FOULQUES NERRA ET SES SURNOMS
Quelques aiiteiirs ont mis un voyage de. Foulques en nns, en compagnie de Robert le Diable: mais M. Halphen déclare que la preuve n'est pas suffisante. Quoi qu'il en soit, après la cessation des hostilités avec son lils, c'est-à-dire vers les derniers mois de lo^i), il lit une dernière fois le pèlerinage, au retour duquel il devait cesser de vivre. Ces pèlerinages nous conduisent directement à la ijuestion des surnoms.
Les surnoms tendent à tiisparaître à mesure c[ue les générations se succèdent. Au contraire, au temps passé, c'était chose courante, et depuis les âges les plus reculés le nom propre de la personne, — c|ue nous appelons aujourd'hui le petit nom ou prénom , — s'alliait très souvent à un surnom qui servait à distinguer tel ou tel. Cet usage tenait tout à la fois à ce que le nom de famille ne répondait pas à l'appel du rang qu'il occupe aujourti'hui et que l'on désigna longtemps les gens par leur petit nom, et à ce que le besoin de couleur et de relief, la tendance sarcastique et l'humeur combative jouaient un rôle plus considérable que de nos jours. Le parler d'autrefois, non moins que les œuvres du ciseau ou du burin, ne laissent pas de doute à cet égard.
Ces surnoms étaient empruntés aux qualités et plus souvent aux travers, aux formes extérieures (couleur, taille, aspect), aux professions, aux origines et à mille circonstances de la vie domestique ou publique. C'est ainsi, pour ne pas sortir de notre sujet, que dans la famille des comtes d'Anjou l'on rencontre divers surnoms qui servent à préciser l'identité du sujet.
Tantôt, comme pour Geoffroy '< le Barbu >/, la désignation provient de la caractéristique bien marc^uée du système pilaire. Tantôt, comme pour Foulques '■' Réchin », le terme n'est pas sans attache avec le verbe rechigner, dont on connaît le sens peu sympathique. Tantôt, comme pour Geoffroy <■< Martel », le vocable rappelle les exploits militaires du suzerain, ou bien,
Tombeaux des rois d'Angleterre,
comtes d'Anjou et de Touraine,
à Fontevraull.
dans Geoffroy '< le Bel /,, fait allusion aux qualités plastiques, dans Foulques /' le Roux // à la couleur, et dans Foulques '< le Bon » à la générosité.
A son tour, le fondateur de l'abbaye de Beaulieu a été lavorisé de plusieurs surnoms qui motivent quelques explications. Foulques, Fiilco, apparaît dans les actes contemporains
sans autre qualificatif. Il est vraisemblable que, dans le parler populaire, il lut de son vivant en possession de quelque surnom se rapportant à un événement de la vie du redoutable comte. Mais ce n'est qu'après sa mort e[ue cet élément d'information pénètre dans les chroniques.
Foulques, on le sait, fit trois fois le pèlerinage de Terre sainte'. Comme le triple voyage n'était pas chose fréquente, on comprend que les contemporains aient songé à en faire une spéciale mention. Probablement plus d'une fois, en parlant de Foulques, ils remémoraient ses voyages à Jérusalem, la Ville sainte, et disaient Foulques <r le Jérosolimitain ». Ce qu'il y a de certain, c'est que peu de temps après sa mort, dans les documents, on lui voit cette épithète.
En même temps, quand il s'agit de le distinguer de Foulques Réchin, on l'appela Foulques l'Ancien, senior, antiqitits, antiquior. Mais une autre confusion menaçait de se produire, et il importait de l'éviter. Foulques le Jeune lit, lui aussi, le pèlerinage des Lieux saints, et fut appelé « le Jérosolimitain ». En conséquence, afin de prévenir la confusion, on appela parfois le fondateur de Beaulieu Foulques « le Jérosolimitain l'Ancien ».
' et. Halphen, le Comté d'Anjaii .7» A7° siècle: Appendice 11, p. ;i3.
FOlJL01-n-:S NERRA ET SES SURNOMS
Les clironiciucs lui ont conservé ce sin-nom durant une assez longue période. Dans la première moitié du \[f siècle, William Malmesbury l'appelle « Fulco antiquior », et Orderic Vital le nomme '< Fulco senior ». Dans la suite du même siècle, une
Ddnjiiii de .MciiUbazdii, (L'Livrc de Ioniques N'erra (état en i852.)
généalogie et un traité le qualitient -r Fulco Jerosolimitanus //. Une charte de Geoffroy le Bel, en i ^'î, le mentionne sous le titre : '< Fulco Iherosolimitanus senior'. »
.Mais le nom sous lequel le fondateur de Beaulieu est le plus connu est celui de Foulques Nerra. A ce sujet, voici ce
' Cartulatre de SainI -Aithin. n'" i86, 197, 220, y32 , 933. — Carlul. du Roiicerav, n° 202. — Recueil d'jnii. .iiv^. el vendoiii.. p. 411. — Citron, des comtes d'Anjou, p. 38g. — Halphen, loc. cit., p. 21 1-212.
l-}4 L'ABBAYE DE BEA L LI EU-LES-LOCHES
que nous lisons dans l'historien qui a très scupuleusement approfondi les annales des comtes d'Anjou : « Le surnom de Nerra est un surnom étrange. Tous les érudits jusqu'ici en ont lait l'équivalent de Nigc'r. et ont traduit : " le Noir; » mais personne n'a expliqué par quelle singulière fantaisie on a forgé le mot Nerra au lieu d'employer celui de Niger, et l'explication serait d'autant plus difficile à fournir que Nerra est une forme féminine. L'auteur des Gesta coiisiiliiiii Andegavoriiiii n'ayant pas donné d'éclaircissement à ce sujet et la philologie ne paraissant pas permettre jusqu'ici de résoudre ce petit problème, force nous est de rester sur un point d'interrogation ' . //
A cet égard, nous serait- il permis d'exposer les réflexions qui se sont présentées à notre pensée?^
Et d'abord à quelle époque ce surnom de Nerra a-t-il fait son apparition? Les Gcsfa. que Mabille attribue originairement à Eudes, qui fut abbé de Marmoutier de 1124 à 1137, semblent être les premiers à mentionner ce surnom. Dès lors il a été employé par les écrivains qui ont connu ce recueil, sans d'ailleurs s'être beaucoup répandu. L'auteur de la Grande Chronique de Tours emploie le terme toutes les fois qu'il parle de Foulques et jusqu'à sa mort. Il en est de même de l'auteur de la Chronique de Tours abrégée'-.
Quelle est l'origine et quel est le sens de ce surnom?
Assurément, le surnom de Nerra n'a rien à voir avec le rôle de grand capitaine et de bâtisseur que Foulques exerça en Touraine, notamment par la construction des deux célèbres donjons, absolument classiques, de Langeais et de Montbazon. On sait, en effet, que la partie la plus ancienne de ces deux ouvrages militaires de premier ordre est le travail du comte
' Halphen, le Comté d'Anjuu au XI' siècle, p. 212.
' Salmon, Recueil des cliron. Je Touraine, p. iio, 120, 186, 187, 188.
FOUI.Ql KS NERRA ET SES SURNOMS 145
d'Anjou. Mais il convient de chercher ailleurs une explication.
Si l'on consulte les auteurs anciens, on trouve Nera, 2xr;p-t6; (Gloss. Ms. Sangerm. ; in etlit. scnrpiiis, Nepa). D'autre part, on rencontre Nero, ivï^piio?, fortis lAnt. supp. i , et Nero, vspo;, aqiia. De tait, le dernier mot apparaît fréquemment, avec le sens d' « eau /•/, dans des chartes dii roi Roger, dans Hist. Apollon. Tvr., dans le Gloss. mcd. grivc. et dans le glossaire de Ducange. et, en particulier, dans Jacques de Vitry [Hist. Hierosol., c. XXXII). Ce dernier, à propos d'un lieu de Terre-Sainte, écrit : '•' Neros gr«ce, aqua latine. Simplices autem et laïci, noire, id est nigra, exponunt in vulgari sermone. // Quant au mot Neries, qui en vient, il signifie êEo'jsîa Oa^xior,;, ou potestas maris.
Y aurait-il quelque rapport entre cette expression signifiant l'eau, la mer, et Foulques? De même qu'il a été appelé -'•' le Jérosolimitain », par suite de ses voyages en Palestine, auraiton songé à rappeler ces mêmes voyages par leur côté marin, et Nerra serait-il la formule populaire du mot Nigra que nous venons de voir?^ En un mot. Foulques Nerra signifierait-il Foulques le Marin ou d'outre-Mer? Assurément, ce serait plus vraisemblable que l'application des autres sens que nous avons mentionnés en première ligne; mais nous préférons une autre explication.
Si nous parcourons une charte de Geoffroy le Bel, postérieure à iiso, nous y rencontrons les mots : " Fulconem Nerrem'. >/ Or ce qualiticatif, qui ne présente pas de dehors féminin, nous paraît plus en harmonie avec le qualificatif original. Poussons plus haut : le moine Jean de Marmoutier, dans la préface de son Hii<.toire de Qeoffrov le Bel, que l'on place au début du xiii' siècle, mentionne '•' Fulcone Palmerio, cognomento Nerra' ». En y regardant de bien près, on s'aperçoit c[u'il existe une relation entre Foulques '< le
' Redet, Mcin. Je Ij Sac. des Anli^u.iires Je iOiiesl , 1H47, p. i.is.
- Chroti. Jes comles J' Anjou, p. 202. — Recueil Jes cliruniquea Je Touraine, p. 292.
LAIUÎAYE DE BEAULI EU-LÈS-LOCIl ES
Palmier >>, ou le " Paulmier», et •" Nerra /■/. Assurément, en appliquant au comte d'Anjou le surnom emprunté au palmier, on entendait rappeler ses voyages en Terre sainte, région des palmiers, aussi bien qu'avec le terme de '< Jérosolimitain //. tiré de la ville de Jérusalem.
N'y a-t-il pas une idée analogue dans ■" Nerrem » ou '•' Nerra »? On sait que l'Orient produit également le myrte. Or, le myrte en latin se dit iicrtiis, et en provençal iicric. De là on a fait nertagiiiin ou prœstatio sitcci exprcssi ex foliis d fnictihiis iicrti et ucrti l'arc ou iicrtegeare. cueillir les feuilles et les fruits du myrte'. Aussi bien, nous inclinons à voir la racine de Nerrem ou Nerram dans les expressions Nrrtiis. Ncrtûgiiuu , où, par euphonie, le / a pli se changer en r. De la sorte, en appliquant à Foulques, à l'occasion de ses voyages de Palestine, les sur-
mier // et de Nerra, on ne ployer des portant à la Telles sont les qui nous sont la comparaison des données
noms de " Paul- « Myrtain // ou faisait qu'emtermes se rapmême pensée, observât ions suggérées par des textes et de la philo-
' Diicange, cf. Sijiii/.i
logie.
s. Vicioris M,issilit>r?sis.
Chapiteau du déambulatoire roman.
LES ABBES
ilANS la rédaction de la liste, nous suivrons le catalogue dressé par dom Housseau d'après les renseignements tournis par ses confrères et transcrit par Salmon (Bibl. de Tours, Ms. 132=,, f. 22, etc.). Nous y ajouterons, en les indiquant, les observations utiles fournies par le Gallia (t. XIV, col. 27^), etc.) et par M. de Busserolle ('Bict., t. I), en faisant précéder celles-ci des lettres G et B, afin d'abréger. D'autre part, le dernier abbé de Beaulieu, Micholon de Blanval, a dressé une liste des abbés. Nous avons eu, d'abord, la pensée de l'insérer dans ces notes; puis, afin d'écarter toute confusion, nous avons résolu de la publier avec le Mémoire de l'abbé, dont elle fait partie, et que nous donnerons intégralement, aux Pièces annexes.
Odon ou Eudes, d'une famille tourangelle, que Foulques fit venir de l'abbaye de l'Étrée. On croit qu'il fut enterré à Beaulieu; sa famille portait : '< d'azur à la croix fleuronnée'. »
Etienne, mort vers 1081-.
Raoul de Langeais, lils de Foulques, seigneur de Langeais,
' B. 1012-1064 (date incertaine', d'ailleurs omise par le Callia). Ensuite vient Laurent (sans date), d'après G. et B.
'^ G. Il parait en 1068.
LAiiBAYE DE BEAULIEU-LÈS-LOCHES
élu abbé en loSi , après avoir été expulsé de son siège archiépiscopal. Raoul avait été nommé archevêque de Tours en 1070. Sa prélature. marquée par un zèle ardent, fut traversée par l'opposition des sutfragants. de couvents et des comtes d'Anjou, si bien qu'on lui appliqua le titre -'•' inimicus Dei //, ainsi que le rapporte assez longuement Maan [Sûinia rt Mitrop. Ecclcsia 'l'urDiieiisis , p. 88-94). Malgré son expulsion par l'autorité temporelle, il fut considéré, par le pape Grégoire VII, comme archevêque de Tours jusqu'à sa mort. De fait, un acte relatif au transfert des reliques de
saint Baud dans la collégiale de Loches, en 1086, cite Raoïrl comme archevêque de Tours à cette date'.
Pierre I" lui succéda vers 1096 -.
Bertrand, élu en 1097 et mort en 1104, portait : « pallé d'argent et de gueules au chef d'azur, chargé de trois fleurs de lys d'or. »
Foulques, élu au début de iioO, portait: '< d'or au lézard de gueules, armé et lampassé d'azin-^ » Geoffroy ou Godefroy portait : " de gueules à dix hermines d'or, posées 4. ■;, 2, i, et au chef de sable'. >/
Giraud ou Girard (i 138-9 septembre 1176) portait: -"de gueules à trois macles d'or rangées en bande. »
Maurice, élu le 17 septembre 1176. mourut le 13 décembre 1189; il portait : " bandé d'azur et d'or de sep»t pièces-'. »
Michel 1"', prieur claustral, élu abbé en décembre 11 89 et mort
Église Saint -Jean -de -Langeais
(état ancien).
* G. omet Raoul.
^ G. Fulco ou Fulcherius, iio.S. — B. idem. A la suite de Foulques, ils placent Hamelin. 1124.
* B. Godefroi, 1124-1138. — Gaigneron place ici Clément, mais le Galli.i déclare que c'est sans fondement.
^ G. fait remarquer que, pour le décès, le Xécrologe de l'abbaye indique : /// Cil. Febni.vii , c'est-à-dire le 27 janvier.
LES ABBES 149
en 1207, portait : " de gueules au lion dragonne d'or et une étoile de même au côté dextre de l'écu ».
Matthieu Y\ élu en 1207, portait : " de pourpre à la fasce d'or'. »
[En note, on lit cette observation : ^ Dans le second catalogue, toutes les armoiries antérieures à celles-ci ont été effacées faute d'authenticité. » |
Hugues I" : « d'argent à trois fasces de sable, accompagnées de six hermines 3, 2, i-. »
Jean I", élu le i" décembre 1226, mort le 10 juillet 1233, portait : » de gueules à un lion léopardé d'or, armé et lanipassé de même^ »
Regnaud, élu le 18 juillet 1233, né à Beaulieu, au génie vaste et pénétrant, savant et vertueux, élu jeune. Regnaud mourut le II décembre 1279, dans la maison prieurale de Dierre-sur-Cher, et fut enterré dans le chœur de l'église Saint-Médard; il portait : « de sinople à la fasce d'or, chargée de trois ruches de gueules posées en fasce ''. »
Michel II, qui paraît avoir tenu l'abbaye cinquante ans, portait : " de sable à la bande crénelée ou crétessée d'or, chargée d'une fasce en décise de gueules ". »
Jean II, que l'on voit payer la taxe établie en 1369 par le pape Urbain V, sur les monastères bénédictins, pour réparer l'abbaye
' G. Élu 1208.
2 G. Paraît en 1224 dans un document. — B. 1224-1226.
^ B. Jean [" de Faye. mort le 11 juillet.
■^ B. a suivi dom Housseau. Mais G. fait observer qu'il y a une eri'eur, parce qu'il parait dans une charte de Baug-erais de l'année 1280. Le Nécrolog-e indique sa mort ou Jeposifio le F iJii.s juin, c'est-à-dire le .1 juillet.
Ci. et B. mettent ici .Mathieu H. — G. dit qu'il parait dans un document de 12c/) et cite ce passage du Nécroldtre : AT/// Cal. Marlts obiil D. Mathxus, qui revit ecclesiam islam A'.W/ .iiinos et fecit uium cappam et fundavit capellaniam B. Catharinx.
^ B. .Michel de ^■alory, 1280, i3i.3. — G. .Michel II parait dans un document en i3i3.
Ici B. met Pierre, i33.ï, mort en i363, et G. Pierre II, consacré en i335 et mort à la fin de i363.
L'ABBAYE DE BEAU Ll EU-LÉS-LOCHES
du Mont-Cassin, portait : «c losange d'or et de sable, au chef d'argent à trois hermines de sable \ w
Guillaume I" de Vallères de Basile était de Beaulieu, et occupait le poste de prieur de Saint- Laurent de Langeais lorsqu'il fut élu abbé à vingt-huit ans; il mourut le 13 mars 1402 et fut enterré dans la croisée de l'église, du côté de l'évangile; il portait : '< d'argent à une tête de daim de gueules, couronnée d'or'. »
André de Bernard, de la paroisse de Dierre, élu jeune, en mars 1402. Sous lui, Beaulieu fut assiégé et pillé par les Anglais, Gascons et Armagnacs, et, comme il ne put payer la rançon, il fut emmené en Angleterre avec Jean, comte d'Angoulême. Libéré en 1418, il mourut le ■;o juin 1426, à cinquante-trois ans et deux mois, et fut enterré dans le sanctuaire. Il portait : " Ecartelé au I et 4 d'argent au roc de sable ; au 2 et 3 de sable au roc d'argent et, sur le tout, d'azur à une fleur de lys d'or. »
Guillaume II de Bernard, frère d'André et cousin germain de Jean de Bernard, archevêque de Tours, élu en juillet 1426, et mort le 11 juin 1442 à soixante et onze ans et deux mois, fut enterré dans le sanctuaire; il portait comme son frère'.
Guillaume III Moreau de Beauregard, né au château de ce nom, paroisse près de Ferrières-sur-Beaulieu, élu le 17 juin 1442.
Eglises de Langeais, abside