FONDATION
tionnel mais suspect '. Ilerluin de Conteville élait affecté d'une maladie de peau, sorte de lèpre hideuse qui ne lui permettait pas de paraître à la cour du duc Guillaume; elle tenait, elle s'obstinait contre les remèdes. Or, il arriva fju'une nuit pendant son sommeil, Herluin de Conteville eut une vision. La vierge Marie lui apparut tenant à la main une branche de lis et elle lui dit: « Si lu veux recouvrer la santé, tu iras en un lieu nommé Grestain près d'une fontaine où existe une antique chapelle qui m"a été jadis consacrée mais que le temps a presque détruite. Tu la rétabliras et tu y placeras un clerc qui en desservira l'autel. A ce prix, je te promets guérison. » C'est pourquoi Herluin. à peine éveillé, se résolut à tenir la promesse qu'il avait pieusement faite. Il restaura la chapelle, la nettoya des halliers dont elle était remplie, l'orna, lui rendit son premier éclat. Herluin eut cependant deux autres visions. Dans la troisième, la bienheureuse Vierge mère de Dieu lui ordonna d'établir au même endroit et à ses dépens un couvent de religieux qui prieraient Dieu la nuit et le jour. Cette fondation accomplie, Herluin fut délivré de son mal. C'est ainsi qu'en l'an 1040 ', le comte Herluin, du consentement du duc Guillaume dont lui-même avait épousé la mère, choisit l'emplacement du couvent, le fit bénir par Hugues, évêque de Lisieux, le consacra au culte divin et commença au lieu dit Grestain, qui était de sa seigneurie, une abbaye. /\près l'avoir dotée selon ses moyens, il y assembla un grand nombre de religieux '^.
\. « Je n'ai guères vu, dit Talibé Tiigan, de ces sortes d'rtyjjliscmens auxquels on n'ait présupposé des révélations, ou quelque miracle. La coulume des grands de ce temps, le désir de se procurer pour soi et pour sa famille des intercesseurs, pouvoit suffire à Herluin et à bien d'autres. » — Ilisl. ecclésiaslique de la province de Xorinandie, III, 01.
2. La date de la fondation de Grestain ne peut être anlérieuie à Tannée U)oO.
3. i\euslria pin, p. 528 : « Accidit ut quadam nocle, dum dorniirel, sibi visa sit apparere virgo Maria, manu geslans florem canditlum, in moduni virgae, nempe lilium. Petens ab co si vellet sanari ; quo rcspondenle. etinm: Vade
2i l'abbaye de NOTRE-DAME DE GRESTAIN
On peut contester la certitude de plusieurs circonstances du récit ; il y aurait eu un prodige fait pour produire l'admiration ou la crainte. Mais ce qu'il faut retenir et ce qui nous semble peu contestable, c'est qu'il ait réellement existé à Grestain une chapelle votive tombée en ruine avant l'époque oîi Herluin songea à y fonder un monastère, vers le milieu du xi^ siècle.
En outre, il faut noter que Du Monstier apporte une affirmation douteuse lorsqu'il dit qu'Herluin avait réuni à Grestain un assez grand nombre de moines ' . Bien que les renseignements ne donnent pas une idée bien nette des premiers temps de l'abbaye, on ne croit point que les choses aient été aussi vite et aussi facilement. Ce fut tout d'abord un essai de fondation où l'on se contenta de constructions légères : la munificence de Robert et de Guillaume de Mortain fit le reste, mais ce fut peu à peu que les moines sortirent d'une installation provisoire. A l'époque la plus caractéristique, au temps de saint Louis, les religieux de Grestain étaient au nombre de trente-deux ~. On aurait pu souhaiter qu'un auteur qui n'a possédé aucune notion sérieuse de l'histoire de Grestain n'eût pas mis en avant la masse de deux cents religieux -, ce qui n'est qu'une fable. L'abbaye d'hommes la plus peuplée, le Mont-Saint-Michel, ne comprenait pas plus de quatre-vingts
(inquit) ad locum cui nomen Greslanunt juxta fonlem uhi primitus extat aedes mihi olim consecrata sed mine praevustate, penè collapsa, quam restaurabis, ciim uno clerico a te illic ponendo ut mihi ibidem inseiviat, tum que sanaberis. Itaque experge factus, facta coepit complere quae piè piomiserat ; aedem reparavit, spinis et dumis repleiam muudavit, ornavit, pristinum in statura reduxit. Postea vero ob vultus deformationem fuit iterum ac tertio in visu admonitus ab eadem S. Virgine Deipara ut illic monachos qui die noctuque Deo inservirent suis stipendiis ditaret: quo expleto omnino sanalus evasil. Itaque anno 1040 praedictus comcs Herluinus, de consensu ejusdem Guillelmi ducis, etc. »
1. Neustria pia, p. 528 : « Monachos non paucos illic aggregare. »
2. Reçjesl. visif. archiepiscopi RoUinni (édit. Bonnin), p. 295.
3. De Saint-Amand, Lettres d'un voyarjenr à Vemh. de la Seine, p. 271.
DONATIONS EN NORMANDIE 2o
moines. Le Bec-IIelloiiin renfermait à peu près le même nombre de religieux. On ne peut que regretter la complaisance avec laquelle on admet pour vérités historiques les faits les moins certains.
On assura Tenlretien de la colonie monastique en formation, on pourvut aux besoins temporels des religieux par des donations de terres ou de rentes, soit en Normandie, soit en Angleterre. Les copies de deux chartes font connaître ces donations dues à la générosité des fondateurs ou d'autres seigneurs qui dotèrent l'abbaye d'une partie de leurs biens. Ces actes sont reproduits à l'appendice '. Ils nous font retrouver l'état du patrimoine immobilier de l'abbaye de Grestain cent cinquante années après son commencement. Grâce à eux nous pouvons reconstituer la liste des terres, dîmes, droits et coutumes, prérogatives dont avait joui l'abba^'e en différents temps.
Nous ne donnerons pas le détail des biens dont le monastère avait été doté, mais nous indiquerons les principaux bienfaiteurs. Parmi ceux-ci, on distingue Guillaume le Conquérant qui fit don d'un vilainage à Conteville, et d'une chapelle dite de Saint-Nicolas ou saint-Nicol, siîuée près de Honfleur, avec le religieux qui la desservait et les droits d'usage que celui-ci exerçait dans la forêt voisine, c'est-à-dire la forêt de Touques ou de Saint-Gatien qui, dans le principe, a dû s'avancer jusqu'à la mer '. On remarquera que dans la charte de 1189 le duc Guillaume est qualifié rex Anglorum. En conséquence les dons qu'il fil sont posléiieurs à la conquête de l'Angleterre, c'est-à-dire à l'année 10()(>.