CHAPITRE II
Après les fêles de cette dédicace , qui fut célébrée avec grande pompe , le vénérable Hugues voulut couronner l'œuvre de la construction de tout le couvent , en élevant sur la basilique qui venait d'être consacrée quatre tours, en mémoire des clous (au nombre de quatre, selon le sentiment des plus anciens docteurs de l'Eglise) avec lesquels Notrc-Seigncur Jésus-Christ a été attaché à la croix k. Ces quatre tours ou clochers , célèbres dans le pays , ont été détruites une première fois, et ont été rétablies au temps de l'abbé Hugues , lors de la troisième reconstruction de l'église \ Raphaël de Beauchamps dit que ces quatre clochers ou pyramides, comme il les appelle, étaient aperçus de très-loin *. « On appelle quelquefois, dit le P. Ignace 7, l'abbaye d'Anchin les Quatre Clochers , ce qui a donné occasion à ce proverbe :
Anchin quatre clochers.
Deux ccnU cloches. »
» C'est-à-dire qu'il y a deux clochers sans cloches , ce qui est vrai dans ce sens. »
Hugues ajouta à l'entrée principale de l'église un vaste portique supporté par des colonnes sur leurs piédestaux , et un grand vestibule avec une chambre judiciaire pour traiter les affaires ecclésiastiques. Le prieur d'Anchin , ayant aussi , comme l'oflicial , autorité pour juger les causes criminelles, à l'époque dont nous parlons , c'était le frère Titubaldc qui était prieur. Dans ce même endroit , on lavait les pieds aux pauvres qui étaient accueillis par les moines. Hugues construisit aussi de belles galeries claustrales pavées en marbre et ornées de colonnes , de même qu'un lavoir avec ses appuis et tout ce qui y était nécessaire. Ce lavoir était d'une architecture miraculeuse : une grande colonne tordue en grès avec son fût d'une seule pièce, s'élevait du milieu et s'épanouissait en nervures à la voûte d'une espèce de coupole. Parmi les ruines d'Anchin , on voit encore deux trançons de ce magnifique monolythe tout parsemé des monogrammes du Christ , de rosaces et de coquilles , reconnaissante par l'originalité élégante et la grâce capricieuse de sa forme. Au-dessous des bâtiments , Hugues établit la cuisine avec un four.
Cependant l'argent manqua pour subvenir à l'achèvement de la toiture , bien que Marcelin et Aelard , archidiacres de Cambrai , y eussent dépensé tout ce qu'ils avaient. Un gentilhomme de Cambrai , le chevalier Ilasulanon , par l'inûucnce du vénérable Hugues , avait quitté le monde pour mener la vie religieuse parmi les moines d'Anchin , et il avait consacré ses richesses , qui étaient considérables , à l'érection du monastère et de l'église d'Anchin ; et d'après les conseils du Rw* évêque Gérard et de l'archidiacre Aelard , que nous venons de nommer , il établit une maison de pauvres ou d'aumônes avec ses lits , ses foyers et tout son mobilier , pour y recevoir les indigens et infirmes qui se présenteraient. L'évêque affecta au service de cette maison de charité le revenu de l'autel de Cantin; et du consentement de l'abbé Alard et des frères , l'alleu de Fustcn avait été appliqué aussi à cet usage.
A cette époque aussi , l'île d'Anchin était formée en partie de marécages dont les émanations, en se répandant, corrompaient la pureté de l'air; et l'abbaye n'était pas en sûreté , parce qu'elle était mal fermée de certains côtés par de petites rivières dont les eaux , endormies depuis longtemps dans les roseaux , avaient été envahies par la tourbe. Les moines creusèrent de nombreux fossés pour la conduite de ces eaux stagnantes ; ils rendirent plus facile et plus large le cours des rivières qui ceignaient
• F. de Bar. M s. n* 767 du catal. de M. Dulhilleul. * F. de Bar. Aid.
* R. de Ucaiichampa,- Hist. Franeomeroving. Synopsit , p. 802.
7 Le I*. Ignace, Mim. du diocèse d'Arras, t. iv. p. 4C5. Ma. Bibl. de la ville d'Arra.
l'abbaye ; ils établirent de grands viviers qui fournissaient abondamment d'excellents poissons ; et dans l'enceinte du monastère , on réserva des prés et des jardins. Le plus grand de ces jardins subsista longtemps au temps du prieur François de Bar; on l'appelait communément YhorteU , comme pour désigner le jardin par excellence : c'était le jardin de l'abbé.
La règle de saint Benoît interdit aux frères de sortir de l'enceinte du monastère ; dans cette règle il est dit : « Il faut, autant que l'on pourra , bâtir les monastères dans une situation commode , afin que Ton puisse avoir les choses nécessaires , comme de l'eau, un moulin, un jardin, une boulangerie, et d'autres lieux qui donnent facilité pour exercer des arts et des métiers différents , en sorte que l'on ne soit point obligé de sortir de l'enceinte des murs , parce qu'il n'y a rien qui nuise davantage au salut des âmes. Nous voulons que cette règle soit lue publiquement, pour empêcher qu'aucun des frères ne se serve de son ignorance comme d'une raison légitime , pour ne la pas observer » Or le moulin de la communauté était distant d'environ six milles de l'abbaye ; les moines cherchèrent les moyens d'en établir un dans l'île même , assistés des conseils du vénérable Hugues, qui, ainsi que nous l'avons dit, était fort habile <Ians l'art de l'architecture. Hugues donc, à la tête de trente terrassiers, avait entrepris de diriger un ruisseau de la rivière de Scarpe , jusqu'au lieu de la chute du moulin nouveau , construit dans l'intérieur du monastère même. Mais lorsque les terrassiers furent parvenus à l'endroit où la terre était marécageuse , les eaux se répandirent en abondance, débordant les rives trop basses , et inondèrent au loin les prairies; et l'on ne pouvait plus s'en rendre maître pour les diriger vers le moulin. Force fut alors d'implorer de nouveau la libéralité du R"*évèque, afin de poursuivre ce travail qui était devenu plus urgent et plus difficile. 11 s'agissait de combler des terrains creux et d'élever des digues, pour contenir les eaux et les faire arriver au moulin. Tant qu'il vécut, l'évêque vint en aide à l'abbaye d'Anchin; et lorsqu'il mourut, il légua le soin de celte œuvre à son successeur , Lambert , évoque d'Arras ; car il se passa un assez longtemps avant que ces ouvrages fussent menés à fin ; et après l'abbé Alard ils ont été continués sous les abbés Alelme ou Anselme et Haymcric. Ces travaux étaient regardés comme étant d'une si grande importance pour le bien de l'abbaye , que les moines d'Anchin décernèrent des services annuels et des prières commémoratives pour les bienfaiteurs qui y avaient pris part.
En l'année 1087, le révérend Alard , premier abbé en date de l'Eglise d'Anchin , quitta la terre pour le ciel \ Les chroniques ne disent rien de son âge ni des circonstances de sa mort. On sait qu'il fut enseveli sous le premier marbre de la basilique de Sainte- Marie d'Anchin. Une simple lame de cuivre fixée sur son tombeau portait une inscription gravée , rappelant modestement le souvenir de ses vertus. Cette lame a été enlevée au seizième siècle par des soldats allemands l0.
Un fait qui témoigne de la bonne renommée que le monastère d'Anchin sous la conduite de son premier prélat avait déjà acquise , c'est que l'abbaye d'Afilighem, qui a été commencée en 1075, fondée en 1083 , bâtie et dédiée en 1086, s'adressa à l'abbaye d'Anchin pour en obtenir des maîtres et des modèles d'observance monastique. L'abbé Alard conlia cette mission importante à deux de ses religieux , le frère Titubalde prieur d'Anchin et le frère Hodulphe. 11 vint lui-même les présenter aux novices d'Afflighcm et ouvrir avec eux les exercices réguliers la veille de l'Ascension en 1085. Ces deux
" in Règle de taint Brnott , nouvellement traduite et expliquée, tn-4*. Pari* , 1C8Î), I. 3, p. 5?8. 9 Sigcbcr , Juctar. Aquicini. > 1 F. de Dar , Ms. cité.