‹ L'Abbaye de Notre-Dame de Grestain de l'ordre de Saint-Benoit à l'ancien diocèse de LisieuxChapitre 116 sur 185 · Arch. mun. de Honfleur ; Délibér., 22 mai · texte numérisé non relu

Arch. mun. de Honfleur ; Délibér., 22 mai

L'assemblée nationale, par des décrets des 9 et 21 juillet 1700, ordonna laliénation de tous les domaines nationaux à l'achat desquels tous les citoyens, et non plus seulement les municipalités, furent appelés sans exception.

Ch. Biu'îaui». — Lubhuije de Xotre-Dame de Grer.laiii. 12

178 l'abbaye de NOTRE-DAME DE GRE8TAIN

débris de l'ancienne société française, notamment un ecclésiastique alors âgé de quatre-vingts ans et qui, à cette heure, paraissait avoir oublié qu'il avait été un moine bénédictin. Cependant on dit qu'il racontait volontiers une suile des choses d'autrefois. Il y avait bien longtemps qu'il n'avait revu son abbaye, néanmoins il évoquait les images d'un passé évanoui ; il s'est souvenu jusqu'au dernier moment d'où lui était venu le toit qui l'abritait. C'était dom Jean Baptiste Dalbiac, ex-religieux de Grestain, qui parvenait à l'extrême vieillesse dans son prieuré de Saint-Nicol. ancien bénéfice dont on a déjà parlé.

Dom Dalbiac avait eu une existence traversée par des misères et de pénibles épreuves. Né vers l'année 1724, il appartenait à une famille protestante originaire de Nîmes, laquelle avait fait son abjuration dans l'église de Saint-Sulpice, à Paris, en 1728. Vingt ans plus tard, Jean-Baptiste Dalbiac, clerc tonsuré du diocèse de Tours, s'était fait religieux dans l'abbaye de Grestain, en 1730, et y avait prononcé ses vœux. Mais au moment de la suppression de l'abbaye, « il avoit été vexé, a-t-il dit, par l'ancien régime qui l'avait fait renfermer à Saint-Yon pour consentir à la fermeture de l'abbaye. » Les lettres de cachet lui laissèrent un inoubliable souvenir.

Il dut aussi garder la mémoire de ce qui suivit. Dom Dalbiac s'était installé à Honfleur où, ses rancunes aidant, il se montra un partisan ardent des idées nouvelles et de la réforme religieuse. Plusieurs années se passèrent, puis le moment venu on ne s'étonna point de le trouver dans les réunions électorales, où, d'ailleurs, il était injurié ', ni au nombre des ecclésiastiques qui accueillirent la Constitution civile du clergé ~.

i. Pièces justif.. n" 113.

2. Un bénédictin, D. Charles Soulbieu, et Mathias de La Rue, prêtre sousdiacre en l'église de Sainte-Catherine, firent remise de leur lettre de prêtrise à la municipalité de Honfleur. — Arch. comm., copie de lettres, I, fol. 466 v*» et Délibér. municipales, 6 février 1791.

DOM DALBIAC 179

Il se soumit au serment d'adhésion que demanda l'Assemblée nationale. Il se mêla ensuite aux sociétés populaires, gagna leur confiance, obtint d'elles une protection spéciale : il reçut un certificat de civisme. Il leur avait donné des gages en achetant, comme bien national, « son cy-devant bénéfice de Saint- Nicol », par acte exercé au district de Pont-l'Evêque, le 17 février 1791. Devenu ainsi populaire, D. Dalbiac avait été nommé l'un des assesseurs de la justice de paix. On ne saurait dire s'il a été sensible à celte gracieuseté. Mais on sait que sa popularité n'a pas été de longue durée. A la fin d'octobre 1793, le Conseil de la commune, loin de lui tenir compte d'avoir renoncé à ses vœux et à son habit, le proscrivait, le mettait en état d'arrestation : il avait été dénoncé à la suspicion publique parce que sa mère était d'origine anglaise. Quinze jours après, à la suite d'une visite domiciliaire et eu égard à ses principes républicains, la municipalité consentait à son élargissement. On la vit bientôt rapporter ses arrêtés et ordonner de nouveau l'arrestation de l'ex-religieux (26 brumaire, an II), lequel réclama en vain sa liberté en alléguant les services rendus. Ses raisons furent repoussées. On l'enferma dans une maison pour ce mise en réquisition '. On ne se contenta pas de l'arrêter, on lui fit encore payer les frais de sa surveillance. Quelque dénonciation anonyme avait suffi

I. Arch. comm. de Ilonflour. Délibor., 22 décembre 1792,3 avril, 23 octobre, 7 novembre, 16 noveml)re 1793.

Pour la même époque, on a recueilli la liste des prêtres de tout rang qui, à llonlleur, se refusèrent à prêter le serment et émigrèrenl. Nous citerons : Robert Dulioscq ; Jean-Antoine Bottenluit, morts l'un et l'autre en 1803 ; Michel-François Gaillard, mort en 1798 ; Adrien Letellier, mort à Winchester en 1795 ; François-Jacques Advisse ; Thomas Quillet, mort h Dusscldorf en 1798 ; Louis-François Vastel, mort en Pologne, et son frère Pierre Vastel, qui fut chapelain de Notre-Dame-de-Grâce ; Valérien Pestel, vicaire puis curé de Srinl-Léonard, émigré en 1792 ; Jean-Baptiste de Thieuville, curé de Barneville, émigré en Angleterre en 1792, y mourut à la fin de 1797 ; Jacques Rebut, curé d'Ai>lon, émigré en 1792 et mort à Londres.

180 l'aBKAVE de NOTRE-DAME DE GRESTAIN

pour que l'ex-religieux se fût trouvé en butte à raccusation absurde de complicité avec l'étranger. L'administration municipale d'alors, avec ses instincts envieux et son inclination à nuire, eut, nonobstant cela, une condescendance pour lui; elle ne l'expulsa point. Ce fut une exception. On citerait peu de curés ou de religieux que la persécution administrative ait oubliés dans leur presbytère ou dans leur communauté.

Depuis ce moment Dom Dalbiac disparaît ; les registres municipaux ne font plus aucune mention de lui jusqu'en 1803. Il se trouva sans doute heureux de vivre dans la solitude de Saint-Xicol, d'y oublier l'agitation pour laquelle il s'était pris d'enthousiasme et qui lavait trompé, D. Dalbiac est décédé à l'ancien prieuré de Saint-Nicolas du-Val-de-Glaire, le 15 mai 1811, à l'âge de quatre-vingt-sept ans '. Par un testament du 21 août 1803, il avait légué tous les biens immeubles qu'il possédait à l'hospice civil de Ilonfleur ; de plus il avait exprimé le désir d'être inhumé dans le cimetière que les exreligieuses avaient dans l'enceinte de cet établissement hospitalier '.

Arrivés au terme de l'histoire de l'abbave de Grestain, il est difficile de peindre l'impression singulière que l'on éprouve à vivre dans le passé de ce monastère, à rapprocher ses commencements, ses étapes successives, sa désorganisation, puis le fin de son dernier religieux qui termine sa carrière dans les clubs révolutionnaires et demande, par humilité, à être enseveli silencieusement dans un hôpital où aucune dalle ne rappellerait son nom ^.

1. Arch, communales de Ilonfleur, reg. de l'élat civil, année 1811.

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