HENRI LAURENS, ÉDITEUR
6, rue de Tournon, 6
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Armes de l'Abbaye de Fontenay.
Photo L. Bégule.
Le cloître et l'église de Fontenay
L'Ordre des Cisterciens fut fondé en 1098, dans le diocèse de Langres, au milieu de la forêt marécageuse de Cîteaux, par saint Roberl, abbé de Molesmes, dans le but de rétablir la stricte observance de la règle bénédictine, alors fort relâchée. Saint Albéric en fut le premier abbé. En 1109, Etienne Harding, Fauteur de la célèbre charte dite de Charité, succède à Albéric, et saint Bernard, avec trente de ses compagnons, vient, en iii3, lui demander l'habit.
Cîteaux prend bientôt un tel développement qu'il faut répartir ses religieux en des colonies nouvelles, et, en trois années, s'élèvent les abbayes de Pontigny (diocèse d'Auxerre) , la Ferté (diocèse de Chalon-sur-Saône), Glairvaux et Morimont (diocèse de Langres). Ce furent les quatre premières filles de Cîteaux, qui ne tarda pas à en compter beaucoup d'autres.
Bernard, devenu abbé de Clairvaux, détacha de sa maison trois colonies pour fonder successivement Troisfontaines (iii5), Fontenay * (^^18) et Foigny (1121). Le 26 octobre 11 18, il part de l'abbaye de Clairvaux, accompagné de douze religieux, arrive à Châtillon-sur-Seine, descend dans la direction du sud-ouest, au travers d'épaisses forêts, et s'arrête à l'ermitage des pieux cénobites, frères Martin et Milon. Cette retraite, appelée Chastellum (petit château), était située à la pointe d'un rocher entouré de murailles, au bas de la forêt du Petit- Jailly, non loin du castrum Tullioiiiy propriété de la famille de Bernard, et du castrum Montis Barri, aujourd'hui Touillon et Montbard. Quelques traces
^ Les documents historiques concernant Fontenay sont abondants, mais disséminés en de nombreux cartulaires, dans les manuscrits de la Bibliothèque de Châtillon, dans des pièces d'archives, etc. M. J.-B. Corbolin, curé de Marmagne, les a réunis et coordonnés en un volume qui est actuellement la seule histoire de l'abbaye . Monographie de l Ahhaye de Fontenay, seconde fille de Clairvaux, Cîteaux, 1882. Nous ne pouvions mieux taire que de mettre ce travail à contribution pour esquisser très sommairement l'histoire de la construction de Fontenay, le but de cette étude étant surtout de faire connaître l'abbaye par une description exacte et une abondante illustration.
de cet ermitage se distinguent encore à Textrémité de Tétang Saint-Bernard. Une source, sortant du pied des murs, alimente Télang -.jusqu'au xvi^ siècle, elle passait pour miraculeuse avec la propriété de guérir de la teigne ou râche. De là le nom de la source et de la vallée de la « Racherie ».
Les religieux, que Bernard, en retournant à Clairvaux, avait mis sous la direction de son parent Godefroy de la Roche, restèrent douze ans dans cette solitude, se consacrant au défrichement de la vallée et à la pratique de toutes les vertus. Ils étaient soutenus par les préceptes et les exemples que leur avait laissés Bernard, qui semble avoir veillé avec une sollicitude toute spéciale sur Tabbaye naissante; c'est, en effet, pour les premiers religieux de Fontenay qu'il composa son grand ouvrage, le traité de Gradibus Humilitatis et Superbiœ^ véritable traité de perfection chrétienne proposé aux méditations de ses moines.
Mais bientôt, le nombre des religieux s'accroissant, l'ermitage devint trop étroit. En ii3o, ils durent chercher un emplacement plus vaste et descendre à un kilomètre plus bas dans la vallée, à l'intersection de celle qui est arrosée par le ruisseau de Fontenay, là même où se trouve l'abbaye actuelle. Le terrain leur fut concédé par Févêque d'Autun, Etienne de Bagé, et par l'oncle maternel de saint Bernard, Rainard de Montbard.
La solitude de cette région répondait parfaitement aux exigences de la règle qui interdisait aux Cisterciens de fonder leurs monastères à proxi-
mité des villes, des manoirs féodaux et des villages ^
L'emplacement de la nouvelle colonie était marécageux et insalubre. Il fallut capter de nombreuses sources, drainer les ruisseaux, défricher, assainir et amender le terrain peu fertile et se livrer à d'importants travaux préliminaires. C'est vraisemblablement à cette abondance d'eau que l'abbaye doit son nom de Fontenay, Fontanetum, qui nage dans les fontaines.
Deux inscriptions du xvii^ siècle, peintes sur les solives du porche d'entrée du monastère, appuient cette interprétation.
On commença par bâtir une petite église provisoire dédiée à saint Paul, qui a subsisté jusqu'au XVI® siècle. Puis, en conformité avec les prescriptions du premier Chapitre de 1119, le monastère est conçu de telle sorte qu'il réunisse dans son enceinte toutes les choses nécessaires à la vie — a de l'eau courante, un moulin, des jardins fruitiers et potagers, des ateliers, etc. » — afin que les religieux n'aient pas de prétextes pour les aller chercher au dehors. Fontenay réalisa donc exactement, dans cette riante vallée, le programme tracé par la constitution de Cîteaux.
Le premier abbé, Godefroy de Rochetaillée (i 1 18-1 132), qui avait présidé à l'installation de l'abbaye et établi les premières constructions, ne tarda
^ Instituts du Chapitre général de Cîteaux : In ci^itatibiis, castellis, villis, nulla nostra construenda sunt cœnobia, sed in locis a conversatione hominum remotis.
pas à quitter Fontenay pour se retirer auprès de son ami et parent Bernard, encore abbé dé Clairvaux Sous l'administration de son successeur, Guillaume de Spiriaco (ii32-ii54), Tabbaye continua de prendre un rapide accroissement et bientôt il fallut songer à la construction d'une nouvelle église et de bâtiments claustraux en rapport avec l'importance de la communauté.
C'est alors qu'en i iSg un prélat anglais, Ebrard, évèque de Norwich, de la grande famille d'Arrundel, abandonna son évêché à la suite de persécutions et vint chercher le repos à Fontenay, dans la paix et la solitude. Possesseur de biens considérables, il résolut de les employer aux constructions de l'abbaye et, en particulier, d'une vaste église qui fut achevée en 1147 et dans laquelle il fut enseveli. Sa tombe, placée dans le chœur, devant le maîtreautel, existe encore. En même temps, Ebrard édifiait pour sa résidence un château en dehors de Tenceinte du monastère. On en reconnaît les substructions dominant toute l'abbaye, au milieu des bois qui s'appellent encore Bois V Evêque, La consécration de Téglise eut lieu le 21 septembre 11475 par le pape Eugène 111, au milieu d'un immense concours de cardinaux, d'évêques, d'abbés de l'ordre de Cîteaux et de nombreux chevaliers et seigneurs bourguignons.
Le xii^ siècle fut la grande ère de prospérité de l'abbaye. Sous Guillaume de Montbard, premier abbé de Fontenay (1167-1170)5 une bulle du pape Alexandre 111 confirme à Fontenay ses biens, ses
droits et la faculté d'élire son abbé avec l'agrément de Glairvaux. L'abbaye reçut en même temps le droit d'asile, non seulement dans son enceinte, mais aussi dans ses métairies et ses dépendances. Vers la fin du xii*" siècle, on édifia les autres bâtiments ; un réfectoire monumental remplaça le précédent, dont les proportions étaient devenues trop exiguës, et une forge, dont la soufflerie était actionnée par une dérivation de la rivière, fournit aux religieux une diversion industrielle aux travaux des champs, qui étaient l'occupation fondamentale de l'Ordre. ^
Pendant le xiii^ siècle, l'abbaye, dont tous les bâtiments claustraux sont achevés, est souvent inquiétée et exposée aux coups des pillards par son isolement et le renom de ses richesses. Elle dut même recourir, en 1234, à la protection du pape Grégoire IX, comme à celle du duc de Bourgogne, Hugues IV. Sous l'abbé Guillaume IV (1252-1269), les religieux sont obligés d'envoyer une députation à saint Louis, à Asnières, pour solliciter son appui. Leur demande fut écoutée favorablement : une ordonnance royale les exempta de tout droit fiscal
Tombe d'1^]brard
Evêqué de Norwich (xrie siècle.)
et les autorisa à circuler dans tout le royaume sans payer de tribut, ce qui fît donner à Fontenay le titre d'Abbaye Royale. C'est pour cette raison qu'une fleur de lis figure dans ses armoiries.
Au début du xiv° siècle, l'abbaye acquiert uïie grande prospérité et compte trois cents moines ou convers, tant dans le cloître que dans les métairies. Mais cette prospérité devait être bientôt troublée par la guerre de Cent Ans et la Jacquerie. En iSSg, les Anglais, sous la conduite d'Edouard IV, s'emparent de Flavigny, saccagent toutes les abbayes voisines et exigent une énorme rançon qui dut être payée par tous les évêques et les abbés de la région, en particulier, par celui de Fontenay.
Pendant les premières années du xv"^ siècle, les bandes armées des « écorcheurs » et des routiers, réunies en <( grandes compagnies » pour ravager et rançonner la Bourgogne, ne cessent d'attaquer le monastère.
L'abbé Nicolas (1378-1417) obtient du duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, le droit de construire autour de l'abbaye un mur d'enceinte pour la préserver de leurs incursions; ce qui n'empêcha pas de i44o à 1459, les pillards de mettre l'abbaye à feu et à sang et d'incendier le grand dortoir.
Sous l'administration du vingt-neuvième abbé, JeanFrouard (1459-1493), Charles VIII prend Fontenay sous sa protection. La longue administration de Jean Frouard, d'une durée de trente-quatre ans, fut favorable à la prospérité du monastère que les souverains pontifes, les rois, les ducs, les seigneurs
SOMMAIRE HISTORIQUE l3
de la contrée dotèrent de nouveaux privilèges. D'année en année, les offrandes se multipliaient, les aumônes affluaient; les richesses du monastère étaient immenses en propriétés, vignes, bois, rivières, droits de pêche et redevances. Les religieux devenaient si nombreux que Tabbaye dut
Photo L. B.
Vallée de Fontenay
créer de nombreuses succursales et dépendances qui prirent le nom de Petit-Fontenay.
Avec le xvi^ siècle commence Tère de décadence matérielle et morale de Fontenay qui souffre des ravages causés par les guerres de religion, principalement en 1567. Ce fut surtout l'établissement du régime de la commende, en 1 557, qui en fut une des principales causes. On conçoit que l'administration de ces abbés, nommés par la faveur royale, souvent
i4 l'abbaye de fontenay
très jeunes, avec des habitudes de luxe et d'intempérance, ne résidant même pas au monastère, dont ils dépensaient les revenus à leur guise, n'était pas de nature à maintenir la fortune de l'abbaye et l'observance de la règle cénobitique. Aussi la dissolution, le relâchement et les ruines matérielles font pressentir la déchéance prochaine et irrémédiable du monastère, menaçant de compromettre définitivement la vitalité de Fontenay.
Dès le milieu du xviii^ siècle, certains bâtiments de l'abbaye avaient considérablement souffert, non seulement des dégradations et des attaques à main armée, mais aussi de Thumidité provenant du ruisseau Saint-Bernard, dont les eaux s'infiltraient dans le sol de l'église et pourrissaient les boiseries, à tel point que la célébration des offices devenait fort difiicile en dehors du chœur. Nous savons aussi par le cahier de la visite faite à Fontenay, en 1745, par l'abbé de Troisfontaines, qu'à cette époque le réfectoire était dans un tel état de délabrement qu'il fallut le démolir pour prévenir son effondrement.
La Révolution consacra la ruine de Fontenay, qui fut vendu, en octobre 1791 , avec ses terres, bois et vignes, et adjugé au prix de 78 000 francs au sieur Claude Hugot, de Précy-sous-Thil, qui transforma les bâtiments en papeterie. Les fermes, la bibliothèque, le mobilier, adjugés à vil prix, furent Tobjet d'une vente spéciale. M. Hugot vendit Fontenay vers 1812 à M. Guérin, qui, en 1820, le revendit à son tour à M. Elie de Montgolfier, d'An-
nonay, qui exploita do nouveau les béitiinents de Tabbaye pour la fabrication du papier. Elie de Montgolfier céda la propriété à son gendre ^larc Seguin, de l'Académie des Sciences, qui la remit à bail à Raymond et Laurent de ^lontgolfier, ses gendres, lesquels donnèrent une grande extension à la fabrication du papier, en créant trois nouvelles usines dans la vallée, à la Fontaine de TOrme, la Châtaignère et Choiseau. Les fils de Raymond de Montgolfier, MM, Auguste et Henri de Montgolfier. succédèrent en iSjS à leur père dans la propriété et l'exploitation des manufactures de Fontenay, puis les apportèrent, en 1890. à une Société dénommée : « La Société anonyme des Papeteries de Montbard )), dont ils furent les administrateurs délégués. Cette société entra en liquidation volontaire en 1902 et, en octobre 1906, le possesseur actuel, M. Edouard Aynard, gendre de M. Raymond de Montgolfier, acquit la propriété de Fontenay, en vente amiable et publique.
Il est intéressant de constater que Fontenay n'a pas que des titres artistiques qui soient dignes de mémoire. C'est à la Fontaine de l'Orme, sur le domaine de Fontenay, que se sont faits, en iSSo, les premiers essais de pisciculture en Europe, par MM. Hyvert et Pilachon, renouant les traditions des moines. Et Fillustre ^larc Seguin, l'inventeur des chemins de fer en France et des ponts suspendus, dont l'ample génie s'est produit en tant d'autres recherches ou formes scientifiques, et qui a résidé près de vingt-cinq ans à Fontenay, y a fait, de i855
l'abbaye de FOr^TENAY
à i>86o, les premières expériences d'aviation, qu'il a poursuivies ensuite à Annonay. Et ses petits-fils Laurent et Louis Seguin, suivant les voies ouvertes par leur aïeul, ont, à leur tour, inventé le (( Gnome », le meilleur des moteurs actuellement employés pour actionner les aéroplanes.
Pendant tout le xix^ siècle, comme on l'a vu, Fontenay avait été transformé en exploitation industrielle, mais par des hommes éclairés, qui s'étaient attachés à préserver des mutilations graves les parties anciennes de Tabbaye offrant un intérêt artistique. Cependant la Forge avait été surélevée d'un étage, ainsi que la galerie occidentale du cloître ; de nombreux bâtiments récents, étaient affectés aux travaux de la papeterie, et enfin deux hautes cheminées complétaient l'aspect industriel de cette ruche ouvrière.
Il devait suffire, à un moment donné, de faire disparaître toutes ces constructions parasites pour rendre aux vieux édifices leur initiale beauté.
Depuis cinq ans, cette transformation s'est opérée méthodiquement, et, peu à peu, les trois usines de la vallée ont disparu, les multiples bâtiments modernes élevés dans l'enceinte de l'abbaye ont été rasés et la Forge a repris son aspect primitif. Ces démolitions représentent une surface bâtie de plus de 4-000 mètres carrés. Le sol de l'église a été ramené à son ancien niveau, dégageant les bases des piliers enterrés de près de 80 centimètres, et les quatre travées du bas-côté méridional, qui avaient été murées pour former une cha-
pelle privée, viennent d'être rendues à leur destination première. L'église est donc aujourd'hui intégralement ce qu'elle était en ii47- Enfin, l'aile orientale du cloître, qui s'inclinait d'inquiétante façon, a été remontée pierre par pierre, avec un soin méticuleux. Ces divers travaux, très habilement et très respectueusement conduits par M. René Aynard, sans l'intervention d'aucun architecte, ont rendu à Fontenay son aspect primitif dans le cadre agreste et solitaire que les moines du xii^ siècle avaient si bien su découvrir.
Carreaux du pavement de l'église
Ensemble du cloître (L'Ég-lise. — Le Dortoir.)
Photo L. B.