ACTE I, SCÈNE V. ai
A cette heure m'emplit d'émotion encor.
Je désire l'entendre et qu'elle me confie
Votre nom, le récit de votre simple vie,
Votre chagrin caché, si vous en avez un.
Mais non, vous me croyez sans doute un importun.
Ou pis encor, un fat qui cherche une aventure.
Vous allez me jeter une réponse dure
Et partir en riant et sans avoir compris
Combien votre rencontre avait pour moi de prix.
LOUISE
Non, monsieur, je ne suis qu'une très-pauvre fille. Je me surveille seule et n'ai pas de famille ; Bien que vous m'étonniez, je ne sais pas comment On repousse quelqu'un qui parle poliment.
Pourquoi me défier? Votre parole amie Ne peut pas, je le crois, murmurer l'infamie. Mais seulement ma vie obscure et sans secret N'aura, soyez-en sûr, pour vous nul intérêt.
Et puis que voulez-vous enfin que je vous dise?
JULIEN
Mais votre nom d'abord?
LOUISE
Je m'appelle Louise, Et vous?
JULIEN
Moi, Julien.
aa L'ABANDONNÉE.
, LOUISE
Et vous voulez savoir Vraiment ce que je suis ?
JULIEN
Oui, venez vous asseoir Ici, sur ce vieux banc, faic pour la causerie.
LOUISE
Vous le voulez. Ce n'est pas une raillerie?
JULIEN
Oh! non, parlez. N'est-on pas bien sous ces rameaux?
LOUISE
Mon histoire? Elle peut se dire en peu de mots.
Je n'ai connu jusqu'à l'avant-dernière année
Que le coin du pays normand où je suis née.
C'est un nid de pêcheurs, un port de vingt bateaux
Qu'à la haute marée on lie à des poteaux ;
On y voit l'Océan au bout de chaque rue.
Là, je grandis auprès d'une aïeule bourrue,
Car ma mère était morte à sa fièvre de lait ;
Et j'ai couru longtemps nu-pieds sur le. galet.
Tous moururent alors, le père avant l'aïeule,
L'homme à la mer, la vieille en pleurant. Toute seule
Au pays, il fallut enfin m'expatrier ;
Car je ne pouvais pas y vivre du métier
Qui me nourrit ici, faiseuse de dentelle.
C'est simple, vous voyez ; mon existence est-elle