‹ L'Abandon a la Providence DivineChapitre 33 sur 68 · A LA SŒUR ÉLISABETH BOURCIER DE MONTHUREUX · texte numérisé non relu

A LA SŒUR ÉLISABETH BOURCIER DE MONTHUREUX

Bonheur et paix inaltérable de l’âme qui s’abandonne entièrement à Dieu.

Perpignan, 1732.

Madame et très-chère Sœur,

Vous faites bien de vous attacher fortement et presque uniquement à l'excellente pratique de l’entier abandon à la volonté de Dieu. C’est là que git pour vous toute la perfection; c’est la voie la plus simple, celle qui conduit plus tôt et plus sûrement à une paix profonde et invariable; c’est aussi la sauvegarde assurée qui conserve cette paix au fond de notre âme, au milieu des plus furieuses tempêtes. L'âme qui s'abandonne vraiment à Dieu, n’a rien à craindre de la violence des orages. Loin de lui nuire, ils serviront infailliblement, non-seulement à accroître ses

mérites, mais encore à l’affermir de plus en plus dans

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cette union de sa volenté à la volonté divine, qui rend la tranquillité de l’âme invariable.

O quel bonheur, quelle grâce, quelle sùreté pour Pautre vie et quelle paix inaltérable pour celle-ci que d’être en Dieu seul, de n'avoir plus que Dieu seul; plus d'autre appui, d'autre secours, d’autre espérance qu’en Dieu seul! O la belle lettre que vient de m'écrire sur cela une de vos sœurs! Durant un mois, dit-elle, cette seule pensée, Dieu seul; je n’ai plus que Dieu seul, cette seule pensée la consolait, la soutenait, l’encourageait si fortement, qu'au lieu de regrets, elle sentait un fonds de paix et de joie inexplicable. Il lui semblait que Dieu prenait la place tout entière de directeur, d'ami; et que lui seul voulait lui étre toute chose.

Plus nous nous pénétrerons de ces sentiments, plus notre paix sera solide; car cette détermination bien arrétée de ne chercher que Dieu et de vouloir tout ce qu'il veut, c’est par excellence la Zoxnne volonté à laquelle la paix à été promise. Comment les créatures pourraientelles troubler l’âme qui n’a plus à leur égard ni désir, ni crainte ? Efforcons-nous d'en arriver là, et notre paix sera vraiment imperturbable. Imitons le saint Archevêque de Cambrai, qui dit de lui-même : «Je porte tout au pis-aller: et c’est au fond de ce pis-aller que je trouve ma paix dans l'entier abandon. »

LETTRE II

L abandon est la voie la plus courte pour arriver au pur amour et à la perfection.

Votre lettre, ma chère Sœur, m'a rappelé le nassage da

l'Evangile où nous voyons un jeune homme s'approcher

de Notre-Seigneur pour lui demander par quel chemin il pourra arriver à la vie éternelle. Le bon Maitre lui répond d’abord qu’il doit observer les commandements ; et comme le jeune homme Jui réplique qu'il les a fidèlement observés jusqu’à ce jour, le Sauveur lui dit : « Si vous voulez être parfait, allez, vendez tout ce que vous avez, donnezle aux pauvres, et suivez-moi. » La demande que vous me faites est toute semblable à celle de ce jeune homme. Vous voulez que je vous indique la voie la plus courte et la plus sûre pour arriver à la perfection, qui est la plénitude de la vie éternelle. Si je ne vous connaissais comme je vous connais, je vous répondrais que vous devez avant tout observer vos règles; car les règles sont pour tout Religieux le seul chemin assuré de la perfection. Mais je sais que, depuis longtemps, vous les observez avec la plus scrupuleuse exactitude ; ce que vous voulez apprendre de moi, en ce moment, c’est la pratique la plus propre à élever à une haute sainteté une Religieuse qui accomplit fidèlement tous ses devoirs. À cette question, ma chère Sœur, je ferai une réponse toute semblable à celle du bon Maitre. Si vous voulez être parfaite, dépouillez-vous de toute vue propre, de toute prétention, de toute recherche, de tout retour sur vous-même, (le tout ce que vous pouvez appeler vôtre, el livrez-vous sans réserve et sans retour à la conduite et au bon plaisir de Dieu. L’abandon, oui, l’abandon entier, aveugle, absolu, voilà pour les âmes qui sont dans votre voie, le comble et le résumé de la perfection, parce que la perfection consiste dans le pur amour, et que, pour vous, l'exercice du pur amour consiste dans l'abandon. i

Il est vrai que l'amour, nième le plus pur, n'exclut pas ‘le l’äme le désir de son salut et de sa perfection ; mais il

est également incontestable que, plus une âme se rapproche de la parfaite pureté de l'amour, plus elle détourne ses pensées et ses réflexions d'elle-même pour les fixer sur la bonté infinie de Dieu. Cette divine bonté ne nous oblige pas à répudier le bonheur qu’elle nous destine, maïs elle a bien le droit, sans doute, d’être aimée pour elleméme et sans ducun retour sur nos propres intérêts. Cet amour, qui n'exclut pas l'amour de nous-même, mais qui en est indépendant, c’est ce que tous les théologiens nomment l'amour pur; et tous s'accordent à reconnaître également que l’âme est d’autant plus parfaite qu’elle se conduit plus habituellement par l'impression de cet amour, et qu’elle se dépouille plus complétement de toute recherche de ses intérêts, sinon en tant qu'ils sont subordonnés aux intérêts de Dieu.

Or, l'abandon total, sans réserve et sans bornes, n’a nul retour sur ses intérêts: il ne pense qu’à Dieu, à son bon plaisir, à ses volontés, à sa gloire; il ne connaît pas, il ne veut pas même connaître autre chose. Loin de faire de ses propres intérêts le motif de son amour, l'âme vraiment abandonnée accepte et embrasse généreusement tout ce qui paraît tendre à l'anéantir : les obscurités, les incertitudes, les défaillances, les humiliations. Tout cela lui plait, du moment qu’elle sait que cela plait à son Bien-Aimé ; parce que le plaisir et le contentement de son Bien-Âimé font tout son plaisir et tout son contentement. Elle n’a plus de volonté, plus de désir, plus de vie propre, mais elle est toute perdue, abimée et comme anéantie dans le profond et obscur abîime des volontés de Celui qu’elle aime.

Je puis vous dire que j'ai connu des âmes qui, après avoir franchi cent et cent fois ce passage terrible, en ap-

parence, de l’abandon total, sans réserve et sans bornes, dans le profond abîme des volontés impénétrables de Dieu, ne pouvaient s'empêcher de s’écrier, dans des transports de joie et d’une sainte assurance : O volonté de mon Dieu, vous êtes infiniment sainte, juste et adorable, mais je vous trouve encore plus aimable et bienfaisante. Si vous vous accomplissez tout entière en moi, je dois trouver infailliblement en vous mon vrai contentement, en cette vie, et mon bonheur éternel dans l’autre. Comment votre miséricorde infinie pourrait-elle vous laisser vouloir rien, de vous-même, qui ne tende au plus grand bien de vos pauvres créatures ? Elles seules peuvent se perdre par la perversité de leur volonté, qui peut empêcher et qui empéche trep souvent l’accomplissement de vos dispositions les plus saintes et les plus bienfaisantes. Donnez-moi donc, Ô mon Dieu, la grâce de détruire par un complet abandon ces folles résistances, et dès lors, assuré que toutes vos divines volontés s’accompliront en moi, je serai également assuré de mon salut et de ma perfection.

LETTRE III A LA SŒUR MARIE-THÉRÈSE D€ VIOMÉNIL

Application à lui-même, Paix profonde dont l’abandon le fait jouir au milieu du tracas des affaires.

Perpignan, 1740.

Il vient de m'arriver ce que j'avais toujours le plus appréhendé. Je n’ai pu m'empêcher d'accepter une charge contraire à tous mes attraits, et pour laquelle je ne me

crois aucune aptitude. J’ai eu beau gémir, prier, conjurer, ur’offrir à rester toute ma vie au noviciat de Toulouse : il a fallu faire le sacrifice, qui est un des plus grands de ma vie. Mais voici où parait visiblement l’aimable Providence. Ce sacrifice fait et refait cent et cent fois, Dieu a Ôté de mon cœur toutes mes anciennes répugnances, en sorte que j'ai quitté la maison professe, que vous savez que j'aimais tant, avec une certaine paix et une liberté d’esprit dont j'ai été étonné moi-même. Il y a plus encore : c’est que, en arrivant à Perpignan, j'y ai trouvé quantité d’affaires où je n’entends rien, quantité de gens à voir et à ménager : évêque, intendant, lieutenant du roi, parlement, état-major; vous savez quelle était mon horreur pour toutes sortes de visites, et surtout pour celles des grands ; mais rien de tout cela ne m'effraye; j'espère que Dieu remédiera à tout, etje sens en sa divine Providence une confiance qui me met au-dessus de tout. Aussi je suis en paix et tranquille, au milieu de mille soucis et embai:ras, dont j'aurais pensé, naturellement, devoir étre accablé.

I est vrai que ce qui contribue le plus à cette grande paix, c’est la disposition où il a plu à Dieu de me mettre de ne rien craindre, ni rien désirer, pour cette courte et misérable vie. Ainsi, quand j'aurai fait ce que je penserai devant Dieu devoir faire, lies succès seront tels qu'il lui plaira: je les lui abandonne entièrement et de tout mon cœur, le bénissant de tout par avance, ne voulant en tout et partout que sa sainte volonté, parce que je suis convaincu par la foi et par beaucoup d'expériences personnelles, que tout vient de Dieu, et qu'il est assez puissant et assez bon Père pour faire réussir tout au plus grand avantage (le ses chers enfants. Ne nous a-t-il pas prouvé

qu'il nous aime plus que sa vie, alors qu'il l'a sacrifée pour l’amour de nous ? Et, après qu'il en a tant fait, ne sommes-nous pas assurés qu'il ne nous oubliera pas ? Je vous en conjure donc, ne vous inquiétez ni sur moi ni sur mes œuvres. Faites ce que je m’efforce de faire moimême. Dès que j'ai pris une mesure devant Dieu et selon Dieu, je lui en laisse tout le soin, et m’en remets à lui du succès. J'attends ce succès avec confiance, mais avec calme; et je consens à ce qu'il arrive, non au gré de mes désirs impatients, mais au pas de la divine Providence, qui règle et qui ménage tout pour notre plus grand bien, quoique, pour l'ordinaire, nous ne comprenions rien à sa conduite. Et comment oserions-nous la juger, pauvres ignorants que nous sommes, aussi aveugles que les taupes qui vivent sous terre ?

Prenons tout de la main de notre bon Père, et il nous tiendra en paix, au milieu des plus grands désastres de ce monde, dont la figure passe comme un éclair, Notre vie sera sainte et tranquille dans la proportion de notre aban don et de notre confiance en Dieu. Mais aussi, sans cet abandon, point de vertu solide, point de repos assuré.

Vous avez eu tort d’être surprise de ce que je ne l’étais pas des vues et projets de N.: car, outre que rien ne me surprend en cette vie, vous devez savoir ma manière d’envisager toutes choses par le bon côté et par l’endroit le plus favorable, comme dit saint François de Sales. Cette heureuse habitude me met à l’abri du danger, ei, en quelque sorte, dans l’impuissance de mal penser, de mal juger et de mal parler de qui que ce soit. Je vous conseille fortement de l’adopter ; elle contribuera beaucoup à conserver la paix de votre âme et la pureté de votre conscience, Croyez-moi: sacrifions tous les sentiments humains, et

consolons-nous de tout par l’abandon et par la confiance en Dieu seul, puisque lui seul peut et doit nous tenir lieu de tout. ‘

LETTRE IV

À LA MÊME Même sujet.

Ma chère Sœur,

Je suis touché de la part que vous avez bien voulu prendre à mon épreuve; mais je suis heureux de pouvoir vous rassurer. Il est vrai que j’ai ressenti d’abord une vive peine, en me voyant chargé d’une multitude d’affaires et de soins contraires à mon attrait pour le silence et la solitude ; mais voici comme la divine Providence y a pourvu: Dieu me fait la grâce de ne m’attacher à aucune de ces affaires ; ainsi j'ai l'esprit toujours libre; j'en abandonne le succès à ses soins paternels, ce qui fait que rien ne me chagrine. Souvent les choses vont à souhait : alors j’en remercie Dieu; quelquefois tout va mal, je l’en bénis encore, et lui en fais le sacrifice. Ce sacrifice une fois fait, Dieu raccommode tout, Plus d’une fois déjà ce bon Maitre m'a fait de ces agréables surprises. Pour du temps à moi, j'en ai plus que partout ailleurs. Les visites sont rares à présent, parce que je n’en fais que par devoir et par pure nécessité. Nos Pères même, qui connaissent mon goût, ont bientôt fait avec moi et moi avec eux ; et comme ils sont persuadés que ce n’est nullement par fierté, ni par misanthropie que j’agis de la sorte, personne ne désapprouve ma conduite, et plusieurs en sont édifiés,

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Du reste, je ne suis pas si mort que vous le pensez; mais Dieu me fait la grâce de ne pas me soucier de faire des mécontents en suivant ces voies. C'est à lui seul que nous avons grand intérét de plaire ; pourvu qu’il soit content, cela nous suñit ; tout le reste n’est qu'un pur néant. Dans peu de jours, nous irons comparaître devant ce grand Dieu, ce souverain Maître, cet Être infini. Hélas ! de quoi nous servira alors, et pour toute l'éternité, ce qui n'aura pas été fait pour lui, animé de sa grâce et de son esprit?

Si on se rendait ces simples vérités un peu familières, de quel repos de cœur et d'esprit ne jouirait-on pas dès la vie présente ? De combien de vaines craintes, de vains désirs, de vaines inquiétudes nese délivrerait-on pas et pour cette vie et pour l’autre? Je vous avoue que, depuis mon retour en France, je commence à envisager plus que jamais la fin de cette triste vie, et cela avec beaucoup de paix et de tranquillité. Comment pourrais-je éprouver un autre sentiment que celui de la joie, en voyant approcher la fin de mon exil?

LETTRE V

À LA MÉÈMÉ Même sujet.

Perpignan, 1741.

J'éprouve ici des coups continuels de la divine Providence, car je n’ai pas plutôt fait à Dieu le sacrifice de tout, qu'il remédie à tout et me fait trouver ce dont j'ai Mesoin. Lorsque je me vois sans ressource, je remets tout

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