‹ L'Abandon a la Providence DivineChapitre 31 sur 68 · SUR LES TENTATIONS ET PEINES INTÉRIEURES · texte numérisé non relu

SUR LES TENTATIONS ET PEINES INTÉRIEURES

1 Principe. Les tentations violentes sont, dans les vues de Dieu, de grandes grâces pour les âmes ; c’est là le martyre intérieur; ce sont les grands combats et les grandes victoires qui ont fait les grands saints.

2e Principe. La vivepeine, etle crueltourmentqu’éprouve une âme attaquée des tentations, est la marque certaine qu’elle ne consent jamais, du moins de ce consentement plein, entier, connu et délibéré qui fait le péché mortel.

3° Principe. Durant la violence et l'excès des tentations fréquentes, il peut bien se faire qu'une âme fatiguée et troublée, commette de petites fautes, tantôt par fragilité, par négligence, par surprise, par légèreté; mais je soutiens que, malgré ces petites fautes, elle mérite plus,

(1) On a lieu de croire que cet écrit a été adressé à la sœur Anne- Marie-Thérèse de Rosen, dépositaire des sentiments intimes de Mme de Lesen, à qui elle servait d’intermédiaire à l’égard du père de Caussade

elle est plus agréable à Dieu, et dans le fond, mieux disposée à la réception des sacrements que le commun des personnes qui, favorisées d’une dévotion sensible, n’ont presque aucun combat à soutenir, ni presque aucune violence à se faire. La vertu des premiers est beaucoup plus solide, comme ayant passé et passant par de plus rudes épreuves.

4e Principe. Quelque faute que les personnes tentées puissent avoir commise dans le passé, si depuis quelques années elles se tiennent fermes sans donner aucun consentement volontaire, elles font des progrès d’autant plus grands, dans les voies de Dieu, que leurs tentations les rendent plus humbles : parce que l’humilité est le fondement de tout bien.

5e Principe. La plupart des gens peu avancés dans les voies de Dieu et la vie intérieure, n’estiment que les opérations de la grâce douce et sensible ; il est pourtant certain que les opérations les plus humiliantes, aflligeantes et crucifiantes, sont les plus propres à purifier l’âme et à l’'unir intimement à Dieu. Aussi les maitres de la vie spirituelle s’accordent-ils à reconnaitre qu'on avance beaucoup plus en pâtissant qu’en agissant.

6e Principe. Comme Dieu ccavertit, éprouve et sanctifie les personnes séculières par des aflictions et adversités temporelles, de même il convertit, éprouve, purifie et sanctifie d'ordinaire les personnes religieuses par des adversités spirituelles et des croix intérieures, mille fois plus douloureuses : ce sont les sécheresses, ennuis, dégoûts, abattements de cœur, langueurs spirituelles, tentations humiliantes, importunes et violentes, craintes excessives d’être en péché mortel, terreurs des jugements de Dieu, {rayeurs de réprobation. Or, comme les livres spirituels,

les prédicateurs, directeurs et bons chrétiens vantent sans cesse aux gens du monde les avantages des afflictions, sans le secours desquelles un grand nombre d’entre eux se perdraient, pourquoi ne pas dire la même chose des croix intérieures, sans lesquelles une infinité de personnes religieuses r’arriveraient jamais à la perfection de leur état ? L'expérience montre tous les jours que la voie la plus ordinaire par où Dieu conduit les personnes religieuses qu'il aime le plus, est celle des grandes épreuves intérieures, comme par rapport aux séculiers chéris de Dieu, c’est la voie des adversités temporelles. Par conséquent, nous qui prêchons aux gens du monde, la patience, la soumission, et une amoureuse résignation dans leurs maux, nous devons nous dire la même chose dans nos épreuves, et nous appliquer la morale que nous savons si bien faire aux autres. Est-ce que les croix intérieures ne viennent pas également de Dieu ? Sont-elles moins crucifiantes, et partant moins salutaires ? Dieu nous demandet-il moins de soumission, et notre patience peut-elle lui être moins agréable ?

7° Principe. Dieu, par un effet de sa miséricordieuse sagesse, et pour tenir toujours ses élus dans une plus grande dépendance de sa grâce, dans un plus parfait abandon à sa miséricorde et dans une plus grande humiliation, leur cache presque toutes les opérations intérieures de son divin Esprit, les dispositions saintes où il les met, les bons sentiments qu'il leur donne, et les vertus infuses dont il les enrichit.

Mais de quels moyens se sert-il pour cela ?

Admirons ici sa sagesse, sa bonté. Il se sert de la continuité et de la violence des tentations, du trouble qu’elles causent dans lPâme et de la crainte qu’elle éprouve d'y avoir succombé. Il leur cache les grandes victoires

qu’ils remportent, par les légères défaites qu’ils subissent ; l’ardent désir de bien communier, par la crainte des communions indignes; leur ardent amour pour Dieu, par la crainte de manquer d'amour. Tandis qu’ils éprouvent la plus grande horreur pour les petites fautes, il les laisse s’attrister des imperfections continuelles qu’ils croient commettre; il permet que toutes leurs bonnes œuvresleur paraissent mal faites, et qu’ils ressentent les premiers mouvements de toutes leurs passions, pendant qu’ils remportent sans cesse des victoires. Mais comme Dieu, tout en les tenant dans l’humilité et l’abandon, ne veut pourtant pas qu'ils manquent de quelques consolations, et assurance dans leurs épreuves, il fait connaître leur état à des directeurs éclairés; et tant que ces âmes obéiront avec simplicité, elles seront assurées ne n'être jamais trompées.

De ces principes, nous pouvons tirer facilement l’éclaircissement des doutes qui viennent quelquefois nous assaillir, relativement à la communion et à l’accomplissement de nos autres devoirs.

Première règle. — La crainte qui précède la communion n’en doit jamais éloigner, surtout si le confesseur nous l’'ordonne. Dieu ne permet pas, pour l'ordinaire, qu’il se trompe. Mais quand cela arriverait, la pénitente ne peut être trompée en se soumettant, ni faire de sacrilége : car l’obéissance aveugle, rendue de bonne foi à un directeur, en vue de Dieu, ne peut jamais nous égarer.

Le redoublement de peines et de tentations après la communion, loin d’en empêcher le fruit, l’augmente, quand on souffre en paix avec une humble résignation, jointe à l'horreur du vice. Cette horreur se fait assez connaître par la peine et le martyre que causent les tentations, ce qui

n'arrive jamais à ceux qui y succombent véritablement.

Les livres qui traitent des effets de la communion et qui s'adressent au commun des fidèles, ne parlent que des effets ordinaires; mais il y a bien des cas particuliers où l’on éprouve des effets sensibles tout contraires. Alors la communion produit un fruit bien plus précieux, car en augmentant la violence de la tentation et le vif sentiment de notre faiblesse, elle accroît nos mérites, développe dans le cœur les sentiments de l'humilité la plus profonde.

Seconde règle. — Les violents efforts pour se préparer à la communion, ne sont bons et agréables à Dieu que dans leur principe; mais leur résultat est fâcheux, puisqu'ils troublent et agitent l’âme. Il faut done modérer l’ardeur de ces désirs, car à l’égard de Dieu et des choses de Dieu, tout doit se faire doucement, tranquillement, et sans efforts. La meilleure préparation à la sainte communion dans cet état douloureux, c’est la patience et la résignation dans le martyre intérieur. Il faut done, à tout prix, conserver cette paix où Dieu réside, et où il se plait à opérer.

Ce n’est pas la grâce, mais l’'amour-propre qui voudrait porter alors à l’éloignement de la communion, pour éviter les tortures, les agonies que Dieu fait éprouver à l’âme, pour faire mourir en elle le misérable amour-propre. Il faut donc y aller sans crainte et même avec une sorte de plaisir, pour y supporter ces opérations intérieures si purifiantes et si sanctifiantes. On en éprouvera, dans la suite, les meilleurs effets; mais en ce moment, Dieu les cache pour le bien de l’âme. Que celle-ci se tienne donc, devant lui, dans l’humble posture d’une criminelle et d’une victime de la justice miséricordieuse. Voilà la véritable préparation de cette âme : hors de là, elle ne trouvera jamais la paix.

Ce délaissement et cet abandon apparent n’a pour but que de faire croître, dans l’âme, la défiance d'elle-même, et de la porter à se jeter, avec plus d'abandon, entre les bras de Dieu. Elle ne voit aucun autre appui; et celui-là, même, elle ne le voit pas. Il faut que la foi, toute seule, lui suffise, sans nul soutien. La partie sensitive ne peut rien sur la volonté, et Dieu n’attend d’elle, en ce moment, que le choix libre de cette volonté toujours maîtresse de ses actes.

La profonde horreur que l’âme ressent de l’approche des attaques de la tentation est le meilleur de tous les désaveux. La multitude d’actes ne servirait qu’à la troubler et à la fatiguer ; elle fera mieux de s’en tenir à ce seul acte qui renferme tout, « Seigneur, vous êtes tout-puissant et « la bonté même; c’est à vous de me défendre et de me « préserver de tout mal ; cela passe mes forces, j’en accepte « toute la peine pour l’amour de vous; défendez-moi seule- « ment de tout péché. » Après cela qu’elle se tienne en paix au milieu de l’orage; elle se trouvera fortifiée sans savoir comment, par le don caché en Dieu.

Troisième règle. — L'incapacité de penser et de produire des actes dans l’oraison ne doit point attrister cette âme. Le meilleur de la prière et même son essence, c’est le désir de la faire. Le désir fait tout devant Dieu, en bien et en mal; or ce désir en elle va jusqu’à l'inquiétude ; il n’est done que trop ardent, et il n’a besoin que d’être modéré. Que l’âme se tienne donc en paix dans l’oraison, et qu’elle en sorte en paix. Au lieu de tant de résolutions, qu’elle se contente de dire à Dieu : « Mon Dieu, faites-moi « faire tel et tel bien, fuir tel et tel mal; car de moi-même « je n’en ferai rien. Je sens trop ma faiblesse, et j'ai mon « expérience passée pour garant que rien ne se fera, si

« vous n’agissez vous-même en moi, par la force de votre « grâce. »

Pour la direction d'intention, que l'âme abandonnée à Dieu n’en multiplie pas trop les actes, et ne se croie pas obligée de l’exprimer en paroles. Le mieux serait de se contenter de sentir et de connaître qu’elle agit pour Dieu, en simplicité de cœur : voilà les bons actes intérieurs : c’est le cœur qui les fait de lui-même, comme de son propre poids, presque sans y penser, comme les personnes mondaines, sans se l’avouer expressément, ont pour but en toutes choses, la satisfaction de leur sensualité, de leur cupidité et de leur orgueil. Dieu voit cette intention que leur cœur se cache à lui-même, et elles en seront punies.

Le grand principe de la vie spirituelle, c’est de faire toutes choses, à l’intérieur et à l'extérieur, en paix, doucement, suavement, comme le recommande si souvent saint François de Sales. Du moment qu’on désire former un acte, il est déjà formé, et tenu pour fait, parce que Dieu voit tous nos désirs et jusqu’à la préparation de nos cœurs. « Nos désirs, dit Bossuet, sont à l’égard de Dieu, « ce que la voix est à l’égard des hommes; et un cri re- « tenu au fond de l’âme, vaut bien un cri poussé vers le « ciel. » — Au reste, tous les actes faits dans a plus grande aridité, sont très-bons, et pour l'ordinaire, meilleurs et plus méritoires que les actes accompagnés de dévotion sensible.

L'examen de prévoyance, ne doit guère rouler que sur la soumission à Dieu et l’abandon à ses saintes volontés; et cette pratique ne doit pas tant avoir pour but de faire des actes formés, que de tenir notre cœur dans une certaine disposition habituelle d'attente, par laquelle il

semble dire à Dieu, à tout moment et en toute situation : fiat, fiat : Oui je le veux, j'accepte tout; préservez-moi seulement de tout péché. Oui, Père céleste, et toujours oui. Ce oui, dit de tout cœur, renferme dans sa brièveté, les plus grandes choses, et il exprime les plus grands sacrifices.

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