‹ L'Abbaye d'Anchin. 1079-1792. [With plates.]Chapitre 49 sur 306 · CHAPITRE vu. m · texte numérisé non relu

CHAPITRE vu. m

Alors donc dans les couvents, notamment dans les monastères bénédictins, où les lettres et les arts étaient soigneusement cultivés, il y avait des religieux dont la vie était consacrée aux travaux du manuscripteur et du miniaturiste. Dans la paix et le silence du cloître, ces saints et patients ouvriers, incessamment courbés sur le pupitre du rubricateur, dépensaient tout ce qu'ils avaient de ressources dans l'imagination, tout ce qu'ils avaient d'adresse, de goût et de ferveur persévérant*! à transcrire sur le vélin, et à illuminer de naïves et ingénieuses miniatures, les livres sacrés, les histoires, les chroniques, les missels, les antiphonaires , les traités des arts divers et tous les trésors des sciences divines et humaines. C'est assurément une étude des plus attrayantes que celle qui conduit à retrouver l'histoire de cet art du manuscripteur rubricateur, à rechercher le sens de ces mystiques hiéroglyphes dans les ravissantes miniatures dont sont émaillées ces précieuses pages.

On nous pardonnera de nous arrêter un instant à cette époque, non pas pour célébrer les mérites glorieux et les actes éclatants des grands hommes et des saints personnages qui ont illustré le douzième siècle , mais pour nous donner la joie de découvrir, après sept siècles, l'humble trace que quelques-uns de tes pieux artistes du monastère d'Anchin ont laissée sur leur passage dans la vie , et de remettre en lumière des noms qui avaient disparu dans le lointain des âges.

Parmi ces livres si curieusement ouvrés, et qui ont été écrits à Anchin mémo, et au temps^de saint Gossuin , il en est un qui nous a particulièrement intéressé , c'est le traite de saint Augustin de Trinitatc, en quinze livres 11 est d'un bout à l'autre écrit de cette écriture belle et lucide du 12* siècle. Les lettres majuscules, et surtout les initiales de chacun des quinze livres, sont d'un style charmant, plein de fantaisies surprenantes, ingénieusement variées.

Mais le verso du premier feuillet de ce livre est occupé tout entier par une grande miniature formant frontispice. Le vermillon d'Orient, le carmin, l'azur, le bleu d'outremer, le verd , l'or y brillent dans tout leur éclat primitif; seulement, l'argent4*, comme dans presque toutes les miniatures un peu anciennes où nous l'avons rencontré, s'est oxidé et est devenu noir.

Ce frontispice indique que le manuscrit est l'ouvrage de moines d'Anchin , particulièrement du frère Bauduin et du frère Jean. Le premier, mort à l'âge de cinquante ans, et qui avait commencé le travail, est représenté couché dans un tombeau. Le second, le F. Jean, offre a Dieu, sous les auspices et recommandations de saint Augustin et du bienheureux Gossuin , abbé du monastère , le manuscrit terminé. Ces circonstances sont expliquées par une légende , en vers léonins i0,

w N- 593 du calai, de M. DuthlHœul.

*• A cette époque, le 13* siècle, l'argent, comme l'or, était souvent mis en usage pour écrire la tim* , mi pour orner les majuscules et les miniatures des manuscrits , soit que ces métaux fussent employés a l'étal uYneiv, c'est-à-dire en poudre suspendue dans un liquide, ou en feuilles, tantôt collées immédiatement à l'aide d'une substance adhésive, quelquefois appliquées avec l'intermédiaire d'un apprêt ou d'une pâte plus ou moins éj-aisse, et qu'on polissait à l'aide d'un bruni«eotre. Pour ce qui est de l'or, il se retrouve toujours parfaitement conservé, tandis que l'argent, de quelque manière qu'il ait été appliqué, après un certain temps se trouve constamment altéré, noirci et fesant tache , tellement que nous avons rencontré des feuillets qui en étaient corrodés a troués. Est-ce une simple oxidalion de l'argent, ou s'esl-il formé quelque hydrosulfate, ou quelque nitrate, ou azotate d'argent, par la combinaison de l'oxlde du métal avec le soufre, l'hydrogène , l'aiolc . contenus dans les substance* animales comme le vélin ou le parchemin f

** On appelle léonins certains vers latins dont les deux hcmisUches riment ensemble. On n'est pas bien assuré Au temps ou les vers léonins ont commencé d'être mis en usage. On pense qu'ils sont ainsi appelés du nom de leur inventeur Léon.

inscrite en caractères microscopiques sur les philactères ou listons que tonnent les personnages figurant dans ce petit drame, qui est disposé de la façon que nous allons dire :

Au bas du tableau, est un personnage couché dans un tombeau; on lit sur le fond : BaUuinus. C'est le moine Bauduin , revêtu de la coule des bénédictins , de couleur brune. Sur un philactère qu'il tient de la main gauche ,* on lit :

Post operis prima, terra peto mortuus ima. Ergo mémento mei, qui legis alla Dei.

C'esl-à-dtre : - Après les prémices du travail, Je meurs, et descends au fond de la terre. » A donc souviens-toi de moi, toi qui Us les grandeurs de Dieu. »

Sur une plinthe du tombeau , au-dessus du mort , est écrit :

Exurgente Deo, ruit Iste jubileo; Maio , complendis donis ternisque kalendls ; Quarts dics Paschœ, tibl carnis eum sine fasce Dirigit , Agne Del; decus illi redde diel.

- bleu s'étanllevé, Bauduin est tombé en son jubilé (l'Age de Su ans). » en mai, à la fin des treizièmes kalendes.

• Le mercredi de Pâques tous l'envoya dégagé de la chair, i

- Agneau de Dieu, rendez-lui la splendeur du jour. ■

Au pied du mort, un moine dit en levant les mains :

Luge©, spero tamen , pace fruarls. Amen. - Je pleure, et pourtant j'espère que tu jouiras de la paix. Ainsi soit-il. •

Au chevet du mort, saint Martin dit en le bénissant :

« Sols préservé de la flamme, des vers, de la poix, ami spécial. »

Un ange , emportant l'âme du défunt , les ailes épandues , tient en main la croix , d'où descendent ces paroles :

Pervia clave cruds foveat te regia lucls Ad laudis fructuin exen de carcere ductum.

• Que par la clef de la croix s'ouvre pour toi le palais de la lumière, - et sorti du noir cachot , jouis de ta gloire. -

Au-dessus du tombeau , au centre du second plan , un moine , en coule verte , tient un livre où se lit son nom : Joliamies. Il offre à Dieu son travail par un ange qui apparaît sur sa tête, et prononce ces mots, en son nom, et en celui du miniateur et des collaborateurs :

Suscipc scriptores et eorum, Christe, la bores Adjulos precibus a geminls patribus.

• Accueille, 0 Christ, et les écrivains et leur» labeurs, «• assistés des prières des deux Pères. ■

L'un de ces deux Pères est saint Augustin, placé à gauche; son nom est écrit au-dessus de lui , et sur un philactère sont ces mots :

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