LETTRE XVI A LA MÊME
Crainte de se démentir et de se singulariser.
Quand on commence de vouloir être à Dieu tout de bon et sans réserve, il accroît, par les opérations intérieures de sa grâce, ce saint désir qu’il a lui-même inspiré; mais plus ce désir devient véhément, plus l’âme se sent pénétrée et saisie par la crainte de se démentir. Cette crainte est un nouveau don de Dieu, et pourvu que l’âme sache en bien user, elle en retirera de grands fruits; elle sera plus humble, plus défiante d'elle-même, plus vigilante, plus empressée à demander le secours de Dieu. Mais précisément parce que c’est un don de Dieu, l’esprit de ténèbres ne manquera pas de suivre sa tactique ordinaire. Lorsqu'il ne peut mettre obstacle aux dons de Dieu, il met en œuvre toutes ses ruses pour les gâter et les corrompre.
C’est ce qu’il fait par rapport à la crainte salutaire dont je parle, et il emploie pour cela deux sortes d'artifices. D'abord il tâche de rendre cette crainte démesurée, excessive, inquiète et chagrine, pour déconcerter et affaiblir lâme, afin de la jeter ensuite dans la pusillanimité et Pabattement. À cela, point d'autre remède que de rire du tentateur et de lui répondre : Celui qui a commencé l’ouvrage l’achèvera, et puisqu'il m'a recherchée par bonté, lors même que je ie fuyais, il n’aura garde de m’abandonner dang le temps que je le cherche de tout mon cœur.
Rappelez-vous, d’ailleurs, que la meilleure de toutes les garanties de persévérance est un bon commencement. Il est bien plus facile de poursuivre sa voie que d’en changer. Jamais il ne se serait fait de conversion, si on avait eu quelque égard à ces vaines craintes. C’est la première tentation des commençants. É
Mais voici une autre ruse plus dangereuse : le tentateur cherche des complices, et trop souvent il les trouve parmi les gens de bien. Il jette à la traverse de nos bonnes résolutions des personnes qui ne manquent ni d’une certaine sagesse, ni de bonnes intentions, et qui trouvent à redire à tout ce que la grâce inspire à certaines âmes, pour les faire sortir de la médiocrité. À entendre ces conseillers, d’autant plus empressés à donner leur avis qu'on le leur demande moins, c’est se singulariser d’une manière fàcheuse que de vouloir tendre à la perfection. Il ne faut jamais, disent-ils, rien outrer, ni prendre un train de vie contraire au naturel; ce qui est violent ne dure pas, et les exagérations sont blämables en toutes choses. Je n'hésite pas à dire que c’est là un des plus grands obstacles que la grâce divine rencontre dans les âmes appelées à la perfection. C’est le respect humain des cloîtres, aussi dangereux dans son genre que celui du monde, et qui n'empêche pas moins d’âmes de se convertir de l’imperfection à la sainteté que celui-ci en empéche de se convertir du mal au bien.
Quels moyens prendre pour éviter ces dangers ?
— Les voici : il faut surmonter courageusement, pour l'amour de Jésus-Christ, les impressions du faux respect humain; en faire souvent un sacrifice généreux au Seigneur; le prier de nous aider et de nous soutenir, et puis mépriser tous ces vains discours. Il suffit de rapprocher
des maximes évangéliques les sophismes captieux qu’on nous oppose, pour nous convaincre qu'ils ne peuvent venir de l'esprit de Dieu, mais uniquement du sens humain et de’ cette prudence charnelle qui est réprouvée de Dieu. Mais ce sont des personnes de piété qui tiennent ce langage! Cela peut être, et cela prouve seulement que ces personnes de piété ne jugent pas toujours des choses d’après les pures lumières de l'Évangile, mais qu’elles se laissent quelquefois abuser par de fausses préventions, par des considérations naturelles, par | un intérêt d’amourpropre, par erreur, par aveuglement, par ignorance. Ne faut-il pas, en effet, étre bien ignorant et bien aveugle pour ne pas voir qu'il n’y eut jamais de véritables conversions ou de profonds changements intérieurs qu'ils ne se fissent remarquer, soit dans le monde, soit dans la religion? Et pourquoi ces conversions se font-elles remarquer quand elles sont véritables ? C’est qu’elles s'étendent nécessairement, jusqu’à régler l'extérieur; et, lors même qu'il n’y aurait dans l'extérieur rien de désordonné à régler, l’ordre parfait et la paix céleste rétablis dans l’intérieur rayonneront infailliblement au dehors, ‘et se manifesteront par des marques sensibles dont les bons seront édifiés, mais dont peut-être la jalousie de quelques amourspropres s’irritera. Ne faut-il pas encore être volontairement aveugle pour ne pas comprendre que, dans le commencement d’une vie nouvelle, l'extérieur peut paraître gêné et contraint, parce que ni la personne changée ni les autres ne sont accoutumées à cette manière d'étre? En toutes choses, l’aisance vient de l'habitude.
Comment, d’ailleurs, veut-on qu'une âme qui est tout occupée à se tenir recueillie, à se combattre, à se contraindre à se faire cent violences extérieures ou intérieu-
res, comment veut-on qu'elle paraisse libre, gaie, enjouée, agréable, divertissante ? En vérité, si je la voyais telle, je douterais fort qu’il se füt fait aucun changement intérieur. — Il y à pourtant des personnes très-intérieures et qui paraissent très-gracieuses à l'extérieur. — Oui, après un assez long exercice qui a en quelque sorte naturalisé en elles le recueillement intérieur; mais, dans les premiers commencements, elles avaient le même air que vous, ma chère Sœur ; on a dit d’elles ce qu’on dit de vous. Elles ont laissé parler ; elles ont poursuivi leur marche, et Dieu les a enfin mises dans cet état qu’on appelle la liberté des enfants de Dieu. Vous y arriverez comme elles, soyez-en sûre; un jour viendra où votre recueillement sera sans gêne, sans contrainte, mais doux, agréable, complaisant ; alors, vous aussi, vous ferez l'agrément et la joie des autres, par le rejaillissement extérieur de la paix que fera surabonder dans votre âme le pur amour de Dieu et du prochain. Maïs on ne saurait en venir là tout d’un coup et dès le premier pas; c’est l'effet d’une assez longue pratique de la vertu et d’une vie intérieure qui, dans le commencement, paraît nécessairement génée et un peu forcée. Mais enfin, tout cela devient comme naturel. Quand vous en serez venue là, vous pourrez reprendre votre expansion et votre gaité, l’une et l’autre reformées et spiritualisées par les saintes opérations de la grâce; mais, dans le commencement, cela est impossible sans rien gâter.
Voyez l'ignorance de ces habiles raisonneurs. Leurs jugements et leurs discours me font pitié, car voilà précisément comme on parle, comme on raisonne dans le monde, quand Dieu, par sa grâce, y opère quelqu'un de ces véritables changements qui paraissent au dehors. Est-il pos-
sible que des Religieuses en soient là? C’est le démon d'illusion et d'erreur qui peut seul les faire parler, raisonner ainsi tout de travers. Dieu soit béni de tout ; il en tirera sa gloire d’une facon ou d’une autre® Pour vous, ne pensez qu’à supporter courageusement cette épreuve, en vous appuyant sur les enseignements de la foi et les conseils évangéliques, que ces grands raisonneurs semblaient avoir perdus de vue. Réjouissez-vous intérieurement de cette apparence de bétise et de stupidité, qui vous expose à leurs moqueries ; c’est la marque la plus certaine du changement qui s’est opéré en vous. Dites au Seigneur avec le Psalmiste : « Je suis devenue en votre présence, Ô mon Dieu, comme une bête de somme; personne ne pourra plus me séparer de vous. » Est-ce qu’au service d'un si grand Maître, tous les rôles ne sont pas également honorables ? Remplissez de votre mieux et dans la joie de votre cœur ce rôle de bêtise et d’embarras qu’il vous confie aujourd’hui; attendez patiemment le moment marqué pour un changement tout opposé à celui qui vient de s’opérer en vous. Alors vos facultés, qui sont comme liées en ce moment, retrouveront en vous tout leur jeu; l’aisance succédera à la gêne, et la sainte liberté des enfants de Dieu fera disparaître la crainte excessive,
La vue des imperfections de toutes vos œuvres est une grande grâce de Dieu, qui veut par là vous tenir dans l'humilité et dans de bas sentiments de vous-même; mais les rigueurs excessives auxquelles vous êtes tentée de vous livrer à cette occasion, les tristesses, les abattements, l’idée de réprobation ne sont que des suggestions de Satan, qui s’efforce par là de corrompre en vous le don de Dieu, et de le tourner en poison, Rejetez donc tout cela comme des pensées infernales, Ce sentiment vous revient et vous
reviendra sans cesse durant un certain temps, pour faire la matière de vos combats, de vos victoires et de vos mérites; mais ayez un peu de patience; l'ouvrage de la perfection ne se fait pas en un jour. N’aspirez point d’abord au plus parfait; c’est vouloir voler avant que d’avoir des ailes, comme parle sainte Thérèse. Contentez-vous de ce que Dieu vous donne et de ce qu’il fait pour le présent, sans vouloir rien au delà que lorsqu'il jugera bon de vous le donner. Vous éviterez ainsi les agitations intérieures, par où le démon réussit trop bien à bouleverser les âmes qui, dans la pratique de la vertu, cherchent moins la gloire de Dieu que la satisfaction de leur amour-propre. Impos- Sible, en effet, de ne pas reconnaître le dépit de l’orgueil piqué dans l’impatience avec laquelle elles voient leurs imperfections et dans la peine qu'elles éprouvent en se retrouvant au bas de l'échelle de la sainteté, alors qu’elles voudraient pouvoir se persuader qu'elles en ont atteint le sommet.
Croyez-moi, ma Sœur, tenez une conduite tout opposée. Aïmez votre abjection; laissez le bon Dieu faire paisiblement en vous son ouvrage. Permettez-lui d'y jeter les solides fondements de l'humilité, et de la cimenter par de fréquentes expériences de votre misère et de votre faiblesse. Nous risquerions trop de nous évænouir dans n0s pensées, si Dieu nous donnait d’abord toute la perfection que nous désirons. L’amour désordonné de notre propre excellence nous porterait à prendre l’essor, pour retomber bientôt, comme Lucifer, dans l’abîme de l’orgueil : Dieu, qui connaît à cet égard notre faiblesse, nous laisse ramper comme des vermisseaux dans la boue de nos imperfections, jusqu’à ce qu’il nous voie capables d'être élevés, sans en ressentir aucune vaine complaisance dans nous-mêmes et
aucun mépris pour les autres. Cette conduite de Dieu, pleine de sagesse, de bonté, fait l'admiration de ceux qui conduisent les âmes ; mais combien ils ont lieu d’être afligés quand les âmes, sujettes à ces miséricordieuses épreuves, refusent de les comprendre, et s’'irritent quand on leur explique les voies ineffables de la divine Providence.
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