‹ L'Abbaye d'Anchin. 1079-1792. [With plates.]Chapitre 184 sur 306 · ROZE · texte numérisé non relu

ROZE

Le prieur, vivement blessé des insinuations et des accusations calomnieuses que cette lettre faisait peser sur lui , avait écrit aux deux gentilshommes qui étaient cités dans la lettre, M. de Mastaing et M. de Thun , ainsi appelé du nom du village, près de Cambrai, dont il était seigneur (son nom était Belle -Forrière) , pour invoquer leur témoignage contre les faits mensongers que d'Hours alléguait. Quand il eut reçu les réponses qui le justifiaient complètement et démontraient la fausseté de ces accusations , il convoqua le chapitre , et là , après avoir exposé l'affaire et après avoir rendu évidente l'imposture , il interpella le frère d'Hours et lui demanda ce qu'il avait à dire contre de pareils témoignages et contre l'affirmation de ces gentilshommes. Mais d'Hours , sans plus s'émouvoir, répondit simplement qu'il en appellerait au prince d'Orange. Le prieur fut stupéfait d'une telle impudence jointe à une telle perversité; et indigné de le voir aussi arrogant lorsqu'il aurait dû être confus, il lui fit une sévère réprimande. Néanmoins , comme il avait été averti que le coupable était résolu à ne pas obéir, et qu'il serait soutenu dans sa rébellion par d'autres moines , le prieur, pour éviter le scandale , ne jugea pas à propos de lui infliger de châtiment. Par les mêmes motifs , il crut ne pas devoir parler de la pétition analogue de Joachin Zoelte, qu'il avait entre les mains.

Ce Joachin Zoette avait dans le couvent un parti considérable ; et même parmi ceux des moines qui n'approuvaient pas le but final de ces pétitions, il y en avait un certain nombre qui , n'ayant que le désir honnête d'obtenir un administrateur religieux au lieu d'un laïc , étaient disposés en faveur de Joachin Zoette , qu'on préférait d'ailleurs généralement à d'Hours de Bonnières.

Voici cette requête de Joachin Zoette, laquelle avait été rédigée par un certain Italien, et par le mari de la sœur de Joachin.

A son alteie et nosseigneurs du conseil d'état,

Remonstre en toute révérence dom Joachin de Zoette, religieux de l'abbaye d'Anchin , qu'il entend que ladicte alteze et messieurs ont l'intention de pourveoir d'administrateur tant au spirituel qu'au temporel de la dicte abbaye de l'ung des religieux d'icelle , & cause de l'expatriation de l'abbé , parquoy le dict remonstrant seroit induict pour la bénévolence de la plus grande partie de ses confrères, de supplier sadicle altete et messeigneurs qu'il leur plaise procurer à ladicte provision par les suffrages de leurs voix , et partant comoiectre personnaige expert es négoces et qualifié , pour tenir deue information sur la capacité et idoneité d'ung , deui ou trois desdicts religieux , plus capables pour la dicte administration , aflln que sadicte alteze et messeigneurs puissent , par leur pourvoyance, choisir et coin mec tre celluy quy sera trouvé convenir pour la gloire de Dieu . service de la patrie et salut d'iceulx religieux. Quoy fesaot , le dict remonstrant espère qti<sa dicte alteze et messeigneurs auront regard d'icelluy pour sa profession, ayant eu cest honneur d'avoir esté préféré et dénommé le premier ès précédentes informations après le décès de dampt Jean Lentailleur, dernièrement abbé, qui prétendait, de son vivant, le faire dénommer en son coadjuteur. Et la provision faicte de leur dict abbé expatrié , les dicts religieux le choisirent pour leur prieur conventuel , combien que le dict abbé pour la haine et l'indigna-

lion conceue contre luy l'auroit mis hors de la dicte abbaye de laquelle à Aymeries, où il a continue enseigné et presché; et s'il plaist à la majesté divine qu'il parvienne à la dicte administration , espère aussy tellement se eonduyre qu'icelle majesté divine en aura gloire et votre alti-ze et messeigneurs satisfaction , la patrie coutentement et se9 confrères leurs vertueux désirs et consolation.

Les noms de ceux qu'avons dénommés pour recepvoir les voix :

1 • Monsieur de Marchiennes , abbé dudict lieu.

2" L'administrateur de Saint-Saulveur, de Valenchiennes.

3° Le doyen d'Arras.

4° Le doyen de Tournay.

3° Le conseiller Richardot.

fi° M* Jean Bryas, conseiller d'Arthois.

7 0 M* Pierre de Bellevale , aussy d'Arthois.

On avait joint une apostille par laquelle on insinuait adroitement que la nomination de M. de Coupigny n'avait été qu'un moyen de surseoir à une provision régulière et définitive ; cette apostille placée en marge de la pétition , disait :

Son alteze a déjà commis quelqu'un à l'administration des biens de cette abbaye , tenant la provision d'icelle encore en surséance pour causes. Faict en Anvers, le îv de may 1578.

Signé : Vanarsseliers.

Ainsi que nous l'avons dit , le plus grand nombre des religieux , qui n'avaient que des intentions honnêtes et qui , sans arrière-pensée , ne désiraient que ce qu'ils croyaient être le bien de la religion et l'avantage de la maison , servaient innocemment les projets des conspirateurs et des ambitieux. Quatre jours avant que l'on eût reçu la pétition de Zoettc , ratifiée et apostillée selon l'esprit du prince d'Orange , et au nom de l'archiduc Mathias, les moines, ce qui prouve évidemment qu'elle avait été convenue et préparée à l'avance , les moines avaient tenu un conseil , ou plutôt un conciliabule où avaient assisté plusieurs frères , tels que Guillaume Moullart et dom Lemeere qui , dans l'innocence de leur âme et ignorant les manœuvres qui se tramaient, n'en prévoyaient pas les suites. A ce conseil avaient été appelés le docteur Liévin Pontanus et le licencié Ferrarius; on y avait discuté et arrêté les bases d'une requête à présenter à Anvers par des commissaires délégués au nom des religieux d'Anchin, aux fins d'obtenir que le surintendant fût choisi parmi quatre religieux élus selon la règle , pour tout le couvent. Les motifs exposés dans ce premier faclum , n'avaient d'ailleurs rien de "séditieux , ni de contraire en apparence à la règle et à la bonne discipline , n'était qu'ils couvraient des intentions coupables de la part de quelquesuns. Le prieur, à qui l'on présenta cet exposé, bien qu'il n'y voulût pas souscrire , n'y avait trouvé rien à redire. Néanmoins, le licencié Ferrarius, homme d'une grande sagacité, qui avait pris part à la discussion, ne voulut pas non plus le signer, alléguant qu'il n'était pas de tous points conforme à ce qui avait été convenu.

Cependant cette pièce , datée du xii mai 1 578 et signée de d'EIours, de Noël Fruy , de dom Louis Grenet, de dom Pierre Passet , de Guillaume Moullart, de dom Lemeere et du docteur Liévin Pontanus , fut communiquée à chacun des religieux et à tous les frères des prévôtés et prieurés, afin de les engager à souscrire à la requête qui devait être envoyée à la cour. Ceux qui dirigeaient l'intrigue avaient écrit aux abbés et prélats du diocèse les plus influens , afin de s'appuyer de leur autorité; mais ils s'étaient bien gardes de faire connaître les réponses qu'ils en avaient

Page 1