DE LA PENSYLVANIE OCCIDENTALE
Que le nouveau combustible dont la terre nous a récemment enrichis attire l'attention générale, c'est ce dont il ne faut pas s'étonner, car, à coup sûr, on n'a, jusqu'à nos jours, rien connu de pareil. Il est probable que la région du globe la plus riche en trésors souterrains est la Pensylvanie occidentale dont la capitale est la ville enfumée de Pittsburg. Au sud-est de cette ville se trouve le fameux dépôt de houille à coke, connue et employée dans toute TAmé-
(1) Extrait du Macmillan's Magaiiiie^ janvier 1885.
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rique, des bords de l'Atlantique aux mines d'argent du Colorado. Le filon est à une profondeur de sept à neuf pieds (1) et s'étend sur une surface de deux cents milles (2) carrés. Il est si favorablement situé pour l'extraction, que des milliers de tonnes de coke ont été vendues à raison de trois shillings et six pences la tonne brute (84 cents), chargée sur les voitures. Le développement de cette industrie a été rapide, même pour notre pays, car les hommes qui ont construit le premier four à coke sont encore vivants, et il existe aujourd'hui de neuf à dix mille fours. Il y a seulement vingt-quatre ans que le coke a été employé pour la première fois dans les hauts fournaux. En 1882, on en faisait 138.001.840 bushels (3).
A l'est de Pittsburg se trouve le gisement de houille à gaz de Westmoreland d'où les villes de l'Est tirent leurs approvisionnements. Le filon est à une profondeur de cinq ou six pieds, et l'extraction est si facile que le chemin de fer de Pensylvanie paye son charbon tout chargé dans les tenders des locomotives environ trois
(1) Le pied anglais (toot) est d'environ 30 centimètres.
(2) Le « Mille » est égal à 1 .609 mètres.
(3) Le « bushel » (boisseau) contient environ 3 décalitres.
shillings (71 cent^) la tonne brute. Le gisement s'étend à Test et au sud de la cité, le long des rivières Monongahela et Youghiogheny. C'est à des mines situées sur les bords de ces rivières que les villes, même aussi éloignées que la Nouvelle-Orléans, s'approvisionnent de houille à gaz. La production annuelle dépasse 7.000.000 de tonnes.
Si nous quittons maintenant les dépôts de houille à coke et à gaz, pour nous rendre jvers le Nord, à cent milles de Pittsburg, nous atteignons la région du pétrole. Pour si rapide qu'ait été le développement de la houille à coke et à gaz, celui du pétrole dépasse tout ce qu'on connaît. Il y n'y a que vingt-deux ans que j'ai visité, en compagnie de quelques amis les puits de pétrole alors fameux de la ferme de Storey, sur la crique de l'Huile (Oil Creek). L'huile coulait du puits dans la crique, où se trouvaient quelques bateaux à fond plat qui en étaient chargés et prêts à être conduits au fleuve Alleghany, un certain jour de chaque semaine, quand la crique était remplie d'eau par le moyen d'un barrage temporaire. Ce fut là le début de l'industrie du pétrole. Nous achetâmes la ferme 8.000 LS (environ 30.000 D). Nous étions si peu convaincu
eus que le sol pourrait produire pendant très longtemps les cent « barrels ))(!) par jour que le puits produisait alors, que nous décidâmes de creuser un bassin capable de contenir 100.000 barils de pétrole, qui, selon notre estimation vaudraient 200.000 L S (environ 975.000 D) quand la production cesserait. Malheureusement pour nous, notre bassin fuyait de façon effrayante ; Tévaporation causait aussi beaucoup de perte ; mais nous continuâmes à y faire couler l'huile pour compenser les pertes de chaque jour, jusqu'à ce que plusieurs centaines de milliers de barils eussent ainsi disparu. Notre expérience avec cette ferme mérite d'être racontée. Sa valeur s'éleva à 1.000.000 L S (environ 4.870.000 D). Je veux dire que les actions furent vendues sur cette base ; une année elle paya en dividendes 200.000 L S (environ 975.000 D) — un assez joli revenu pour un placement de 8.000 L S. Mais c'est là un revenu exceptionnel ; des milliers de dollars placés sur les pétroles ont été perdus. Quelques années auparavant, la même huile se vendait huit shillings (environ deux dollars) la bouteille,
(1) La a barrei » (baril) contient 1 hect. 6344.
comme remède souverain pour tous les maux connus ou imaginaires de l'humanité. Elle s'appelait alors l'huile des Sénécas « le grand remède indien », parce que les tribus d'Indiens de ce nom, qui habitaient alors la région, écumaient l'huile à la surface de la crique. Le (( remède souverain » coûte maintenant moins de trois shillings (environ 75 cents) le baril, mais, chose étrange, les gens qui l'achetaient avec empressement huit shillings la bouteille et se portaient garants de ses propriétés curatives, estiment que toutes ses vertus ont disparu depuis que la bouteille coûte un sou. Telle est la force du mystérieux, en matière médicale.
La région qui, il y a seulement vingt ans, n'avait aucune valeur, produit aujourd'hui (1885) 70.000 barils d'huile par jour. Le l^"" novembre dernier, les réservoirs ne contenaient pas moins de 38.034.337 barils, une quantité suffisante pour satisfaire aux besoins du monde entier, pendant plusieurs années. Au l^'janvier 1884, la région avait produit 250.000.000 de barils de pétrole, et ce liquide continue à couler en quantités qui augmentent chaque jour. Pour transporter cette énorme quantité, il a fallu poser 6.200 milles de tuyaux de fer. Au moyen
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de ces tuyaux, l'huile est pompée des puits — qui sont au nombre de 21.000 — jusqu'au bord de la mer, à une distanced'environ 300 milles.
La valeur du pétrole exporté et de ses produits en 1877 s'élevait à 01.789.438 0, ou plus de 12.000.000 L S. En 1883, son exportation ne représentait plus que 9.000.000 L S (environ 45,000.000 D), bien que le nombre des gallons 656.363.869) fût presque le double de celui de 1877. La quantité totale exportée au 1" janvier 1884 dépasse la valeur de 125.000.000 L S (environ 625.000.000 D). On peut affirmer, en toute confiance, que les puits de pétrole de la Pensylvanie occidentale promettent de produire, avant d'être épuisés, de quoi rembourser entièrement la dette publique.
Nous arrivons maintenant aux trésors souterrains qui se sont révélés les derniers, aux puits de gaz naturel qui se multiplient autour de Pittsburg. De même que le pétrole se voyait à la surface de la crique de l'Huile (d'où son nom), de même, dans toute la région au nordest de Pittsburg, sur une distance d'environ 15 niilles, on voyait de petits jets de gaz bouillonner sur les eaux de la crique. Il y a bien des années, on avait trouvé aussi, à une profondeur
de vingt pieds, un gaz des marais, dont les fermiers se servaient quelquefois pour faire bouillir la sèvede l'érable et en retirer du sucre. Le centre de cette région de gaz naturel est le village de Murraysville dans le Westmoreland. A cet endroit, dans le bief d'un petit moulin à farine, une quantité de gaz plus considérable qu'à l'ordinaire avait été remarquée ; il y a quinze ans, un groupe de spéculateurs fit faire des sondages, dans l'espoir de trouver du pétrole, mais on fora à une profondeur de 900 pieds sans rien trouver. Sept ans plus tard, un autre groupe résolut d'essayer à nouveau et de n'arrêter le forage qu'après avoir atteint une bien plus grande profondeur. Bien entendu, ils 1
espéraient trouver du pétrole, mais après qu'ils eurent creusé à une profondeur de 1.320 pieds, ils se produisit une terrible explosion qui chassa hors du puits les machines à forer et mit tout en pièces. Le rugissement du gaz qui s'échappait fut entendu à Monroeville, à cinq milles de là. La force emprisonnée avait enlin trouvé une issue, et une nouvelle source de richesses fut donnée à la Pensylvanie occidentale, déjà infiniment trop favorisée, diront sans doute mes lecteurs. Après qu'on eut posé quatre
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tuyaux de deux pouces de diamètre à la bouche du puits et qu'on y eut lait passer le gaz, on alluma celui-ci, et la région fut éclairée sur une surface de plusieurs milles. Ce précieux combustible fut gaspillé pendant cinq ans, faute de capitalistes consentant à risquer 40.000 L S (environ 200.000 D) en tuyaux destinés à l'amener aux usines et aux manufactures où il pût être utilisé.
J'ai visité cette région, la semaine dernière, et j'y ai vu 9 puits fournissant du gaz. Le gaz des trois plus grands passait encore par l'air. C'est là un merveilleux spectacle. Le gaz sort avec une telle rapidité d'un tuyau de 6 pouces, qui s'élève peut-être à 20 pieds en l'air, qu'il ne brûle qu'à 6 pieds de l'ouverture du tuyau. En regardant le ciel bleu et clair, vous y voyez danser devant vous un feu follet doré, sans lien visible avec la terre, qui au souffle du vent prend des formes fantastiques et tournoie dans toutes les directions. Comme le gaz qui vient du puits frappe le centre de la flamme et la traverse en partie, la partie inférieure de la masse se replie intérieurement, produisant ainsi le plus magnifique effet. Elle ne laisse échapper aucune fumée.
Déjà quatre tuyaux, dont deux ont huit pouces de diamètre, amènent le gaz de cette région aux établissements industriels de Pittsburg ; un cinquième l'amène à nos aciéries Bessemer, à une distance de neuf à dix milles.
Le prix de la canalisation est évalué, d'après les très bas prix actuels, à 1.500 L S (environ 7.500 D) par mille, de sorte que le prix de la conduite jusqu'à Pittsburg peut être estimé à 27.000 LS (environ 135.000 D). Le prix du forage est d'environ 1.000 L S (environ 5. 000 D). On procède ainsi : Après avoir installé un treuil à déclic, un tuyau de fer forgé de six pouces est enfoncé dans la terre meuble jusqu'à ce qu'il rencontre le roc, vers 75 ou 100 pieds.
On emploie alors d'énormes sondes, pesant de trois à quatre mille livres, qui s'élèvent de 4 à 5 pieds par coup. Le combustible nécessaire au fonctionnement de ces sondes est amené des puits voisins par de petits tuyaux. Lorsqu'on a foré un trou de huit pouces à une profondeur d'environ 500 pieds, un tuyau de fer forgé de 5.5-8 pouces y est introduit pour repousser l'eau. On continue le trou sur six pouces de diamètre, jusqu'à ce qu'on atteigne le gaz ; alors on y descend un tuyau de quatre
pouces. On emploie de quarante à soixante jours à forer un puits et à atteindre le gaz. On estime que le plus grand puits connu produit environ 30.000.000 pieds cubiques de gaz, en vingt-quatre heures, mais, on peut considérer la moitié comme le rendement d'un bon puits. La pression du gaz quand il sort de l'ouverture du puits approche ou atteint 200 « pounds » par pouce carré. Un des manomètres que j'ai examiné indiquait une pression de 187 livres (1). Même dans nos usines où nous employons le gaz à neuf milles du puits, la pression est de 75 livres par pouce carré. A l'un des puits où il était nécessaire d'avoir de l'eau pure, j'ai vu une petite machine mue par la pression directe du gaz, et l'on obtenait ainsi une eau excellente d'une source de la vallée.
Il y a naturellement diverses théories sur l'emplacement et l'étendue de la zone gazeuse. On a déjà foré assez de puits dans le district de Murraysville pour qu'on sache qu'elle a environ un demi-mille de largeur, et qu'elle s'étend au sud-est de Murraysville, sur cinq ou
(1) « Pound » (livre) 454 grammes.
six milles. Les puits forés au delà de cette limite, ont rencontré de l'eau salée en quantité assez considérable pour submerger le gaz. Il en venait un peu à la surface, juste de quoi prouver son existence, mais non de quoi en tirer parti. Les experts on conclu de là qu'il existait bien du gaz dans ces puits, mais au dessous d'une cuvette d'eau salée. Plusieurs puits ont été forés à Pittsburg et dans le voisinage, mais on a rencontré le même obstacle d'eau salée. Un géologue de mes amis m'informe que cette couche s'incline d'environ 6.000 pieds près de Pittsburg, et il prétend que cette dépression a été remplie avec de l'eau salée, et de là viendrait que les tentatives faites dans cette région sont demeurées infructueuses. Reste à savoir si en forant plus profondément ou en trouvant le moyen d'écarter l'eau, on ne pourrait pas triompher de cette difficulté. Au nord-ouest de Murraysville, on n'a presque rien fait pour déterminer l'étendue de la couche gazeuse. Voilà pour le district de Murraysville qui fournit aujourd'hui la presque totalité du gaz consommé à Pittsburg.
Si quelques-uns de mes lecteurs veulent bien prendre une carte de la Pensylvanie occiden-
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taie et suivre le fleuve Alleghany jusqu'à une trentaine de kilomètres de Pittsburg, ils trouveront la ville de Tarentum qui est le centre du second district gazifère. Plusieurs grands puits y ont été trouvés, et il est très probable que de futurs travaux révéleront un territoire analogue à celui de Murraysville. Un puits récemment foré supporte la comparaison avec ceux de cette dernière région. Des capitalistes ont récemment décidé d'amener ce gaz à Pittsburg dans des tuyaux posés dans le lit du fleuve. Je ne doute pas qu'à la fm de l'année, ces tuyaux fonctionnent et que le district de Tarentum nous fournisse une grande quantité de gaz.
J'arrive maintenant au troisième district dont le centre est Washington (Pensylvanie), qui est situé à environ vingt-cinq milles au sud de Pittsburg. J'ai été en voiture jusqu'à cette région et j'ai passé la nuit chez un ami qui demeure à 12 milles des puits. Ceux-ci avaient été allumés et tout le ciel était brillamment éclairé par eux. Il nous semblait, malgré la grande distance, qu'un immense incendie faisait rage. Le matin suivant, nous nous rendîmes en voiture aux puits. Un tuyau de conduite
a déjà été posé, et il amène le produit d'un de ces puits aux forges situées le long de TOhio, à Pittsburg, et deux nouveaux tuyaux de conduite sont en adjudication. Ce que nous vîmes là ressemblait beaucoup à ce qu'on voit dans le district de Murraysville, sauf que le gaz était pris à la bouche des puits par des conduits placés le long du sol, au lieu d'être dirigé verticalement dans Tair. De la route, le premier puits que nous vîmes dans la vallée semblait être l'enceinte d'un cirque immense ; la verdure avait été brûlée et la terre cuite par la flamme. L'enceinte était tout à fait ronde, parce que le vent avait poussé la flamme dans toutes les directions, et cette grande flamme dorée, étendue le long du sol, se balançant et tourbillonnant dans toutes les directions au gré du vent, produisait un effet saisissant. Le monstre Apollyon, , moins la fumée, semblait être de nouveau sorti de sa tanière.
L'Amérique est généralement considérée comme un pays qui ne fait que recevoir des émigrants, mais de plus en plus les hommes parcourent la terre en tous sens. La race anglosaxonne est en mouvement partout. Gomme je m'apprêtais à franchir la palissade pour des-
cendre vers le terrible monstre, j'aperçus rafliche suivante :