Pièces justif., n° l
moine de Saint-Martin de Sées. On a composé pour lui le
distique qui suit :
Ahhas (iresteni Gaufridus fine quiescit; Cedit Fulconi regimen, monacho Sagiensi.
(Geoffroy, abbé de Grestain, meurt. L'administration de Tabbaye est confiée à Foulque, moine de Sées.)
En Tan 1122, la vingt-troisième année du règne de Henri P'*,
roi d'Angleterre, la neuvième année de l'abbaliat de Foulque,
sous Tépiscopat de Jean, évêque de Lisieux, on commença à
construire la nouvelle église de Grestain en l'honneur de la
bienheureuse Vierge Marie, mère de Dieu. C'est ce que disent
les vers suivants :
Fundant ecclesiam Grestenses nohiliorem.
Destrucla veteri, titillant Christi genetrici.
(La vieille église de Grestain ayant été détruite, les religieux rebâtissent une église plus magnifique. Ils la dédient à la Mère de Jésus-Christ.)
Cette église fut consacrée par l'évèque Jean et ensuite par Arnoul également évêque de Lisieux, puis de nouveau par Rotrou, évêque d'Kvreux. Ce dernier prélat, devenu archevêque de Rouen, consacra en l'honneur de Saint-Etienne l'autel situé au nord. Il ne faut pas s'étonner si l'édifice a été béni plusieurs fois, car le village et l'abbaye de Grestain avaient été incendiés le dernier jour de mai 1122. De là ces vers:
Villani Grestani ciun coenohio voral ignis, Finis erat maii, de villa prodiit ignis.
(A la fin du mois de mai, le feu dévore la villa de Grestain et le monastère ; l'incendie vient de la villa.)
Cependant Foulque paya son tribut à la mort le 3 des noues de juin 1139 ', ou le 4 des noues de juillet.
i. Ce qui précède est traduil du Ncustria pia.
38 l'aHBAYE de NOTRE-DAME DE GRESTAIN
La chronologie des événements est un peu embrouillée. Ce qui apparaît le plus clairement c'est que cette période a été pour Grestain un temps de ruine. On voit, d'après les informations du Neustria pia, qu'un incendie anéantit, en l'année 1122, au mois de mai, l'église et les bâtiments du monastère. Ils étaient probablement construits en bois. La cause du désastre n'est pas indiquée mais il semble qu'on doit l'attribuer à un accident, et non point à quelque opération de guerre. L'élément le plus essentiel dans la pratique de la guerre était alors le feu : l'incendie en était le bouquet ^ Ce ne fut pas le cas cette fois-ci pour Grestain. L'année 1122 s'écoula sans troubles et sans divisions en Normandie. Les moines purent donc commencer à reconstruire leur église, événement mémorable que l'on avait consigné dans les annales du monastère. Mais on a des raisons de penser que la construction de la nouvelle église occasionna des travaux prolongés et passa par beaucoup de vicissitudes.
L'année suivante (1123), se rapporte à la révolte de Galeran de Meulan, à la campagne marquée par les sièges de Montfortsur-Risle, de Pont-Audemer et de Brionne. En 1123, au mois d'octobre, Henri I*''' d'Angleterre brûla Pont-Audemer puis ravagea et incendia tout à plus de vingt milles à la ronde ~. A en juger par ce détail et ce témoignage, Grestain n'échappa pas, comme il est fort probable, à cette guerre sauvage.
A ce même temps, le xii^ siècle, se rattachent les trois consécrations de l'église abbatiale. Il a été d'usage de bénir successivement chaque partie des églises que l'on édifiait, et la première partie qui s'élevait étant le chœur c'est le chœur de l'abbatiale qui reçut tout d'abord la bénédiction de l'évéque consécrateur. Ce fut Jean, évêque de Lisieux (1107-1141), qui
i. Denifle, La désolation des églises, II, p. I, 2. Orderic Vital, II, p. 438-460.
ROULKALX DES MORTS .'39
en fit la dédicace mais on ignore en quelle année. Une seconde dédicace, — celle de la nef probablement, — fut célébrée en 1139 par Rotrou de Warwick, évêque d'Evreux. Enfin une troisième dédicace fut présidée avec pompe par Arnoul, évêque de Lisieux de II 41 à 1181. Nous ne pouvons indiquer, faute de documents, l'époque de cette cérémonie solennelle. De plus on sait que Rotrou, devenu archevêque de Rouen a béni une des chapelles de l'abbatiale, la chapelle Saint-Etienne. Il est impossible de reporter ce dernier fait avant l'année 1165, époque où Rotrou est passé d'Evreux sur le siège archiépiscopal de Rouen. La note du Neusiria qui en fait mention doit être placée non à l'abbatiat de Foulque mais aux années du moine Herbert, son successeur dans l'administration de Tabbaye.
C'est du temps de l'abbé Foulque (1111-1139) que passèrent au monastère de Grestaiir deux rouleaux mortuaires : 1° celui de Mathilde, fille de Guillaume le Conquérant, première abbesse de la Trinité de Caen, morte en 1113 ; 2'^ celui du bienheureux Vital de Mortain, fondateur de l'abbaye de Savigny (1102), mort le 16 septembre 1122. Il y avait donc alliance myslique, confraternité d'abbayes entre Grestain, Savigny et la Trinité de Caen.
Suivant l'usage, le rouleau destiné à annoncer la mort de Mathilde fut communiqué de couvent en couvent. Un messager [rotuliger] l'apporta à Lisieux, à Cormeilles, à Préaux puis à Grestain. A l'arrivée du rouleau le chapitre fut convoqué et on lut les noms qui s'y trouvaient écrits. Puis un moine, le scribe du couvent, inscrivit sur le rouleau le nom du monastère visité et les noms des morts dont le souvenir était cher aux religieux, pour lesquels à leur tour ils demandaient des prières.
Le titre (titulus) ci-dessous est consigné sur le rouleau de Mathilde * :
« Titulus sanctae Mariae Gresteni.
<( Anima ejus et animae omnium fidelium defunctorum requiescant in pace. Amen. Orate pro nostris, Herluino monacho, Rotberto comité, Mathilda, Rotberto monacho, Ragnulfo laico(?i, Godefrido monacho, Dodone monacho, Lewino monacho, Hunfrido monacho, Willelmo laico, Leuricio laico, et pro aliis quorum nomina Deus novit, et requiem habeant sempilernam. Amen. »
(Titre de Notre-Dame de Grestain. Que l'âme [de Mathilde] et les âmes de tous les fidèles défunts reposent en paix. Ainsi soit-il. Priez pour les nôtres: Herluin religieux, le comte Robert, Mathilde, Robert, religieux, etc.).
Nous signalerons les trois premiers noms. En tête est celui d'Herluin de Conteville, fondateur du couvent. Ensuite \iennent Robert de Mortain et sa femme Mahaut ou Mathilde de Montgomery. Chacun de ces noms a un intérêt spécial parce que leur inscription sur le rouleau est fort ancienne ; elle date des quinze premières années du xii^ siècle. Du texte mis sous les yeux du lecteur, il importe de signaler ce détail, c'est que le nom d'Herluin y est suivi de la qualification moiiachus . Y a-t-il lieu de s'arrêter à cette mention? Doit-on penser qu'Herluin de Conteville a pris l'habit monastique, qu'il a (( la haire vestue » dans l'abbaye qu'il avait fondée ? Ou bien faut-il comprendre que, sentant sa fin prochaine, Herluin s'était fait apporter au couvent, qu'il s'y était fait associer comme confrère^ afin d'être inhumé parmi les moines ? D'autres fondateurs ou bienfaiteurs de monastères profitaient ainsi de ce qu'on appelait la confraternitas des abbayes, c'est-à-dire la
1. L. Delisle, Rouleaux des inorls du i-Y"" au A'Ve s., p. 207, n° 67. Cf. L. Delisle, Des Rouleaux des morts, Bibl. de l'École des chartes, t. VIII, p. 369-