‹ L'Abbaye de Notre-Dame de Grestain de l'ordre de Saint-Benoit à l'ancien diocèse de LisieuxChapitre 10 sur 185 · Cart. de Jumièges, n° 243. — Cart. normand, p. 39, note · texte numérisé non relu

Cart. de Jumièges, n° 243. — Cart. normand, p. 39, note

ORlGtNK ET FONDATION 15

Dans racle d'échange, Conleville est désigné par ces termes : (( villam de Conlevilla ». Dans les Rôles de rKchiquier, on trouve le même mot: « villa », qui désigne non le centre de populations rurales mais le domaine d'un grand propriétaire.

On a donc lieu de penser que la terre de Conteville n'a point été un fief héréditaire dès l'origine mais une concession temporaire puis viagère faite à Herluin. Cependant on croit que d'autres lots de terre situés dans le même quartier et constituant un domaine lui avaient été inféodés sous les seules conditions de la foi et du service militaire; c'étaient des terres fiscales qui avaient fait partie du patrimoine de nos ducs dans le diocèse de Lisieux. Ce bénéfice devint un fief transmissible et perpétuel dont Herluin put disposer et qui passa aux comtes de Mortain, ses fils et petits-fils, lesquels ne paraissent pas en avoir conservé longtemps la propriété puisque l'on voit Robert III de Meulan donner à l'abbaye de Grestain tous les droits qu'il possédait sur les églises de Saint-Pierre et de Sainte-Mère-Eglise, autrement dit Notre-Dame-du-Val, et sur la chapelle du château '. Ce fief ou bénéfice était V Honneur dont il a été parlé '.

La mémoire d'Herluin et des comtes de Mortain, le souvenir de ces hauts seigneurs, se sont perdus même dans la tradition

1. Charte confirmathe de Richard Cœur de Lion; voir aux pièces justit'., n» 1.

2. Th. Staplelon, Mnrj/ii Roliili, I, 128, 129 : .< L'honneur de Sainte-Mèret'Jùjlise appartenait au conilé de Mortain, il était venu aux possesseurs de ce comté par transmission d'Ilerluin de Conteville qui, comme mari d'Ariette, mère de Guillaume le Conquérant, était le père de Robert, comte de Mortain et d'Odon, évèque de Baveux. Dans les limites de sa seigneurie, Herluin fonda iahhaye de Grestain dans laquelle il fut inhumé avec son épouse ; elle était située sur le bor 1 de la Seine en face d'une vallée lit stood on the bank of the Seine, fronting the valley) où s'élevait une église dédiée à Sainte Marie, Notre-Darne-du-Val, le voisinage de laquelle avec l'emplacement de son château fit donner à ce dernier le nom de château de Sainte-Mère-Eglise, (the proximity of wich to the site of his castle gave il the oi Castrum de Sanctae Maria.' Ecclesia). »

locale, et il faut renoncer avec les seules données qui subsistent à fixer les limites de leur seigneurie qui devait être assez vaste puisqu'elle s'étendait, à l'ouest, jusqu'à la. rive droite du cours d'eau appelé la Claire. Sur la rive gauche de ce ruisseau se trouvait Honfleur et sa prévôté qui appartenaient et ont toujours appartenu aux Bertran de Briquebec et de Roncbeville, quoiqu'on ait dit le contraire '.

C'est sur une parcelle de terre du fief ou honneur de Sainte- Mère-Eglise qu'Herluin accomplit un vœu en faisant édifier un humble monastère spécialement chargé de prier pour le salut de son âme et de recevoir sa dépouille mortelle ainsi que celle de ses descendants. Il le plaça sous l'invocation et la protection de Notre-Dame ou Sainte-Marie [Sancta Maria Grestani) .

L'abbaye de Notre-Dame de Grestain n'a pas été fondée antérieurement à l'année 1050. Les anciens récits des hagiographes avaient indiqué la date de l'an 1040, mais on a opposé à cette indication une objection sans réplique, c'est que ce fut Hugues d'Eu, évèque de Lisieux (de 1050 à 1077j, qui présida à la bénédiction du terrain où devait s'élever l'établissement monastique '. Il restait au nouveau couvent à croître et à prospérer au moyen des donations qu'accumulera la piété des bienfaiteurs. Avant de les faire connaître, il est encore des détails qui provoquent la curiosité et doivent retenir un instant l'attention. Nous voulons parler du mariage d'Herluin de Conteville, de sa seconde femme, et de leurs enfant-s. Disons de

1. A. Catherine, Hist. de la ville et du canton de Honfleur, I, p. 69 à 77. Il est faux de tous points et ne repose sur rien qu'Herluin de Conteville et les comtes de Mortain aient possédé Honfleur, ainsi que l'assure l'auteur d'un livre où fourmillent les méprises et les erreurs de tout genre.

2. Dans le Xeustria pia, p. o88: Itaque anno lOiO predictus cornes Herluinus de consensu ejusdem Guillelmi ducis, etc. — Dans le Gallia christ. : Monasteriuni post annum 1060 concedei^ agressus est Herluinus. — Cf. Trigan, Hist. ecclés. de la province de Xormandie. 111. 61.

IlKhLLlN ET ARLETTE 17

suite après craulrcs ce qui a élé dit maintes fois, à savoir que la seconde femme dllerluin élail ArleLte, la jeune Normande qui a élé la mère de (iuillaume le Bâtard, lequel l'honora beaucoup quoiqu'elle fût de basse naissance '.

Il y aurait des remarques à faire au sujet de cette union ; les uns la placent presque aussitôt la mort de Robert le Magnifique, en 1035 ' ; les autres avant cette date ', Mais sur ce point d'histoire on n'a aucune preuve à produire ; les témoignages que l'on invoque sont contradictoires, de manière que chacun a pu expliquer selon ses points de vue ce qu il y a d'obscur dans les chroniques. En réalité on ne sait sur quelles bases combiner les rapports chronologiques d'Herluin, d'Ariette et de la naissance de leurs deux fils, Roberl et Odon. Le premier a été l'un des fondateurs de l'abbaye de Grestain. L'âge du comte de Mortain et de l'évêque de Bayeux, à l'époque de la fondation de l'abbaye, ne peut être établi avec certitude ^. Ce détail est d'ailleurs sans importance dans la présente monographie. Nous nous contenterons des traits historiques qui ont été adoptés de confiance jusqu'à présent ; il serait hors de propos de les discuter.

1. //(.s7o/\ de F/'., XI, 28."): » Quamvis cssol iiiferiori génère orln inuUum honoravit. »

2. Will. Gemet., Ilislor. (h- Fr , XI, 21)8 : i Vorum postquam Hierosolyinitanus Diix obiit, Ilorliiinus quidam probiis miles Ilerlevam uxorem diixil. »

3. Will. Malmesbury, Uixlor. de Fr., XI, 189: .' Matrem, (juantum vixit, insigni indulgentia dignalus esl ; (|uae ante palris ohitum ciiidam Ileilowiiu) de Comitisvilla mediocriiuii opum viio iiupserat. >>

4. Dans ses Rechercher arch. el hisloi\ sur la Xormandie, p. l.'JU-l.{2, M. L. Dubois a signalé des faits qui se contrarient sans qu'il en ail iirésenté aucune solution. On ne sait si l'on doit prendre en considération la citation d'un passage de la cbartc de fondation de Grestain : pro anima uxoris sii.ie Ilerlevae et filu siii Roberli, et Matliililis, uxoris ejus, et /ilioruin et /iliariim. ("ette charte nous est inconnue, ma!s il semble qu'on ne doit admettre ([uavec des réserves l'extrait que M. L. Dubois en a donné. Le texte laisse à entendre que Robert de Mortain était déjà marié lors de la fondation de Grestain, vers li)i)U, par son père Ilerluin de Conteville.

Cn. BuK.vRii. — LWhbuye de Xolrc-Damc de Grestain. 2

C'est donc en l'année 1035 ou avant celte époque, dit-on, qu'Herluin de Gonteville épousa Arlelte. C'était une concubine sans naissance de Robert, dit le Magnifique, le Libéral et le Diable, à qui elle avait donné plusieurs enfants avant qu'il fût duc de Normandie. Les chroniqueurs et après eux les romanciers ont puisé dans une aventure, banale au surplus, — la peinture de sentiments nobles et délicats dont ils ont fait bien gratuitement honneur au duc Robert. Mais le roman des amours d'ArlelLe paraît avoir été emprunté à des traditions populaires qui ont été arrangées et développées longtemps après ' pour charmer Henri II, roi d'Angleterre, à qui Wace narrait en vers les hauts faits du roi Artus et racontait l'origine des rois anglais qu'on faisait descendre d'un Brutus, fils d'Knée, qui débarqua en la Grande-Bretagne. Wace et Benoît de Sainte-Maure se sont sans doule inspirés de ce qui se disait de leur temps à la cour ducale, non toutefois sans y ajouter beaucoup de leurs inventions et de détails très naïfs ; on peut le croire sans trop de hardiesse. Ils ont tiré quelque agrément d'un thème inépuisable : celui du prince qui, amoureux d'une jeune personne jolie et ingénue, « sage e corteise e proz e bêle », la reçoit dans son château et l'épouse. A la vérité, il arrivait parfois dans les aventures des héros de chevalerie que le prince n'épousait pas la bergère bien que celle-ci lui présentât des gages vivants de leur union. La fille du pelletier de

1. Benoit de Sainte-Maure a fait le portrait d"Arlette comme s'il l'avait vue :

El s'avoil la colnr plus fine

Que flors de rose ne d'espine

Né bien séant, hoche e menton ;

Riens n'eut plus avenant façon

Ne plus bel col, ne plus beaux braz.

Ce serait s'abuser que de croire que le trouvère Benoit avait vu la jeune Normande, mère du Conquérant ; il a composé sa chronique rimée plus de cent vingt ans après l'époque où Ariette se serait parée d'une pelisse grise et d'une bandelette de fin argent. La tradition établie sur Ariette nous semble une pure illusion.

IIEHLLIN ET AULETTE

Falaise a précisémenl essuyé ce conlrelemps ; mais son nom, comme juste compensation, a tlotté dans Thistoire et y a survécu ' .

On a, néanmoins, dans la suite peu entendu parler d'Arletle. Un personnage nommé Gautier que Guillaume le Conquérant a appelé son oncle, n Gunllerio avuiiculo meo^ et dont on ne connaît pas d'autre mention dans l'histoire a paru être un frère dWrlette '. L'origine de ce dernier comme celle de sa sœur sont restées obscures, parce que ce n'est qu'avec le temps que la légende romanesque d'Ariette a fait des progrès et a été remarquée.

Quant à son mari, on n'a jamais clairement su ce qu'était Ilerluin de Çonteville. Les anciennes annales sont peu instructives, tout y est vague, incertain et confus. Ilerluin était veuf,

1. Wace, Roman de Boa, I, 390 (édit. Pluquet). — Benoît de Sainte-More, Chron. (les ducs de iXormandie, II, oiS-'i'io (édit. Fr. Michel). — Philippe Mouskes, Chronique rinnk', Introd., p. 'id, el t. II, I ilO ((^oll. des Chroniques BeUjes). — Ilislor. de Fr., X, 284; XI, 32:i ; XXII, 34, 3i). — Sur le chroniqueur Mouskes ou Mo.ikel, voir Histoire litfrraire, XIX, 861-872 ; Journal des Savants, novembre 1836.

Dans sa chronirpie, Philippe Mouskes rapporte qu'Ariette était originaire de Florennes, province de Namur, et ([ue son p>fe était venu à Caen :

Par Festore, sui je bien ciers, Que preudoni fu cil dus liohiers De Xorinendii\ cl si n'ol oir Ki sa licre dcuisl avoir.

Tant qu'une puciele enania A Kaani, à il soujourna, Ki fille estoit d'un escohier (pelletier^ Par nom l'ajjicloient Sohier.

De Florines, deriers ïlainnaii.

Estait venus, s'ot d'à voir pau, Quar [aide (l'exil) et povertés l'avoit

Tel mené, que petit avait

Et sa fdle devint si hiele K'il n'ol dame ne damoisiele En la tière, de sa hiauté, iVe de valeur ne de bonté.

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