‹ L'abbaye de Beavliev-lès-Loches et quelques monuments de sa dépendanceChapitre 15 sur 49 · C.'uif suivant .{ B. rfu yhn · texte numérisé non relu

C.'uif suivant .{ B. rfu yhn

LE TOMBEAU DE FOULQUES NERRA

mence à trouver des fragments de poterie en terre et en verre, une portion de fémur encore en place. La têle se trouve rejetée au côté droit, la mâchoire en l'air, et près d'elle une petite tête en tul, sculptée et peinte; quant à la mâchoire inférieure, placée

Phol. Yvon.

Tomheau de Foulques Nerra. 'l'été du del'unt et tête de statue.

près du fémur, « rapprochée de la mâchoire supérieure, elle s'y adapte parfaitement. Les os sont presque tous enfermés dans un mélange de vidange blanche et de charbon , qui occupe le fond du cercueil. » Etant emportés à la main, les médecins présents y reconnaissent : « deux fémurs brisés, quelques fragments de vertèbres, les deux clavicules, l'axis, des phalangettes, les deux temporaux et la tête avec ses deux mâchoires garnies de toutes leurs dents. On remarque que les os du crâne sont complètement soudés. Les dents ont conservé leur émail; mais elles ont, comme le reste de la tête, un aspect jaune foncé, presque brun; elles sont un peu usées, sauf les incisives : une des dents s'est perdue dans le trajet de la mairie. Le reste des os est excessivement friable et tombe en poussière à la moindre pression. » En passant au tamis la terre du cercueil, on trouva encore quelques morceaux

d'os et de poterie, un anneau et un objet dans lequel quelquesuns virent un bout de fourreau d'épée ou de poignard, en cuivre ou en bronze.

Le lendemain, M. Y von. photographe à Loches, fit une reproduction de la tète. Le reste des terres tamisées donna encore des fragments de verre, une médaille brisée, des grains de collier ou de chapelet en os, un petit morceau de fer rond, et une autre médaille, '< sur laquelle M. d'Espinay a cru lire: ... VLCO COU {FVLCO COMES), avec, au revers, d'après M. Gautier : ECA ... VRBS ANDECAVI {?). On avait remarqué sur le cercueil des stries en losanges et en fexiilles de fougère, dans le genre des pierres en petit appareil du castrum de Loudun et des sarcophages carolingiens décrits par MM. de Caumont et Cochet. M. Gaxitier les dessina.

Le soir, <•< les ossements sont replacés dans une case maçonnée faite à la tête du cercueil, » que l'on remplit de terre non sans y déposer une bouteille cachetée du sceau de la fabrique et contenant un procès- verbal sommaire. Puis M. le curé, après une dernière bénédiction, tit sceller au znortier le petit compartiment et le grand couvercle dans son premier état. Comme les dessins rappelaient que le tombeau était surmonté d'un édicule voûté, en enlevant les enduits et le badigeon du mur du fond du transept, on vit '•' les traces parfaitement distinctes d'une ogive détruite », dont on releva le plan. Finalement, les assistants signèrent le procès-verbal des opérations, dont nous avons donné ici les indications nécessaires.

A fontaine dans le préau du couvent est à la fois la source utile à l'observation des principes d'hygiène, le mémorial emblématique et le décor artistique qui ajoute au pittoresque du milieu, d'ordinaire plein de charmes, qu'il s'agisse des cloîtres des abbayes ou des collégiales. Le couvent continuait ainsi la tradition de l'atrium romain, dont on retrouve la disposition dans la plupart des installations monumentales du vieux temps. La règle monastique y ajoutait les préceptes posés par les fondateurs d'ordres.

Indépendamment des divers soins recommandés par la propreté, tels que l'à-propos de se nettoyer les mains avant l'entrée au réfectoire, ordinairement contigu au préau ou bien à l'église pour le service religieux, il y avait les usages liturgiques. Le Jeudi saint, l'abbé lavait les pieds à douze moines en souvenir de la Cène du Christ, et Ton se souvient à cet égard du superbe Lavatorium placé au côté sud- est du merveilleux cloître du Mont- Saint-Michel. Au décès d'un religieux, on faisait la toilette mortuaire, et l'eau de la fontaine servait une dernière fois à l'hôte du couvent et au familier du préau, à tous égards si favorable aux pieuses méditations.

Au surplus, le symbolisme, qui joue un rôle considérable dans l'art chrétien, n"a pas été sans prêter son inspiration à la création des fontaines monastiques. Les emblèmes dont on les ornait rappellent parfois les souvenirs de l'Orient et les usages bibliques. On n'a pas oublié qu'à Jérusalem, notamment, on remarquait une fontaine dont Veau mystérieuse avait la réputation de guérir les malades. Elle s'appelait Betsaïda et était entourée de cinq portiques, par lesquels on y accédait. Le comte Foulques, dit le Jérosolymitain pour ses pèlerinages en Terre sainte, n'a-t-il pas songé à transporter dans son couvent favori la fontaine Betsaïda avec ses multiples portes? De fait, il est bien permis de voir un ressouvenir du monument biblique dans la fontaine de Beaulieu aux huit arcades avec sa pyramide monumentale, même avec les embellissements qu'elle a pu recevoir dans la suite.

Dans le couvent se perpétuait une tradition au sujet d'un clocher bâti par Foulques Nerra. On disait que. sous l'influence des idées architectoniques que lui avait données la vue des monuments d'Orient, et en particulier sous l'inspiration du saint Sépulcre qu'il avait vénéré et dont il avait rapporté un fragment, le comte avait doté Beaulieu d'un clocher imité de ce dernier édifice, c'est-à-dire de forme circulaire ou polygonale. Dora Galland. dans son Histoire, s'est fait l'écho de cette tradition, qui devait bien avoir quelque fondement. Lors de la restauration de l'église rompue, dit-il, Foulques '•' l'orna d'un clocher fait comme l'église du Saint-Sépulcre, qui n'y était pas avant l'accident w.

S'agit-il ici d'un campanile sur l'intertransept? Outre la difficulté d'installer en cet endroit un clocher ayant la forme du Saint- Sépulcre, on connaît la forme du clocher roman par les dessins de Gaignières. — Est-il plutôt question d'un clocher placé à l'entrée occidentale? En principe, les tours de forme ronde ou à pans coupés ne sont pas inconnues, bien que rares; mais il importe de remarquer que Foulques, habitué à élever des murs

considérables comme celui de la nef, a dû bâtir une tour dont on retrouverait la silhouette dans les dessins, dans les arrachements actuels ou dans le sol. Or l'entrée de l'église n'a révélé aucun clocher de ce genre, ni dans les dessins anciens, ni dans l'examen de la tour quadrangulaire du xii" siècle toute d'une venue, ni dans les fondations du voisinage. Il n'y a donc pas à chercher de ce côté.

Il s'ensuit que la science archéologique de dom Galland a été en défaut sur ce point, comme au sujet des voûtes en pierre de la nef qu'il attribuait à Foulques Nerra. La tradition qu'il a recueillie était vraie au fond, mais il ne l'a pas bien entendue. Avec plus d'éléments d'informations, nous avons le devoir d'essayer de mieux comprendre.

Belleforest, qui a été renseigné par le Lochois François Grujet, conseiller du roi, écrit : « Il (Grujet) dit qu'il a veu une Pyramide de la hauteur de dix à douze toises, et icelle toute de pierre, en la concavité de laquelle se voit quelque escriture en lettres gothiques, et icelles très anciennes. » Il se demande si ce sont « lettres gauloises, romaines ou des Goths », et conclut : « De cecy je laisse libre le jugement à ceux qui iront tascher de lyre ces lettres ^ »

A son tour, Duchesne signale à Beaulieu : <■< Un très remarquable vestige de l'antiquité, c'est à sçavoir une Pyramide de dix à douze toises de hauteur et tout de pierre , en la concavité de laquelle estoient gravez quelques caractères, que les uns ont estimez gotiques, les autres gaulois'. »

Un peu plus tard, vers la fin de la première moitié du xvif siècle, l'abbaye fut visitée par le savant géographe du Buisson, qui nous a laissé dans son manuscrit, conservé à la bibliothèque Mazarine, la description de ce qu'il a vu. Il y a notamment celle d'un clo-

' Cosmo^^rap/iic , etc., éd. 1.17.1.

^ Les Anliqxiités, etc., éd. 1(124, P- 52 1.

cher à pans, qui recouvrait la fontaine du cloître. Voici cette description, avec les notes historiques qui précèdent et que nous préférons ne pas diviser.

« Dans le pourpris de cette mesme abbaye, se veoit une pyramyde ronde par dehors, ou cône à écailles si bien jointes qu'il semble que ce ne soit qu'une seule pierre. Elle est à huit faces par dedans, ayant trois ou quatre rangs d'escriture qui va tout à l'entour desdites faces et circuit intérieur. Elle est noire unciale et plus, et latine, à caractères qu'on nomme gothiques, presque toute effacée, apicihns litferanmi soJis rcstantibits prœter aliqiwt verha et syUahas. Entr'autres il me souvient d'y avoir veu cecy : deiqtie que je prends pour deniqne ou pour relique à cause que les trois premières lettres sont mutilées et à demi-mangées, et n'y a que les trois dernières entières. Ce n'est donc pas ni charactères ni langage gothiques ou gaulois, comme dit Duchesne, mais escripture latine de cinq à six cents ans. Aussi la tradition ou mémoires de l'abbaye portent que ce fut leur dit fondateur Foulques Nerra qui la bâtit pour servir de couverture à un bassin de fontaine pour lusage des moines, comme il y en a une semblable, quoique de moindre hauteur et apparence, à Saint- Aubin d'Angers.

'< Ce bassin se veoit encore là, à demi rompu, la fontaine estant tarie, et est de ligure arrondie de pierre de liais ou sonnante, d'une toise et plus de diamètre, et gravée tout autour par le dehors de testes tournées l'une à l'autre et se regardant deux à deux, de fort bonne sculpture. La pyramide ou cône est portée sur huit piles composées de petites colonnes très longues et mesme ayant les chapiteaux fort gothiques. Il y a donc huit entrées soubs la dite pyramide qui sont huit arcades et ouvertures, hautes de deux toises environ sur terre, et le solide de la pyramide du cône au-dessus de la porte a dix à douze autres toises environ de hauteur^ //

' Du Buisson, ms de la bibliothèque .Mazarine.

Vers 1685, en vue du Moiiasticoii Gallicaiiuni , Tahbaye de Beaulieu appartenant à la Congrégation de Saint- Maiir, on dut préparer une vue cavalière du couvent; mais la planche n'a pas été exécutée. Du moins, on possède une courte notice qui, d'après M. Delisle, a été rédigée pour l'accompagner. Elle décrit en particulier le bassin central et est ainsi conçue : << Stat etiamnum illa Pyramis elegantis admodum structuras et quam demirantur omnes inter ruinas monasterii conservatam (ruines des Anglais au xv" siècle).

Superstes ergo sola fuit prœfata Pyramis, in cujus medio prasgrandis rotundus, sipedalis aut circiter spissitudinis, lapis collocatus est, habens in cir-

cuitu suo affabrè sculpta ubique capita, e medio ejus tons olim scaturiebat, in usum oflicinarum monasterii, ibique monachi lavabant manus ante refectionem\ >/

'< L'an 1676, le 10 de décembre, jour de sainte Eulalie d'Emerite (patronne de la paroisse de Genillé), il lit sur les 3 heures du soir un ouragan si affreux, que la pointe de la piramide en tomba, aussi bien que plusieurs maisons des villes de Loches et de Beaulieu; ce qui détermina les religieux à faire abattre cette pyramide après cet accident. A peine les maçons avoient-ils com-

Logis au bord de l'Indre, :i l'ouest du cloitre et de la fontaine.

* Chronique de l'xthaye, par C;aifi:neron , i68.5. Bibl. Nat., lat. 12662, f" iigv.

84 L'ABBAYE DE BEA ULIEU-LES-LOCHES

mencé de l'abattre, que M. le procureur du Roy (Olivier Colin) y fit opposition et en écrivit à la cour, qui lit défense d'y toucher par un arrêt du conseil du 7 novembre 1697. (Par cet arrêt) S. M. fait défense de faire abattre ladite pyramide et ordonne de faire incessamment les réparations qui seroient nécessaires pour qu'elle soit en bon état, et de l'entretenir de sorte qu'il n'y arrive aucun dommage, sous peine de désobéissance, et enjoint à M. l'Intendant de Tours de tenir la main à l'exécution dudit arrêté. >/

Dans un dossier formé en 1697 afin de parer à toute destruction de la pyramide, on trouve un dessin à l'échelle quelque peu sommaire, mais intéressant pour nous, et une note descriptive portant au dos cette mention : '< Piramide — joindre dans ordonnance du xi' novembre 97 — pour qu'elle ne soit pas détruite. >/ La note, qui donne l'état de dégradation, est conçue en ces termes : '■r La piramide qui est dans le cloistre de l'abbaye de Beaulieu paroist avoir esté bastie en mesme temps que le monastère, qui fut fondé au commencement du xi" siècle par Foulques de Nera, comte d'Anjou. C'est un ouvrage octogone dont la base a 24 à 2^ pieds de diamètre, et environ 80 pieds d'élévation, il y en a 5 costez qui se sont bien conservez, mais les trois autres ont esté beaucoup endommagez par la pluye et le mauvais vent, principalement celui qui est à l'occident est tout mangé et menace ruine. Il s'y est mesme fait un grand trou qui a bien ^ pieds en quarré parce que les pierres en sont tombées. Le haut de cette piramide a aussi esté miné par la pluye, environ s à 6 pieds de hauteur, le bas est en assez bon estât. Il y avait autrefois une fontaine où les religieux s'allaient laver avant d'entrer au réfectoire; mais elle est ruinée'. //

Une note conservée à la Bibliothèque nationale, et qui est considérée comme d'environ 1700, porte: -r Tout ce qu'il y a de remar-

' Archiv. nation., L. loio.

quable à l'abbaie, c'est une pyramide de pierre de taille, qui est dans le cloître. Elle fut élevée au commencement de l'onzième siècle par Foulques, comte d'Anjou, lorsqu'il fonda l'abbaie. La baze a 24 à 25 pieds de diamètre, et environ 90 pieds de hauteur. Il y avoit autrefois dedans une fontaine d'eau vive, où les religieux lavaient leurs mains quand ils alloient au réfectoire. Les dehors sont ouvragés par de petits compartiments semblables à ce qu'on appelle aujourd'hui, en termes de blason, vairé et contrevairé, avec un tel artifice que ces compartiments paroissent à l'œil tous égaux depuis le bas jusqu'au sommet de la pyramide. Sur un bruit vague qui courut en 1697, que les religieux vou- 1 oient l'abattre et démolir, il y eut un arrêt du Conseil donné à Versailles, le xi novembre de la mesme année, qui le leur défend, et il leur fut signifié le 2 décembre suivant'. »

Dom Galland, dans son Histoire de Beaiilieii, dont le manuscrit appartenait il y a quelque trente ans à M. Fleurus Olivier, propriétaire à Bleneau (Yonne), a donné la description la plus complète que nous possédions ; nous la transcrivons ici.

f<. Pyramide située dans le cloître de Beaulieu. • — C'est un monument des plus beaux du royaume, que Foulques Nerra, fondateur de cette abbaye, lit bâtir pour servir de calotte ou de couverture à un grand bassin porté de huit piliers. Le bassin, qui était d'une seule pierre de taille, recevait l'eau d'un puits appelé Puits-Renard, situé à un petit quart de lieue de Beaulieu, au-dessus de la chapelle de Bonne-Nouvelle, en Guigné, qu'on voit dans le grand chemin qui conduit au Liget. Ce puits n'avoit pas plus de s pieds d'eau excellente, et ne tarissoit jamais; il n'a que 10 pieds de profondeur en tout, à prendre du rez de la la terre du grand chemin. On voit dans le fond une fenêtre par laquelle passoit l'eau qui, par le moyen de canaux, descendoit

I liibl. nat., lat. 12662, f" i,3q.

de la grande rue et, après avoir passé sous les murs de ville et sous des jardins, entroit dans le bassin et formoit un jet d'eavi de plus de 30 pieds.

« La forme de la Piramide de Beaulieu est un octogone qui a huict faces, huict angles; l'ouvrage du dehors est façon d'ondes; le dedans, au-dessus des huict pilliers, diversifié et marmouzé.

« En les deux faces du costé du Levant, les lettres, que l'on tient estre gothiques, sont si effacées par l'injure du temps, qu'elles ne sont point lisibles.

'< En les deux faces du costé du midy : en la première face paroissent ces lettres :

Fis BVSV PENSIRc lADoc S

( J oanncs Bush sacer dos. PetnisEnsircsaccr dos. J oanncs Adocsaccr dos)

<-< En la seconde face :

5 lECSVS TVS {Dominns Jcsiis Christus)

" Plus bas des susdites lettres, en la mesme face, sont ces lettres moindres , plus petites que les susdites lettres :

.V-S'/iAV^AVA [Nicolaus Sengrcn saccrdos)

« En la quatrième face du côté du couchant :

LVES S {Ludoviciis Vesi sacerdos)

« En la deuxième face, il y a encore quelques apparences, mais si effacées qu'il n'y en a aucune en son entier.

« En les deux faces du septentrion; en la première :

RELIQUE RUN M FRs CVRIN [ReliqueriDit niuiidiiiii fratcr Claiidiiis Uri novitiiis)

<■< Plus bas des susdites lettres, il paroist encore certains caractères qui ne se peuvent lire; en la deuxième face, l'on ne peut apercevoir aucunes lettres.

« La hauteur de la Piramide est fort recoinmandable, estant ellencé de terre environ de dix-huit toises, porté sur huict petits pilliers qui chacun porte son angle, sa face; chaque pierre travaillée en façon d'ondes par le dehors, et par le dedans lort polie depuis la pointe jusques au-dessus desdits pilliers, moins qu'une toise autour de la piramide qui est tout diversifié de marmouzez.

« Le bassin qui recevoit l'eau antiénement est tout d'une pierre très dure, qui a de circonférence vingt-quatre pieds de roy, et deux d'espesseur; autour de laquelle sont gravées faces d'hommes à double rang. Les curieux qui viennent remarquer tout l'ouvrage n'estiment pas moins ce bassin que la Piramide ^ >/

Dans V Al maiiach historique de Tour aine pour Tannée 1755, on lit : " Au milieu du cloître de leur monastère, fondé en 1007 par Foulques de Nerra, on remarque avec admiration une pyramide de 18 toises de hauteur, d'une forme octogone, dans laquelle il se trouve un bassin qui a 24 pieds de circonférence. Ce monument, orné de figures et de reliefs, tant dedans que dehors, attire la curiosité des étrangers. »

Celui de l'année 1756 porte : " On voit dans le cloître une pyramide de pierre de hauteur extraordinaire et de forme octogone, avec un bassin de 24 pieds de circonférence. Dans sa concavité sont gravés quelques caractères que les uns croyent être gothiques, les autres gaulois. Ce monument est admiré des étrangers. »

' Le texte de dom Galland a été cite ou reproduit partiellement par M.M. L. Archambault, de Salies et Nohilcau, et intégralement par .M. Boulay de la Meurthe. Le passag-e qui va de lalinéa : » La forme de la piramide, - à * n'estiment pas moins le bassin que la piramide », se retrouve avec le schéma truste des inscriptions dans le fonds D. Ilousseau, soit que celui-ci l'ait copié dans dom Galland, soit plutôt qu'il s'agisse d'une note communiquée par ce dernier, qui sur place pouvait à la fois tenter de déchift'rcr l'inscription et éclairer ses confrères.

ISAlmanacIi de 1774 est plus explicite : /■' L'abbaye de Beaulieu présente aux curieux deux monuments antiques. L'un est frappant par sa singularité, l'autre par la rusticité de son exécution. Le premier, dont la bâtisse ne paraît pas remonter au delà du règne de François V\ est une pyramide de iio à 120 pieds d'élévation, creuse dans sa totalité. Elle présente huit surfaces égales; chaque angle de ces surfaces est soutenu de colonnes accouplées, dont le chapiteau donne naissance à un arceau, qui se termine sur le chapiteau des colonnes accouplées de la surface voisine : le socle qui sert de base à ces colonnes forme une enceinte régulière, et à huit pans perpendiculaires à ceux de la pyramide qui terminent ce monument.

« La frise de chaque colonne est ornée d'agrafes : quatre seulement portent dans leur contour des griffons, des chauves-souris et des aiglons, ce qui prouverait que les deux arceaux qui soutiennent ces quatre colonnes accouplées servaient de principales portes pour arriver au bassin qui se trouve au milieu de l'enceinte que couvre cette pyramide. Ce bassin, de 24 pieds ou environ de circonférence, nous persuaderait aisément que ce monument aurait été construit dans la vue de procurer aux religieux un réservoir d'eau, propre à leur usage journalier.

-r La délicatesse de ce monument, jointe à la solidité de son exécution, nous a décidé à le rappeler aux amateurs qui le verront toujours avec un nouveau plaisir. Les angles extérieurs de chaque surface, travaillés avec soin, sont à vive arête et poussés avec propreté. L'intérieur de la pyramide a 12 pieds au-dessus des arceaux sur lesquels elle est établie : il présente en relief de petits arceaux sur de petites colonnes accouplées, dont la irise est également chargée de sculptures '. //

' Ce dernier texte a été cité par M. de BusaeroUc dans son Dktiojinairc i^éographiqut;. historique t't bic)i,'raphiqiie, t. I. — Il est superflu de faire remarquer que l'attribution de la fontaine à l'époque de P""rançois I" est dénuée de tout fondement.

Dans une description de la Touraine en 1784, dont le manuscrit appartient à M. A. Viot, et que nous avons publiée jadis, on lit : « On voit dans l'abbaye de Beaulieu une pyramide de iio pieds d'élévation; elle couvre un bassin de 24 pieds environ de tour; huit surfaces égales sont soutenues chacune par des colonnes accouplées, dont quatre seulement portent dans leur contour des grillons, des chauvessouris, des aiglons.

Aucune inscription, aucun titre n'indique la cause et l'usage de ce fastueux monument; onapeine à croire qu'il n'ait été élevé que pour servir de réservoir d'eau à l'abbaye. »

Fontaine cl cloître.

Détail du dessin de Gaigniéres à la Bibliothèque nationale.

La pyramide de Beaulieu, comme œuvre originale, a frappé les imaginations et n'a pas manqué d'influer sur le type des clochers : les dubes ou cônes de la collégiale du château de Loches, les clochers de Beaulieu et de Cormery, de l'abbaye de Déols et d'autres. S'il faut en croire du Buisson, l'abbaye de Saint- Aubin, à Angers, avait une pyramide de ce genre, quoique plus petite. Mais, en observant que les plans de ce couvent ne montrent pas d'édicule de cette façon, on se demande si le voyageur, d'ordinaire si averti, n'a pas fait une confusion avec Saint- Cyprien de Poitiers, également couvent de Bénédictins, qui lui aussi offrait une pyramide semblable, vraisemblablement tille ou sœur de celle de Beaulieu.

Beaumesnil, en 1780, la décrit ainsi : « C'est un édifice de pierre renfermé dans l'enclos de l'abbaye de Saint -Cyprien, haut d'environ 16 toises sur 14 de circonférence, qui, quoique de figure circulaire, n'est pas moins un heptagone percé de quatorze petits arceaux, dont deux en chacun des pans. Ce bâtiment sert aujourd'hui de lavoir aux moines, et est à peu de distance de l'église et tout en face de l'entrée de cette maison. Je le crois un charnier, en ce que son intérieur ne paroît avoir jamais eu de pavement, et que la fosse centrale en a été comblée par la suite. »

La pioche allait parler à son tour. Au cours de fouilles faites en 1874, on mit à jour les fondations de cet édicule, qui permirent de le comparer avec les dessins, d'ailleurs assez médiocres, que l'on connaissait. Les archéologues poitevins, en étudiant la question, se crurent autorisés à placer la pyramide de Saint- Cyprien à la tin du xif siècle, sinon au début du xiii" siècle. Mais ils firent observer les différences entre le style de celle-ci et celle de Beaulieu, qu'ils considéraient comme séparées presque par deux siècles\

Mais revenons à Beaulieu. Des descriptions que nous avons données à la suite, afin de les compléter les unes par les autres et de pouvoir en tirer les conclusions utiles, se dégagent plusieurs points relatifs au caractère, à la destination et à la date du monument. Nous devons essayer de les mettre en relief.

§ I. — Caractère de l'édifice.

Le monument comprenait un bassin rond et un édicule, ou pyramide en forme octogonale évidée, à pans ouverts, et terminée par

' Cf. M. de Longuemar dans le Bull, des Anliq. de l'Ouest : ■■■ Rapport sur les fouilles » (2= trim., 1874) et " la Pyramide de Saint-Cyprien » (7° trim., 1875), inséré avec lég-er remaniement dans le Bull, mitnumental l'juill.-août 1875, p. 335); M. Ledain (id., 2" trim., 1874) : " la Pyramide de Saint-Cyprien, le clocher de Déols et la fontaine de l'abbaye de Beaulieu. *

Il y a de Tanalogie entre la pyramide de Beaulieu et le clocher de Saint-Leu-d'Esserent (Oise).

un toit conique. Le bassin, d'environ 24 pieds de circonférence et de 2 pieds d'épaisseiar, était en pierre très dure ; son pourtour était orné « de taces d'hommes gravées à double rang », et affrontées deux à deux, <■< de fort bonne sculpture, » ce qui lui donnait une particulière originalité. La pyramide en pierre de taille, d'environ 100 pieds de hauteur totale et de 24 pieds de diamètre, avait absolument la forme octogonale de la base au sommet. Sur un socle uni s'élevait un soubassement de 4 mètres de haut, sur lequel reposait le toit conique. Les angles du soubassement, formant support, étaient rehaussés d'un faisceau de colonnettes accouplées deux sur chaque retour, de manière à constituer un rythme harmonieux, des lignes bien pondérées et une ornementation à la fois simple et élégante, d'une forme agréable et harmonieuse. Sur les chapiteaux avec frise décorée de volutes, de feuillages, d'entrelacs et d'animaux, reposaient les voussoirs d'arcades formées d'un triple tore.

Ces baies servaient à communiquer avec le bassin central, et il semble que quatre d'entre elles jouaient plus particulièrement le rôle de portes. A l'intérieur, on retrouvait, avec plus de simplicité, les voussoirs avec colonnettes accouplées et ornements. Au-dessus régnait un entablement, duquel s'élançait la pyraipicie évidée, dont les huit côtés étaient rehaussés de motifs imbriqués ou ondes, qui donnaient l'impression de feuillages superposés, d'écaillés ou de vairs héraldiques. Dans ces reliefs et ces creux, d'un pittoresque achevé, la lumière accrochait à loisir ses rayons et ses ombres de façon à produire des sensations presque orientales, d'un charme tout particulier.

L'intérieur évidé de la pyramide était à surface lisse, et, audessus des colonnettes et des arcades , il était d'ouvrage « diversifié et marmouzé » ou « diversifié de marmouzez » sur l'étendue d'une toise. Tout autour régnait une inscription qui se poursuivait sur chaque face intérieure de l'octogone. Par malheur, c'est

ail XVII"' siècle qu'on a essayé de la relever pour la première fois, et le temps avait rongé la plus grande partie des lettres. Sa disparition complète est une raison de plus pour essayer d'en préciser le caractère, sinon le sens.

Il importe d'écarter d'abord toute formule en langue et en lettres gauloises et romaines, ainsi qu'on l'a écrit sans avoir vu. Par caractères « gothiques //, les auteurs ont entendu parler non pas de l'écriture en usage à partir du xiii'' siècle, mais bien de l'écriture moyenâgeuse, différente de la classique. Par '•' i;nciale »/, suivant l'expression de l'un d'eux, il faut manifestement entendre la capitale fleurie, plus ou moins mélangée et capricieuse, telle qu'on la voit dans les manuscrits et sur les monuments au cours du moyen âge. C'est ce que rendait fort bien l'un des plus experts des visiteurs, du Buisson, en disant que " c'est escriture latine de cinq ou six cents ans ». Par les termes " d'escriture noire », faut-il comprendre e[ue l'inscription était non pas gravée, mais peinte, ou bien en creux et rehaussée de noir ou de mastic par manière de nielle, ainsi qu'on le pratiquait autrefois? Peut-être.

Ce qu'il y a de certain, c'est que la légende était en langue latine. Mais quelle en était la teneur? Pour la comprendre, il importe avant tout de ne pas partir d'un laux point. Parce que, au temps passé, plus d'ini moine s'est amusé à graver son nom sur les murs (et plus d'une fois les archéologues se réjouissent de cet oubli de la discrétion religieuse), il ne laut pas s'imaginer qu'une inscription officielle, sur un monument d'un caractère très particulier, pouvait servir à recueillir une série de noms des hôtes de céans. Pas davantage il ne convient de faire entrer en ligne de compte le caractère fantaisiste de fontaine symbolique (parce que très haute), et fi;néraire (parce que pouvant servir à laver les morts après avoir lavé les vivants). Cette interprétation funéraire ne servirait qu'à faire perdre la véritable piste. Précisément, c'est pour s'être mis en tête une idée étrange de cette sorte que l'érudit

dom Galland v a cherché des noni propres, tous phis bizarres les uns que les autres, de " Busu >/ à '•' ladoc //, et des cjualitications de '< novitius ,/ et de '•' sacerdos », à cause de l'S répété, comme si le terme de « frère » ou << père // ne prenait pas ici la place de « prêtre ».

Essayons de reprendre la

Cote cittNi^t H^ R,ce :

fPBVS' PENSJR^ JAcloc

FLuit^n et CM. ytres blas bcida ■

NseNdRiw

Côte du CoucHaat

LVESS Côté d-itJVorci

RELiqviRVN 00 F"' CUKIN

voie normale de l'épigraphie.

Suivant l'usage, une inscription officielle aussi importante, sur tout le poirrtour de la pyramide, a eu pour but de rappeler les circonstances de l'établissement, qu'il s'agisse de fondateur laïque ou ecclésiastique. Si nous avions à proposer une formule, nous la résumerions en ces mots : « Elevé avec le concours ou sous l'abbatiat , , T~

inscnptiDii de la toiitaiiic, de A^. , abbé, en lan A", ,/ et d'après un manuscrit du xvnr siècle.

peut-être était-elle suivie de

quelque formule pieuse dans le genre de celles des anciennes

cloches ^

Le commencement de la légende pouvait être du côté du levant, oîi les lettres très effacées étaient devenues plus illisibles, si bien que dom Galland (que nous sommes obligés de suivre dans sa transcription matérielle, du moins pour essayer de deviner quelque sens sous ses lettres plus ou moins bien lues et reproduites), n'y a rien relevé. Nous poursuivons du côté du midi.

' Peut-être se complétait-elle par une lètrende artistique dans le trenre de l'inscription arravée sur le portail de Notre-Dame de Paris.

Sur le premier pan :

Fis BVSV PENSIRc lADoc S

Nous proposerions de lire :

ARTIBVS IMPENSIS ODONIS

Sur le second pan :

5 lECSVS TVS

Nous serions tenté de voir un vestige incompris de : O VON DAM ABBATIS S GENVLPHI

Plus bas, en lettres plus petites :

NSENGRIN

nous fait songer à :

YSENGRIN

Ce nom du loup dans les fabliaux du moyen âge, en caractères <■< moindres », peut avoir été ajouté après coup par quelque moine. On sait, en effet, qu'au vieux temps, on désignait le loup par les termes << Jsangrin. Isengrin, Ysengrin ». Notamment on le voit dans les Annales de Jacques Meier (lib. VIII); dans Guibert (lib. III de Vita sua)\ dans le roman d'Auberj, et dans le roman du Renart, où on lit :

Lupus qui sapiele en sornon Isenerin, veni)it en lor route.

A cet égard, on peut supposer cju'il s'agit ici d'un personnage de ce nom d'Isengrin, ou de celui de Le Loup, comme on le rencontre parfois. Peut-être même s'agirait-il, par manière d'antiphrase, d'un rapprochement avec le rusé mystificateur d'Isengrin, de '' maître Renart //. Ne voit-on pas, sur la belle tour sud d'Amboise, le nom de '< Regnard, » qui a été un " maître de l'oeuvre »? Et puis, n'y a-t-il pas le nom très suggestif de la source de la fontaine?

Sur la lace du couchant , au premier côté :

... LVES S

Peut-être s'agit-il de :

SOLVES

Sur la face du nord :

RELI QVE RVN M FRs CVRIN

et, au-dessous, des caractères illisibles.

Du Buisson avait lu '•' deique, denique, relique ». Cette dernière lecture coïncide bien avec celle de dom Galland, et elles se corroborent mutuellement, en sorte que l'on pourrait comprendre :

RELIQVERVNT ME FRATRES CVRIN ET

Nous serions ici en présence des religieux qui ont élevé la pyramide. On se rappelle que le célèbre cloître du Mont- Saint- Michel garde gravé sur ses rosaces, aussi en capitales fleuries, le nom de Dans Garin, que l'on peut considérer comme l'un des artistes dont le nom est attaché à la construction de la Merveille. On a pu procéder de même auparavant, pour ce qui regarde l'édification de la petite merveille d'un autre couvent de Bénédictins, de celui de Beaulieu.

§ 2. — Destination de V édifice.

Les détails de la description fournie par les visiteurs ne laissent aucun doute sur l'usage de cet édicule. C'était une fontaine monumentale. On sait que la plupart des cloîtres renfermaient un puits ou une fontaine, et plusieurs de celles que l'on voit en Italie sont des œuvres d'art remarquables. Ces fontaines servaient à

96 LABBAVE DE BEAULIEU-LÉS-LOGHES

louniir l"cau ]M)ur l'alimentation et pour la cuisine, parfois aussi pour le lavage soit du linge, soit des mains; en certains endroits, comme au Lavatoriuiu du Mont-Saint-Michel, on v laisait la cérémonie du lavement des pieds le Jeudi saint, et l'on pouvait aussi y laire la toilette des morts.

Ici, par le témoignage des religieux, on sait que l'eau venait de la source dite le Puits-Renard, à un quart de lieue (v aurait-il quelque rapport avec le mot gravé YSENGRIN?^ et cpi'une canalisation passant sous le mur de ville amenait l'eau dans le bassin rond d'une vingtaine de pieds de circonférence. Par suite de la pression, il v avait un jet d'eau d'une dizaine de mètres de haut. Dom Galland dit, en 1741, que ce bassin " recevoit l'eau antiénement », ce qui indique qu'elle n'v arrivait plus à cette époque. Peut-être, à l'occasion de la chute de la pointe, en 1697, cessat-on d'y prendre de l'eau, dont la prise aura été faite en une autre partie du couvent. Du moins, depuis répoc]ue de sa construction, cette fontaine servait à l'usage du couvent. Quant à la pyramide qui surmontait le bassin, elle avait été construite pour le couvrir et pour servir de décoration. C'est une idée semblable qiri a inspiré les édicules pleins, tels que ceux de la fontaine de Beaune à Tours, de la fontaine d'Amboise à Clermont, et les autres charmants édifices que la Renaissance éleva en France ou bien en Italie, oii le visiteur les étudie et les admire encore avec tant d'empressement.

En 1696, un ouragan démolit une partie de la flèche, et les religieux, par précaution, allaient la démolir totalement, quand ils en furent empêchés par l'intervention de Olivier Collin, procureur du roi à Loches. Sur son rapport, un arrêt du Grand Conseil, en novembre 1697, interdit la destruction de l'édicule, ainsi que nous l'avons lait observer plus haut.

LA FONTAINE MONUMENTALE DU CLOUrRE

§ 3 . — Epoque de V édifice.

A quelle époque rattacher la très curieuse fontaine monumentale de Beaulieu?

Si sa ticre silhouette continuait à se dresser dans le cloître de Beaulieu, pour préparer une réponse mûrie et adéquate, il n'y aurait qu'à convoquer autour d'elle un groupe des plus experts amis des monuments. Mais, hélas! on n'a plvis de ses nouvelles, depuis c[u'à l'époque de la Révolution ont passé par là les salpêtriers d'abord (1793-94), et puis le besoin de déblayer la nouvelle place de la mairie. Quelque quinze ans plus tard, Dufour gémissait en écrivant : <■< Ce monument a été mis en pièces et nous n'avons pu même recueillir aucun de ses débris. » Il n'y a donc pas d'autre ressource que celle de dégager l'inconnu des divers éléments que nous connaissons.

Les historiens ont d'ordinaire rapporté la construction de la fontaine à la fondation du couvent, et attribué cette œuvre

à Foulques Nerra, tout imprégné des souvenirs d'Orient. Nous n'avons pas à citer à nouveau les textes qu'on a lus, de du Buisson à dom Galland. Or, en présence de cette tradition, constatée par les Bénédictins mêmes, il semble évident que l'on doive s'en tenir à cette conclusion, tant qu'elle n'aura pas été détruite par un document contraire ou par le style du monument bien et dûment constaté.

De fait, la pyramide ne saurait appartenir à la seconde moitié i3

La pyramide du la fontaine.

Élévation et plan du wir' siècle.

du xii" siècle, où l'ogive naissante se mêle aux procédés du roman, tandis que, d'après les descriptions et le dessin conservé aux Archives nationales, il n'y a pas trace de style ogival. Après cela, du côté de la pyramide conique avec ses ornements ondes, aussi bien que du côté des arcades à plein cintre et des colonnettes géminées avec motifs d'entrelacs et d'animaux, il n'y a rien qui oblige à placer l'édicule dans la première moitié du xn° siècle plutôt que dans la seconde moitié du xi" siècle, sinon dans le premier tiers de ce dernier.

Très probablement Foulques, en installant le couvent avec le cloître traditionnel au sud de l'église , l'a doté dès le début de la fontaine qui formait l'apanage ordinaire des monastères. Dans son amour des arts, le comte aura éprouvé le besoin d'embellir la fontaine primitive et aura bâti la pyramide, que l'on peut placer vers 1035. Le fait aura été consigné dans quelque document ou conservé par la tradition, et dom Galland le recueillait, sans le comprendre parfaitement, lorsqu'il écrivait que Foulques dota l'église « d'un clocher comme celui du Saint-Sépulcre de Jérusalem, qui n'y était pas avant l'accident (f" iio) /,.

Cet édicule, on le voit, présentait le plus vif intérêt. Aii dire de du Buisson, on en voyait un assez semblable dans le cloître de Saint- Aubin d'Angers. D'autre part, Gaignières nous en a donné la silhouette générale dans sa représentation de l'abbaye de Beaulieu, si bien cju'à l'aide de ce dessin et des deux descriptions détaillées que nous possédons , on pourrait en réaliser une restitution assez complète. Pour ce qui est du souvenir du Saint- Sépulcre, évoqué ici par la tradition, il nous rappelle que nous avons vu jadis dans l'église de Louans, après l'incendie, une peinture murale du xiii' siècle qui recouvrait la nef, et, parmi les panneaux, apparaissait une représentation du Saint- Sépulcre en forme d'édicule à huit pans.

M. de Salies, à l'occasion de son docte ouvrage sur Foulques

Nerra, étudia la question de la pyramide et essaya, d après les descriptions, d'en reconstituer im dessin avec llèche ronde ornée d'écaillés, appuyée sur une base formée d'arceaux reposant sur des colonnes isolées. Son dessin et ses réflexions ont paru dans le Congrès archcologiqite de Châteauroux (1874, p. 370-405), dont il fit un tirage à part (Tours, Bousrez, 1874). La tentative était motivée; mais la restitution péchait par les détails, soit des colonnes de la base, soit de la flèche conique.

Un peu plus tard, M. le comte Boulay de la Meurthe, ayant connu à la Nationale un dessin du xvii'" siècle, le publia avec des considérations sur la pyramide et les diverses descriptions \ Est -il vrai que ce dessin « reporte la construction à la seconde moitié du xif siècle », attendu <■< les formes extérieures, qui paraissent appartenir à la fin du xii''" siècle, par exemple les nervures, le feston et môme la disposition octogone de la pointe, les colonnettes superposées des angles, etc.- »? Pour nous, contre « l'exactitude du dessin» nous nous tenons en garde, comme étant « fruste dans le détail », avec « bases et chapiteaux à peine marqués »; en sorte qu'il est impossible d'y voir autre chose que les grandes lignes et d'y puiser les détails nécessaires pour dater l'édicule avec quelque rigoureuse précision.

Au surplus, rien n'empêche d'admettre que le « clocher du Saint-Sépulcre » en pyramide à huit pans, que fit élever Foulques d'après la tradition, ait été l'objet de restaurations et de remaniements au cours des âges, notamment à l'époque de transition du roman au gothique. Ainsi s'expliqueraient certains détails d'ornementation, qui ont pu paraître plus modernes d'après des dessins assez rudimentaires. Espérons que quelque jour des fouilles à cet endroit aideront à résoudre le problème.

' Bull. Je la Société archéol. de Totiraine, t. \\ (1876-79), p. 243-60. - Ibid., t. IV ( 1876-79), p. 243-60.

LE GRAND BAS-RELIEF DU TRANFSEPT

E moyen âge ne nous a guère laissé, en France, de scène sculpturale plus grande que celle qui décore le pignon septentrional du transept de l'abbatiale. On connaît des laçades d'églises avec leurs porches, en particulier les cathédrales, que le ciseau a rehaussées de reliefs ou de personnages en bosse avec une richesse merveilleuse; mais, à part les frises et les tympans qui représentent assez souvent le Jugement dernier, d'ordinaire il s'agit de panneaux ou de sujets isolés, bien c^ue constituant un ensemble harmonique. Ici, au contraire, c'est la même scène qui occupe sans division toiit le champ olïert par l'architecte à la conception du sculpteur. A l'instar du pignon en forme de triangle isocèle dans lequel elle est insérée, elle mesure environ six mètres de base sur c[uatre mètres de hauteur, c'est-àdire douze mètres de superficie, sans parler de quelques motifs séparés, à la partie inférieure.

Au premier coup d'œil, on remarque comme une mêlée dans laquelle paraissent des animaux et des hommes, en particulier des chevaux avec leurs cavaliers. En iixant davantage, on s'aperçoit que la scène est comme divisée en deux dans le sens vertical, de manière que la ligne géométrique tombant du sommet du triangle forme comme le milieu. A droite et à gauche, des masses

LE GRAND BAS-RELIEF DU TRANSEPT

lÛI

se heurtent les unes contre les autres, sans d'ailleurs franchir la ligne médiane. Au sens horizontal, il y a plusieurs plans superposés de combattants qui concourent à l'action générale. Les ligurants, en particulier les animaux, ont des proportions énormes, et la perspective est absente, comme il arrive d'ordinaire dans les bas-reliefs du haut moyen âge.

Cette grande page sculpturale a iixé l'attention des archéologues et exercé leur sagacité. Ils se sont prononcés dans un sens ou dans un autre, suivant qu'ils appartenaient plus ou moins à l'école symboliste. Nous sommes ici en présence d'un bas -relief allégorique, ont dit ceux-ci avec M. le chanoine Auber, et il s'agit d'une scène de l'Apocalypse. Aux chapitres viii et ix, la lutte du Bien et du Mal est symbolisée par une mêlée dans laquelle le succès momentané du Mal aboutit finalement au

triomphe du Bien et de la Justice souveraine, dont les avertissements salutaires sont jetés par la voix de l'aigle planant au sommet de la scène, ainsi qu'il paraît dans la Bible ^

De fait, on sait que le symbolisme moral et religieux joue un rôle important dans l'art chrétien. Sans parler des scènes empruntées à l'Ancien et au Nouveau Testament, ni des emblèmes destinés à exprimer les croyances à l'aide de motifs sensibles, on

Abbatiale. Mur nord du transept et de la nef.

' Congrès archéologique de France à Loches ett i8ûg, p. 115-117.

connaît les nombreuses représentations qui figurent le combat du Bien et du Mal , ou bien la caractéristique des Vertus et des Vices, pour laquelle les artistes ont mis à contribution la faune et la flore de leur région, à moins qu'ils n'aient copié les canons que les églises avaient reçus d'Orient et que l'on se transmettait dans les monastères et dans les ateliers. Grâce à cette inspiration à la fois esthétique et morale, qui trouva sa formule la plus complète dans le Rationah officiorum de Guillaume Durand, évêque de Mende au xiii' siècle, les chapiteaux, les portails, les ambons, les stalles, les tympans, dans les églises, se sont transformés en de vivantes '< moralités w, qui constituent comme une perpétuelle leçon pour l'âme et un véritable musée pour les yeux.

Mais il importe de ne pas exagérer et de ne pas métamorphoser en symbole chaque plante et chaque animal, dont le sculpteur n'a voulu faire parfois qu'un motif de décoration, sinon une satire à sa façon. Sans compter qu'il n'y a pas davantage de logique à se jeter dans l'extrême opposé et à prétendre bannir tout symbolisme de l'art chrétien. Le parallélisme si harmonieux, qui rapproche les considérations morales des docteurs et des historiens mystiques et les œuvres d'art conçues par le pinceau ou le ciseau, sont une démonstration évidente en faveur di; symbolisme, entendu avec mesure et suivant les règles d'une juste critique.

C'est donc se conformer aux principes de la croyance et de l'art au moyen âge, en particulier, que d'étudier le bas-relief de Beaulieu sans parti pris.

Les principes généraux sur l'iconographie et le symbolisme eurent leur application en rapport avec les milieux et les écoles. Pour ce qui est du clergé séculier, les décrets des conciles provinciaux et les ordonnances des évêques dirigèrent les clercs et les artistes dans la conception et l'exécution de leurs entreprises, du moins d'une façon générale, non sans laisser une certaine latitude d'adaptation avec le temps et la région. Dans les contrées

LE GRAND BAS-RELIEF DU TRANSEPT

méridionales, notamment, on concéda davantage ai: mouvement et à la mise en scène. Au nord, en particulier en Bretagne, on fit la part plus large aux traditions naïves et au pittoresque. En dehors de toute inflrience locale, les évêques s'attachèrent à proscrire ce qui présentait un caractère grossier et malédifiant. A cet égard, on peut citer les ordonnances de Simon de Maillé , archevêque de Tours, dans un synode provincial tenu en 1583 :

« Nous défendons que l'image de la croix et les statues des saints ne soient placées en lieu sordide ou exposées à être foulées aux pieds; que dans les églises on ne sculpte ou ne peigne rien en opposition avec l'Ecriture sainte ou l'histoire ecclésiastique authentique, afin que tout ce qui est digne d'honneur ne soit pas avili. En effet, la représentation du corps et ses attitudes doit se rapporter à la dignité du prototype, de façon qu'elle excite à la piété et non pas à la légèreté des pensées.

'< C'est pourquoi, conformément au sixième concile œcuménique de Constantinople et au dernier concile général, nous défendons c|u'on exécute des statues ou des peintures de nature à corrompre l'esprit et les mœurs, et nous interdisons aux ecclésiastiques et

Transept nord avec le bas-relief.

aux laïques de placer de ces représentations non approuvées par les évêques dans les églises ou devant le peuple, et s'il s'en trouve dans les temples qui excitent la risée plutôt que la dévotion, par la diligence des prélats ou de leurs visiteurs nous voulons qu'elles soient enlevées.

« Nous souhaitons, et même nous ordonnons qu'à l'avenir aucune statue ou peinture, sous quelque prétexte de coutume ou de droit que ce soit, ne soit mise sur les autels en dehors des saints approuvés par l'Église. Si Ton doit mettre en évidence des représentations de personnages vivants ou morts, nous voulons qu'elles soient placées en un lieu où elles ne pourront servir à favoriser l'idolâtrie d'une population inconsciente^ »

Ce rappel aux règles canoniques, c'est-à-dire aux convenances et à l'esthétique dans leur forme souveraine, laissait la place aux tendances spéciales sur le terrain libre de l'inspiration individuelle ou collective. De fait, à côté du clergé séculier, avec des exemptions plus ou moins larges vivait] le' clergé régulier, qui suivait, même dans le domaine de l'art, les directions imprimées par les fondateurs de tel ou tel ordre. On sait que, sur ce terrain notamment, il y a comme deux grands courants. D'un côté, paraissent les religieux, qui, s'inspirant d'une règle plus sévère, apportent davantage de rigorisme dans le choix des lettres et des arts : tels les Cisterciens, dont les couvents offrent plus d'austérité et dont le plus éloquent porte-parole au xii" siècle a été saint Bernard. D'autre part, brillent les religieux qui pratiquèrent la culture des lettres et des arts avec une conception moins exclusive, et au premier rang paraissent les Bénédictins et, parmi ceux-ci, les moines de Cluny, dont l'oracle le plus écouté fut Pierre le Vénérable, digne protagoniste pour l'aigle de Cîteaux. On n'a pas oublié comment saint Bernard a résumé sa pensée au point de vue

' Maan, SjiicIj cl Mctropol. Ecdcsia Tiironcnsis. Tours, 1667, 11' partie, p. 1&4-105.

LE GRAND BAS-RELIEF DU TRANSEPT

de la décoration des églises dans cette phrase célèbre : Si non pudt'ût ineptiariiiu , saJtem pigeât impensariiin .

A Beaulieu, nous sommes en pays bénédictin, et, partant, l'art y connaîtra plus de liberté d'expansion, ainsi que Ton va s'en convaincre par l'examen du

Cliché Hensé.

Bas -relief sculpté sur le tninsepl nuai Je l'abbatiale. (Celte planche a été répétée à cause de son importance pour le texte.)

l'expression de notre pensée. Cette Lutte manifeste entre deux partis opposés, telle qu'on l'observe dans le bas-relief, nous paraît présenter tout à la lois un sens moral ou allégorique et un sens historique. Contormément aux idées mystiques du moyen âge, les religieux et les artistes (peut-être religieux-artistes, car on sait que les monastères étaient de véritables académies) auront conçu la pensée de figurer sur ce pignon, alors à l'intérieur du couvent, le

combat du Bien et du Mal dans le monde, en empruntant tout ensemble les images de l'Apocalypse et celles des moralistes chrétiens. Cela suffisait pour inspirer les sculpteurs. Mais, en raison des circonstances de temps et de lieu, nous inclinons à croire que l'esprit des moines et le ciseau ont été guidés, en outre, par un souvenir d'histoire.

Le fondateur de l'abbaye avait fait plusieurs fois le pèlerinage de Jérusalem, dont il avait rapporté d'insignes reliques, et. s'il n'avait pas porté la bannière des croisés, c'est que Urbain II et Pierre l'Ermite n'avaient pas encore soulevé l'Occident contre lOrient. La fin du xT siècle et le cours du xiT' organisèrent ces levées populaires, dont on a dit avec raison qu'à défaut de la réussite de chaque croisade « toutes ont réussi ». C'est précisément en plein entraînement des Croisades, au xn'' siècle, à l'époque des successeurs de Foulques Nerra, que fut entreprise cette grande scène. Il n'est donc pas invraisemblable que l'on ait figuré la lutte du Bien et du Mal par le combat des chrétiens et des mahométans, qui passionnait alors les esprits et entraînait les chevaliers pour la délivrance du tombeau du Christ.

A la partie supérieure de la scène, deux oiseaux de grande envergure sont aux prises avec un homme dont ils déchirent le bras et les yeux. Suivant la conception morale et biblique que nous acceptons, on peut voir dans cette circonstance la traduction d'un verset des Proverbes (xxx. 17) : '< Oculum qui subsannat patrem et qui despicit partum matris suae, effodiant eum corvi de torrentibus et comedant eum tilii aquilae. » Mais, en appliquant le concept historique dont nous parlons, on peut y voir l'intervention de Foulques [Fiilco, faucon) dans la lutte du Bien et du Mal, dans les Croisades, destinées à '"châtier l'outrage envers Dieu, le Christ et la Vierge w. Cette interprétation s'explique par l'importance capitale des Croisades et par l'impression profonde qu'elles ont produite sur les imaginations.

LE GRAND BAS-RELIEF DU TRANSEPT 107

Assurément, on en retrouve çà et là des traces au cours du moyen âge. En particiilier, on pourrait en voir un ressouvenir dans une peinture murale du xiT' siècle, tigurant des chevaliers dont on remarque quelques vestiges sur une salle voûtée dans le voisinage du quai à Amboise. Un spécimen bien plus important se voit dans l'ancienne église sécularisée d'Arties au Vendômois, en laquelle une Iresque attribuée au xif siècle ligure un combat où paraissent des chevaliers ayant la croix'.

Dans la zone inférieure au bas -relief, on observe un bandeau de sculptures qui présentent i;ne série d'animaux. Sur la gauche, et comme assise, se montre une personne dont l'attitude s'inspirerait assez de la pensée de '< la grande prostituée /y de l'Apocalypse. Ces morceaux semblent provenir d'un autre panneau, à moins qu'on ne préfère y reconnaître le commencement d'une seconde scène dont les circonstances n'auraient pas permis l'achèvement.

A quelle époque peut-on placer l'exécution de notre scène? On sait que les successeurs de Foulques III ou Nerra prirent part aux. Croisades. En particulier Foulc^ues V, tils et successeur de Foulques IV ou Réchin, lit deux fois le voyage, d'abord en 1120, puis en 11 29. Il fut élu et couronné roi de Jérusalem en ini, et cet honneur fut particulièrement agréable aux comtes d'Anjou et de Touraine, aussi bien qu'aux institutions religieuses auxquelles ils s'intéressaient. Ne serait-ce pas pour rappeler ce triomphe qu'à la partie supérieure de la scène, et bien en évidence, paraît un chevalier auquel semble appartenir un rôle prépondérant? De fait, leur rôle à la croisade s'harmonise bien avec cette idée, et l'examen de l'œuvre, au double point de vue historique et artistique, n'offre rien qui ne s'accorde avec cette époque.

On pourrait ainsi admettre que cette sculpture a été faite vers le milieu du xii"' siècle, vers le temps de la mort de Foulques V, qui

' .M.M. Clément et ilallupeau, Peintures murales de l'ancienne Église paroissiale d'Artins (Loir -et- Cher j. Paris, Imprimerie Nationale, 1909. ^E,\trait du Bulletin ardiéologique.)

décéda en 1142. Au surplus, c'est l'époque où Beaulieu avait pour abbé, c'est-à-dire à la lois supérieur spirituel et seigneur temporel, un chet portant lui-même le nom de Foulques. Cette circonstance aura pu contribuer à porter les religieux, sinon à dessiner et sculpter cet ouvrage, du moins à en conlier le soin à un artiste expert, chargé de commémorer plusieurs souvenirs d'histoire, non sans exprimer, d'autre part, une pensée allégorique.

Quoi qu'il en soit, ce bas-relief est certainement un morceau à la conservation duquel il importe d'apporter toute la vigilance. Par l'ordonnance symétrique et par le caractère méplat du sujet, aussi bien que par la façon dont les gens et les animaux sont représentés, on possède là un spécimen important de l'art médiéval. Que le ciseau ait été tenu par des sculpteurs du couvent ou du dehors, cette grande page hardiment taillée dans la pierre demeure pour les historiens du moyen âge un sujet d'étude très intéressant.

Sans doute les archéologues s'exerceront longtemps encore sur cette scène avant d'être certains d'en avoir déchiffré l'intention et le sens. Du moins, c'est un document bien authentique, qui a sa place marquée dans l'histoire de la sculpture décorative, à l'époque où les imagiers et les ornemanistes mettaient au service de l'Eglise, toujours à l'avant-garde de la civilisation, leur talent dont la fécondité s'adaptait aux exigences des matériaux aussi bien qu'aux désirs des personnes en possession de l'autorité morale et religieuse.

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