ACTE I, SCÈNE V
Mais si je croise alors, sur les joyeux chemins,
Les couples d'amoureux qui vont en ribambelle, •
Je ne sais plus pourquoi je me suis faite belle.
Si je cueille une fleur au pré", c'est seulement
Par maintien, et mes doigts reffeuillent tristement,^
Mon cœur devient mauvais. J'en veux à la nature
De tant de cris d'oiseaux et de tant de verdure,
Et je rentre au plus tôt, triste, dans mon logis.
Mais ces faiblesses-là, c'est mal, et j'en rougis.
Quelque chose me dit que je ne suis pas faite
Pour l'amour printanier et sa brillante fête ,
Et le pressentiment qui n'est jamais trompeur
M'engage à conserver ma sagesse et ma peur.
JULIEN
Oh! puisque vous avez prononcé la première
Ce mot tout radieux de joie et de lumière,
Puisque de votre cœur il s'échappe, enivré
De libre espace ainsi qu'un oiseau délivré,
Puisque l'écho des bois, les nids dans la ramure,
Tout vous le fait comprendre et tout vous le murmure,
Ce mot que votre voix fait plus pur et plus doux,
Pourquoi donc, adorable enfant, le craignez-vous?
Ah! si c'était l'amour tel que ces pauvres filles
L'éprouvent dans la folle ivresse des quadrilles,
Dont l'aveu leur est fait par un bouquet donné
Et qui plus vite encor que les fleurs est fané,
Votre candeur aurait bien raison de le craindre. w
Il fait mal, et son souffle impur pourrait éteindre
La sereine clarté qui veille dans vos yeux.
Mais il en est un autre, innocent et joyeux, *
Qui vous attend, qu'il faut que votre cœur connaisse,
Bon comme le ciel bleu, beau comme la jeunesse,
Léger comme un oiseau dans le soleil levant,
Et frais comme un baiser sur le cou d'un enfant !
Quand vous allez rêver, seule, dans la campagne,
C'est l'amour qui vous suit et qui vous accompagne,
Et vous fait revenir ainsi, pleine d'émoi ;
C'est lui qui, se mettant entre mon livre et moi,
Ce soir, m'a fait errer, triste, sous les étoiles ;
C'est lui qui, du feuillage épaississant les voiles,
Guide mystérieux,- nous a pris par la main;
Lui qui nous a conduits dans le même chemin;
Lui qui me fait si tendre et qui vous fait si belle ;
C'est lui qui nous unit, c'est lui qui nous appelle!
Le jour baisse.
LOUISE
Pourquoi me tenez-vous ce langage? Ai-je eu tort De vous croire et d'avoir confiance d'abord?
Ne serrez pas mes mains. Je suis toute troublée. Que ne me suis-je donc tout de suite en allée, Lorsque vous m'abordiez avec cet air peureux?
JULIEN
Oh ! ne me quittez pas. Je suis bien malheureux. Pauvre enfant, laissez-moi votre main; elle tremble. Vous ai-je dit, depuis que nous sommes ensemble, Voyons, un mot, un seul, qui pût vous offenser ?