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entre les mains de son aimable Providence; j'en espère tout, j'ai recours à elle en tout et pour tout; je la remercie sans cesse de tout, recevant tout de sa seule divine main. Elle ne manque jamais, tant qu'on met toute sa confiance en sa protection. Mais que fait-on pour l'ordinaire? On cherche à substituer sa propre providence aveugle et impuissante à cette divine Providence infiniment sage et infiniment bonne ; on se fonde sur sa propre industrie; et, par là, on se soustrait à l’ordre du divin amour, et on se prive des appuis qu’on aurait trouvés dans l'exécution de cet ordre. Quelle folie! Comment pourrions-nous douter que Dieu n’entende beaucoup mieux que nous nos intérêts, et que Ses dispositions à notre égard ne nous soient avantageuses, alors même que nous ne les comprenons pas? Ne suffirait-il pas d’un peu de sagesse pour nous déterminer à nous laisser conduire docilement par cette aimable Providence, bien que nous ne puissions nous rendre compte, ni des ressorts secrets qu’elle fait jouer, ni des fins particulières qu’elle se propose ?
Mais, dites-vous, s’il suftit de se laisser conduire passivement, que devient le proverbe : Aide-toi, et Dieu t’aidera? Je ne dis pas qu'il ne faille pas agir; sans doute, il faut nous aider nous-mêmes; attendre tout du Ciel les bras croisés, soit dans l’ordre de la nature, soit dans celui de la grâce, serait un quiétisme à la fois absurde et coupable. Mais tout en coopérant avec Dieu, il ne faut jamais cesser de suivre sa conduite et de nous appuyer sur lui. Agir de la sorte, c’est agir avec assurance, et, par conséquent, avec calme. Quand, dans toutes ses actions, on se regarde comme l'instrument de la divine Providence, et quand on n’a en vue que d'accomplir ses desseins, on agit doucement, sans trouble, sans empressement, sans inquié-
tude pour l’avenir, sans regret pour le passé, s'abandonnant à cette paternelle Providence, et comptant sur elle plus que sur tous les moyens humains possibles; par là, on est toujours en paix, et Dieu tourne tout immanquablement à notre bien, soit temporel, soit éternel; quelquefois à l’un et à l’autre.
LETTRE VI
A LA MÉÈME
L'’abandon adoucit les énnuis de la solitude.
Ma chère Sœur,
Vous vous faites des peines bien superflues sur ce qui me regarde; vous vous persuadez que je considère comme un malheur l'isolement dans lequel je vis; et moi j'en pense bien autrement. Je bénis Dieu chaque jour de cet heureux coup de Providence. J’apprends par là à mourir à toutes choses pour ne vivre qu’à Dieu seul. Je n'étais pas si enterré à... Bien des choses au dedans et au dehors me soutenaient et me faisaient sentir que je vivais : à présent, rien de tout cela. C’est comme si j'étais dans un vrai désert, seul avec Dieu seul. Oh! que cela est bon! À cette solitude extérieure se joint pour moi un grand vide intérieur. Quelque pénible que soit cet état, j'en bénis Dieu, parce que je ne doute pas qu'il ne me soit salutaire. C'est une mort générale à tout le sensible, même spirituel : c’est une espèce d’anéantissement, par où il faut passer pour ressusciter avec Jésus-Christ à une vie nouvelle, vie tout en Dieu, vie dénuée de tout. dépouillée de toute
consolation où les sens pourraient avoir quelque part. Dieu me veut dénué de tout l'extérieur et mort à tout, pour ne vivre plus qu’à lui : que sa sainte volonté soit faite, qu’elle s'accomplisse en tout et pour tous les temps. Voilà la ferme colonne à laquelle nous devons demeurer immobilement attachés : c’est le fondement solide et inébranlable de toute notre perfection.
Vous veyez, ma bonne Sœur, combien je mérite peu votre compassion, puisque le sujet pour lequel vous me plaignez est précisement le sujet de ma joie. Je vous avouerai pourtant que la grande solitude dans laquelle je me suis trouvé ici tout à coup, ne m'a paru d'abord douce que par la partie supérieure ; mais dans peu mon âme en a été toute pénétrée. Une fois de plus, j'ai appris par expérience que nous ne pouvons mieux faire, même dans notre intérêt temporel, que de laisser aller les choses au cours et au pas de la divine Providence. C’est là mon grand attrait; et, plus que jamais, je suis résolu de m'y livrer aveuglément, sans réserve, pour tout, pour les lieux, les emplois, les temps, et enfin pour toutes choses. Depuis longtemps je me suis borné à demander à Dieu une seule grâce, qui consiste à n'avoir en ce monde que le seul désir de lui plaire, et la seule crainte de l’offenser : s’il m'accorde cette grâce, me voilà riche pour le temps et pour l'éternité. Je ne vous souhaite, comme à moi, que ce seul bonheur.
Que peut-on craindre de l’entier abandon à Dieu ? Outre la paix du cœur qui y est attachée, nous y trouvons encore notre perfection. Si le mérite consiste surtout dans le sacrifice, que peut-il y avoir de plus méritoire que l’entier sacrifice de toutes nos volontés, même de celles qui nous paraissent les plus raisonnables et les plus saintes, pour
accomplir la seule volonté de Dieu? N’ayons donc plus d'autre souci, n’ayons plus d’autre ambition que de nous unir à cette volonté infiniment miséricordieuse, bien assurés qu'elle nous sauvera, lors même que nous croirions tout perdu. ,
LETTRE VII
Bonheur que l’abandon fait goûter à une communauté de Clarisses.
Ma chère Sœur,
J’ai fait ici une trouvaille qui me satisfait plus que tous les agréments imaginables. Il y a, dans cette ville d’Alby, un monastère de Clarisses de la grande réforme, totalement séparées du monde, qui ne prennent point de dot, et vivent d’aumônes journalières. La Supérieure est une des plus saintes personnes que j'aie connues en ma vie. J’ai senti d’abord un grand attrait intérieur pour entrer en sainte société avec elles ; et presque toutes m'ont avoué avoir eu de leur part le même attrait. Je crois que Dieu me prépare quelques grandes grâces par leurs saintes prières. Elles sont très-intérieures, et pratiquent Pabandon à Dieu avec une perfection admirable. Comme je leur disais que, dans toutes les occasions favorables, je m'emploierais à leur procurer des charités, elles m'en parurent presque scandalisées ; et me prièrent de penser seulement à les rendre plus intérieures, plus détachées et plus saintes, par mes instructions et mes prières. On ne saurait rien imaginer de plus admirable que leur union, leur candeur et leur simplicité. Frappé de leurs grandes austérités, je leur demandais un jour si cette vie si dure n’altérait pas
beaucoup leur santé et n’abrégeait pas leurs jours ; elles me répondirent qu'il n’y avait presque jamais de malades parmi elles, qu'il en mourait très-peu de jeunes, et que la plupart d’entre elles dépassaient l’âge de quatre-vingts ans. Elles ajoutèrent que l’austérité et les jeûnes contribuaient à fortifier la santé, et à prolonger la vie, que la bonne chère abrége. Jamais je n'ai vu plus de gaieté et de sainte joie que chez ces saintes filles. Mais si on veut les contenter, il faut ne leur parler que des choses de Dieu, car, pour les choses indifférentes et les nouvelles du monde, elles ne peuvent les supporter, disant : Que nous fait tout cela et a quoi cela nous sert-il? Je m’assure que vous serez édifiée et bien aise pour moi de cette heureuse trouvaille ; car, bien que j'aie souvent demeuré ici, je ne savais que le nom de cette communauté, et je regardais toutes ces saintes filles comme des personnes mortes à tout, enterrées, et tout à fait invisibles.
Quelle grâce et quelle consolation pour moi! Je puis ajouter : quelle instruction pour ma sanctification ! C’est bien ici qu’il faut louer et bénir Dieu de ses merveilles dans les âmes.
LETTRE VIII
A LA SŒUR MARIE-ANNE-THÉRÈSE DE ROSEN (1734) Motifs de l’abandon du côté de Dieu : grandeur et bonté divines.
Ma chère Sœur,
Ne me demandez pas de nouveaux secrets pour conquévir l'amitié de Dieu et faire de rapides progrès dans la
vertu : je n’en connais qu'un seul, que je vous ai déjà exposé plus d’une fois, mais dont une expérience, chaque jour renouvelée, me démontre mieux l'efficacité vraiment infaillible : ce secret, c’est l'abandon à la Providence divine. Souffrez que de nouveau je vous le recommande, et ne vous lassez pas plus de l’apprendre que je ne me lasserai moi-même de vous l’enseigner.
Je voudrais pouvoir crier partout : abandon! abandon ! Et quoi encore? Encore abandon, mais abandon sans bornes et sans réserve, et cela pour deux grandes raisons :
1° Parce que la grandeur de Dieu et son souverain domaine demandent que tout plie, que tout soit abattu et comme anéanti devant sa suprême majesté. Cette infinie grandeur n’a pas de proportion avec notre petitesse. Elle domine tout, renferme tout, engloutit tout dans son immensité ; ou plutôt elle est tout : puisque tout ce qui est hors de la Divinité à reçu d'elle son être par la création, le reçoit encore à chaque instant par la conservation, qui est comme une création sans cesse renouvelée; puisque cet être qu’elle nous donne n'en sort jamais tellement qu'il ne demeure plongé et abimé dans son sein. Dieu est donc l'être de tous les êtres ; rien n’est, ne vit, ne subsiste et ne se meut que par lui et en lui : il est Celui qui est, par qui tout est, en qui tout est, et qui est tout en toutes choses. Les autres êtres, comparés au néant, paraissent quelque chose ; mais, comparés à Dieu, ils ne paraissent que néant ; ils ne possèdent l'être et la substance que par emprunt, tandis que Dieu existe seul par luimême, et ne doit rien qu'à lui-même. Il faut donc que, comme tout lui appartient nécessairement, tout lui revienne, et que son souverain domaine soit glorifié par toutes les créatures «sorties de ses mains. Les créatures
privées de raison le glorifient à leur manière, en suivant, avec une inviolable exactitude et une infatigable docilité, l'impression qu’il leur donne ; mais il a le droit d'attendre de ses créatures raisonnables une gloire bien plus digne de lui, celle qui résultera de leur abandon volontaire. Et comment ces créatures pourraient-elles faire un plus juste et plus digne usage de leur liberté, qu’en rendant à Dieu tout ce qu’elles ont reçu de lui, eten lui offrant, d'avance, tout ce qu’elles en recevront à l'avenir ?
Comprenons-le bien pourtant : cet hommage que Dieu attend de nous, lui seul peut nous accorder le pouvoir de le lui rendre, en nous donnant la pensée, le désir, le mouvement et la volonté. Que s’il nous accorde cette grâce et si nous en profitons, loin de nous applaudir nous-mêmes, il faut l’en remercier comme d’un bienfait qui couronne tous les autres bienfaits. Le mouvement même qui nous porte à lui adresser ce dernier remerciment, est encore une nouvelle grâce, aussi bien que la réflexion qui fait naître ce mouvement. Ainsi, chacun de nos instants, chaeun de nos actes, en accroissant notre dette, forment de nouveaux liens qui nous rendent plus dépendants de la, bonté divine. À cette pensée, l'esprit, le cœur, l’âme et toutes les puissances demeurent comme abimées, perdues, anéanties dans le profond abîime de ce souverain domaine. Nos mérites, ainsi envisagés, loin de nous inspirer de l’orgueil, nous pénètrent du sentiment de notre souveraine dépendance, qui, mieux comprise à mesure que nos yeux sont plus éclairés, finit par arriver jusqu'a l’anéantissement de tout notre être devant Dieu. C’est alors seulement que nous sommes dans la vérité, et que nous nous plaçons devant Dieu dans notre état naturel, qui est le néant. C’est alors aussi que nous pratiquons
DE LABANDON 189
le parfait abandon. Se maintenir constamment dans cette disposition intérieure, voilà ce que l’Ecriture appelle marcher dans la justice, dans la vérité; hors de cet état il n'y a qu'injustice et que mensonge envers Dieu : injustice, puisqu'on lui dérobe une partie de la gloire qui lui appartient ; mensonge, puisqu'on se flatte soi-même, et puisque l'on s’approprie ce qui ne peut jamais nous appatenir.
20 Le second motif de cet abandon sans réserve, c'est que Dieu n’a pas plutôt obtenu de sa créature l'hommage qui est dù à son infinie majesté, qu'il donne libre carrière à sa bonté infinie. Tout ce que sa créature lui a rapporté par un complet abandon, il veut qu’elle le retrouve par un don gratuit de sa miséricorde ; ou plutôt il lui rend infiniment plus qu’elle ne lui a donné, puisqu’au don qu’elle lui a fait de son être borné, il répond par le don de son infinie richesse. Ainsi, au fond de cet abime de l'abandon, où il semblait qu’elle allait trouver le néant, elle trouve l'infini. Quel échange de la divine libéralité! quelle industrie de la divine sagesse! quel jeu et quelle surprise de la divine bonté!
LETTRE IX
A LA SŒUR MARIE-THÉRÈSE DE VIOMÉNIL
Nouveau motif de nous abandonner à Dieu : sa paternelle Providence,
Je ne comprends pas vos inquiétudes, ma chère Sœur : pourquoi prenez-vous plaisir à vous tourmenter, comme
vous le faites, au sujet de l'avenir, alors que votre foi 4, C]
vous enseigne que cet avenir est entre les mains d’un Père infiniment bon, qui vous aime plus que vous ne vous aimez vous-même, et qui entend infiniment mieux que vous vos intérêts? Avez-vous oublié que tout ce qui arrive est conduit par les ordres de la divine Providence ? Mais si nous le savons, comment pouvons-nous hésiter à demeurer humblement soumis, dans les plus petits événements comme dans les plus grands, à tout ce que Dieu veut ou permet ? O que nous sommes aveugles quand nous désirons autre chose que ce que Dieu veut! Lui seul connaît les dangers qui nous menacent dans l'avenir, et les secours dont nous aurons besoin. Je suis fortement convaincu que nous serions tous perdus, si Dieu exauçait tous nos désirs; et voilà pourquoi, dit saint Augustin, Dieu, par miséricorde et par compassion de notre aveuglement. n’exauce pas toujours nos prières, et nous donne souvent le contraire d2 ce que nous lui demandons, comme étant dans le fond meilleur pour nous. En vérité, il me semble souvent que nous sommes presque tous en ce monde comme ces pauyres malades qui, dans la frénésie ou dans le délire, demandent précisément ce qui leur causerait la mort, et à qui on le refuse par pure charité et par une pitié bien entendue.
O mon Dieu ! si cette vérité était une fois bien connue, avec quel aveugle abandon ne nous soumettrions-nous pas aux dispositions de votre divine Providence ! Quelle paix et quelle tranquillité de cœur en tout et pour tout, non-seulement par rapport aux événements extérieurs, mais encore par rapport aux états intérieurs de l’âme. Lors même que les vicissitudes douloureuses par lesquelles Dieu nous fait passer sont la punition de nos infidélités, nous devons nous dire que Dieu l’a ainsi voulu, d’une vo
lonté de permission, et nous soumettre humblement. Il faut alors détester la faute, et en agréer les suites pénibles et humiliantes, comme nous le recommande si souvent saint François de Sales.
Oh! que ce seul principe bien entendu arréterait de troubles et d'inquiétudes inutiles et préjudiciables à la paix du cœur et à notr: avancement spirituel! Ne pourrai-je donc jamais, avec le secours de la grâce, insinuer dans votre esprit et surtout dans votre cœur ce grand principe de foi, si doux, si consolant, si aimable et si pacifiant ? O mon Dieu ! devrions-nous dire souvent : que toutes vos très-saintes volontés s’accomplissent en moi et jamais les miennes : que les vôtres s’accomplissent, puisque, infininiment justes en elles-mêmes, elles me sont encore infiniment avantageuses. Je sais que vous ne pouvez rien vouloir que pour le plus grand bien de vos créatures, dès qu’elles sont soumises à vos ordres; que mes volontés ne s’accomplissent jamais si elles ne sont pas de parfait accord avec les vôtres, puisque, dès lors, elles ne peuvent que m'être funestes.
Que si jamais, mon Dieu, il m'arrivait par ignorance et par passion de persister dans des désirs contraires aux vôtres, que j'en sois toujours confondu ou puni, par un effet, non pas de votre justice, mais de votre pitié fi de votre grande miséricorde.
Advienne que pourra, disait saint François de Sales; du reste, vive Jésus, je tienärai toujours le parti de la divine Providence ; la sagesse humaine dût-elle s’en arracher les cheveux ae dépit. Quand on est éclairé de la lumière céleste, on pense bien autrement que le commun des hommes; mais aussi quelle source de paix, quelle ressource ne trouve-t-on point dans cette manière de penser
et d'envisager les choses ! Oh ! que les Saints sont heureux ! oh!qu'ils vivent tranquilles, et que nous sommes misérables, aveugles et insensés de ne vouloir pas nous accoutumer à penser comme eux, et d'aimer mieux demeurer ensevelis dans les épaisses ténèbres de la maudite sagesse humaine, qui nous rend aussi malheureux qu'aveugles et coupables ! Mettons donc notre étude, nos soins, notre attention à nous conformer en tout aux saintes volontés de Dieu, malgré les révoltes intérieures. Dans ces révoltes même, il faut acquiescer à l’ordre de Dieu qui les permet, pour nous accoutumer à demeurer, en tout temps et pour toutes choses, devant lui, dans un état de sacrifice, par un silence même intérieur de respect, d’adoration, d’anéantissement, de soumission et d'amour, avec un abandon plein de confiance.
LETTRE X A LA MÊME Même sujet.
Ma chère Sœur,
Je vous plains de la continuation de votre croix, mais je vous plaindrais bien davantage, si vous n’en saviez pas profiter, au moins en faisant comme on dit, de nécessité vertu. Souvenez-vous de nos grands principes : 10 qu'il n’est rien de si petit ni de si indiffèrent en apparence qui ne soit ordonné ou permis de Dieu, jusqu'à la chute d’une feuille d'arbre ; 2° que Dieu est assez sage, assez bon, assez puissant, assez miséricordieux pour tourner les événe-
ments les plus funestes, en apparence, au bien et à l’avantage de ceux qui savent adorer et accepter humblement toutes ses divines et adorables permissions.
Y a-t-il rien de plus consolant dans la religion que ces deux principes ? quand d’ailleurs on est bien instruit que les répugnances et les révoltes de la nature, loin d'empécher le mérite de la soumission, ne font que l’augmenter lorsque cette soumission est sincère dans la partie supérieure ; et qu'on sait de plus que quelques petites impatiences et chagrins d'esprit à demi volontaires sont des imperfections et des fautes de pure fragilité, qui ne corrompent pas la soumission, mais en diminuent seulement un peu le mérite.
Souvent même ces imperfections nous sont utiles pour nous tenir dans l'humilité, et nous préserver du danger de tout perdre par nos vaines complaisances. Souvenezvous de ce grand mot de Fénelon : « Que c’est une grande grâce de Dieu de pouvoir souffrir, non pas grandement et courageusement, mais petitement et humblement, car par là on devient patient, petit et humble en même temps.»
Pour ce qui est de la grosse peine dont vous me parlez joignez-la à votre croix, comme un surpoids que la divine Providence permet qu'on y ajoute, et au lieu d’un figé, dites-en deux ; ensuite, demeurez en paix dans la partie supérieure de l’âme, quels que soient les orages et les tem. pêtes qui agitent la partie inférieure. Celle-ci est comme le bas de ces hautes montagnes, où il pleut et grèle à force, pendant qu'au sommet on jouit d’un ciel serein. Tenez-vous donc toujours élevée sur ces hauteurs salutaires, pour y être à couvert de la foudre et de tout fâcheux accident.
Il me semble que vous regardez encore trop la créature ;
194 ESTIME El AMOUR
pour moi, grâces à Dieu, je ne veux voir que lui dans tout ce qui arrive. Je remonte de tout à lui, pour ne dépendre que de lui. Puisque c’est lui qui nous met dans la dépendance de ceux qui nous crucifient, c’est de lui seul que nous dépendons en réalité. C’est lui seul, je le sais, qui fait ou qui laisse agir les hommes ; je ne veux rien recevoir que de sa main, n'avoir d'obligation qu’à lui, n’adresser mes actions de grâces pour tout qu'à lui seul. Si vous vous rappeliez combien les hommes contribuent peu aux choses vous verriez que c’est proprement la divine Providence qui ménage tout, d’une façon singulière, en faveur de ceux qui lui sont soumis, et qui arrange tout pour le mieux. Dieu sait faire naître les circonstances et les nécessités comme il lui plait. Qu'il soit béni de tout en tout à jamais!
Je sais qu'on trouve ma conduite un peu trop simple ; mais n'importe! Cette sainte simplicité que le monde abhorre, je la trouve si charmante, que je ne penseraiï pas même à m'en corriger. Chacun a sa voie : je respecte les prudents et les sages ; mais je me contente d’étre de ces pauvres, de ces simples et de ces petits, dont parle Jésus-Christ, et, après lui, saint François de Sales. Soyons bien persuadés que Dieu ménage tout pour le mieux. Nos craintes, nos activités, nos empressements nous font imaginer des inconvénients où souvent il n’y en à aucun. Suivons pas à pas les arrangements de la divine Provi dence et nous verrons ce qu'elle demande de nous : nous le voudrons, et rien au-delà. Oh ! que Dieu sait bien mieux que nous ce qui nous convient, pauvres aveugles que nous sommes! Souvent nos malheurs et nos peines viennent de nos souhaits accomplis. Laissons tout à Dieu, et tout ira bien. Abondonnons-lui tout généralement, voilà le
seul moyen de pourvoir infaillement et sûrement à tous nos véritables intérêts ; je dis véritables, car il y en a de faux et qui vont à notre rüine.
Mon abandon à la divine Providence, tel que je le concois et le conseille. n’est pas si héroïque ni si difficile que vous le pensez. C’est le centre de la paix solide ; on y trouve un repos inaltérable et à l'épreuve des événements les plus fâcheux. Ah! qu’on est bien payé des petits et misérables sacrifices qu'on fai: à Dieu! Et puis, à force d'en faire, on n’en fait plus, parce qu'on ne désire plus rien : on ne sait plus rien vouloir de soi-même, mais tout dans la seule volonté du souverain Maitre et selon ses divines permissions. Oh! l’heureuse situation pour cette vie et pour l’autre!
LETTRE XI