :
Un singe assez caduc sentait faiblir ses yeux ; Wais devant lui quelque bipc:b
110 KRYLOV Ëî SES FABLES.
Avait dit qu'à ce mal il est un sûr remède.
Les lunettes toujours y subvenant au mieux.
Mon singe s'en procure une demi-douzaine ;
Puis des quatre mains le voilà
Tournant par ci, virant par là, Les pose sur sa queue et les lèche et les flaire. 11 tente vingt essais ; sur sa tête il les met, Tantôt près de la nuque et tantôt au sommet.
Mais sa vue, après tout, n'en était pas plus claire.
— Au diable ! dit-il ; est bien fou
Qui de ces gens croit les sornettes !
Ils m'ont menti ; de ces lunettes On ne saurait tirer de profit pour un sou 1
Il dit, et maudissant ces instrumenis rebelles, Au comble du dépit par degrés arrivé, 11 les lança si fort à l'angle d'un pavé Qu'il en jaillit des étincelles.
Ainsi souvent chez nous un ignorant esprit Traite toute œuvre d'art du vulgaire incomprise ; Do sa langue en tout lieu d'abord il la flétrit, Fit, s'il est puissant, il la brise. (1, 17.)
Cette fable est aussi, à un autre point de vue, une protestation contre l'imitation , faite au hasard, des institutions et des mœurs de Tétranger. N'imitez pas plutôt, si vous ne savez pas vous assimiler ce que vous imitez. Krylov y revient à plusieurs reprises. Il raille aussi avec beaucoup d'esprit cette manie des voyages lointains, qu'on en-
treprend, non pour s'instruire, non pas même pour voir, mais pour pouvoir dire : J'ai été à Paris, à New- York et à Jérusalem, et appliquer largement le proverbe français : A beau mentir qui vient de loin (II, 15). Les simples bavards, moins communs en Russie qu'en France cependant, attrapent aussi leur coup de patte chez Krylov, et il est cruel. Un cuisinier fait un beau discours à un chat qui lui a dérobé un poulet ; le chat l'écoute d'une oreille, mais il ne perd pas un coup de dent, et quand le discours est fini, le poulet est croqué (IU,8).
On peut encore rapporter à la manie de l'imitation l'histoire de ce philosophe qui perd sa récolte parce qu'il passe son temps à chercher les moyens d'en avoir une meilleure (III, 10), tandis qu'un jardinier son voisin est merveilleusement satisfait de celle qu'il s'est procurée en suivant les pratiques traditionnelles; et aussi l'histoire de ce fameux coffret dont tant de gens savants et expérimentés déclarent le secret impénétrable, et qui n'en cachait aucun puisque, pour l'ouvrir, il suffisait tout simplement de lever le couvercle (I, 5). Le Curieux (IV, 15) nous montre, d'une manière pins piquante encore, où peut nous conduire la préoccupation d'une seule idée.
— Comment vas-tu, mon cher? D'où ^^ens-tu donc ainsi?
— Du musée. Ah ! mon bon, tout un tiers de journée Je m'y suis promené; j'ai tout vu, Dieu merci, Tout observé ; ma vue en était fascinée !
Que d'oiseaux ! que d'insectes j'ai vus ! et quelles couleurs ! Des animaux pas plus gros que des pointes d'aiguilles !
— Et Téléphant, tu l'as vu, je pense? — Comment! il y a un éléphant? — Sans doute. — Ma foi! mon cher, je ne l'ai pas vu.
L'avarice, l'ardeur d'acquérir par tous les moyens est flagellée dans quatre ou cinq fables. L'une des plus ingénieuses est celle dans laquelle l'auteur fait rencontrer la Fortune par un mendiant. Elle lui propose d'emplir son sac d'or, mais à une condition : l'or qui touchera la terre se changera en poussière ; le sac n'était pas très-solide, la Fortune avertit le mendiant de se modérer, de ne pas demander trop ; il insiste pour avoir davantage, le sac se crève, et il ne lui en reste que les morceaux (V, 22).
Ailleurs (VIII, 7), Krylov se moque de la folie qu'ont certains hommes de mérite de ne s'entourer que de nullités et de gens sans valeur. Dans le Coucou et la Tourterelle (VI, 2), il n'a pas de peine à prouver que les parents qui n'ont pas élevé eux-
mêmes leurs enfants, qui les ont tenus loin d'eux pendant toute leur jeunesse, n'ont pas droit de se plaindre plus tard de leur ingratitude.
En général, il est misanthrope. On trouve, il est vrai, dans son recueil une fable, la Biche et te Derviche (III, 19), qui respire un sentiment profond de bienveillance universelle. 11 s'agit d'une biche qui allaitede petits louveteaux affamés qu'elle rencontre; mais c'est là un récit d'origine évidemment bouddhique, qui se trouve là comme égaré. L'ensemble de l'ouvrage respire
Ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses,
si l'on en croit VAlceste de Molière. Krylov se plaît à nous représenter la fausse philanthropie dans le bon Renard (IV, 19) qui prêche si éloquemment la bienfaisance, mais se garde bien de la pratiquer; il nous montre l'amitié des chiens troublée par la rencontre d'un os (II, 5); l'ingrate insouciance des hommes envers ceux qui leur ont donné un bon conseil ou qui leur ont rendu des services. Il revient sur ce sujet dans quatre de ses fables : le Cousin et le Berger ; le Petit garçon et le Vermisseau; le Chien j r Homme ^ le Chai et le Faucon. Dans l'Aigle et la Taupe, cette ingratitude est mêlée de vanité.
L'aigle ne veut pas pas croire aux renseignemenls que lui donne la laupe, parce qu'ils viennent d'une taupe, et il en est cruellement puni.
Le fabuliste a pu trouver dans le roman de Renard l'histoire de ce personnage qui régale son hôte de maigres provisions pendant qu'il en cache soigneusement de bonnes. C'est ainsi qu'Ysengrin, au commencement du roman, reçoit son neveu Renard^ lequel s'en venge bien du reste ; mais Krylov ne doit qu'à lui-même cette piquante mise en scène de l'égoïsme qui s'appelle le Paysan dans le malheur.
Dans le cellier d'un villageois,
Par une nuit sombre et sans lune,
Certain voleur, cherchant fortune.
Vint se glisser en tapinois.
Là, flairant les écus que le bonhomme entasse. Il sonde les planchers, les murs et les plafonds, Et sans scrupule aucun, sur tout il fait main basse. (Du scrupule? un voleur n'en est jamais en fonds !) Le drôle en un clin d œil a nettoyé la place. Si bien que le manant qui s'est, riche, endormi. Se voit, en s'éveillant, réduit à la besace.
(Tel réveil au lecteur ne plairait qu'à demi. Dieu nous en garde tous !) Le volé crie et pleure. Mais il a des voisins, un compère, un parent ; Ses amis sont tout près ; il court à leur demeure : — Aidez-moi, leur dit-il, dans un malheur si grand ! Chacun d'eux à loisir exerçant sa faconde,
Veut donner un conseil au mallieureux voisin :
— Et pourquoi, dit Ivane, allais-tu par le monde Crier à tout venant : — Ma bourse est assez ronde ?
— Désormais, dit Clément, il faudra, mon cousin, Plus près de ton chalet bâtir ton magasin.
— Eh non, criait Phocas, la chose est assez claire. Mais vous la voyez mal et n'y comprenez rien. Sais-tu ce qu'il te faut, cher ami ? C'est un chien, Un chien bien endenté, qui dans ta cour aboie. Louchka, ma favorite, a deux petits d'hier.
Prends-les donc, mon cœur est en joie D'en pouvoir disposer pour un ami si cher ; Autant vaut les donner, puisqu'il faut qu'on les noie.
Ainsi parlaient amis, parents.
Avis, conseils, coulaient de source ; Mais à l'infortuné ces cœurs indifférents
Se gardaient bien d'ouvrir leur bourse. (ÏII, 2.)
PonsarJ a transporté cette scène dans l'une de ses comédies, bien qu'il n'eût probablement jamais lu Krylov. C'est que, malheureusement pour l'espèce humaine, elle est tout à fait calquée sur nature.
Krylov avait l'amour-propre irritable; on s'en aperçoit aux fables dirigées contre les critiques littéraires; elles ne sont ni moins amères ni moins vigoureuses que les autres. Le Parnasse, qui est devenu le domaine de certains ânes savants, depuis qu'Apollon s'en est retiré, les académies, où les cris-cris se glissent avant même qu'elles soient or-
ganisées, le cochon, qui n'a vu que des ordures au château, tandis qu'il y avait tant de grandes choses à admirer, et surtout la belle fable de F Ane et du Rossignol (II, 25), sont au nombre des plus piquantes créations du fabuliste russe.
Son recueil est tout un monde. A chaque pas qu'on y fait, c'est un nouveau et plus inléressant spectacle qui se découvre, et il est difficile de s'en arracher; il le faut pourtant, sauf à y revenir.
Pour aujourd'hui , nous prendrons congé de lui en citant celui de ses apologues — et ce n'est pas le moins spirituel — qui explique pourquoi la comédie ou la fable ne nous offensent pas, tout en retraçant trait pour trait nos défauts :