L ABBAYE DE ^OTRE-DAME DE GRESTAIN
sime) du monastère ne les arrêtaient pas. On les voyait s'asseoir dans les carrefours, faire bombance dans les tavernes^ épier les occasions d'adultères, se souiller de toutes sortes de crimes. Un Jour de fête, comme le réfectoire ne leur offrait qu'un vin moins généreux c/ue celui des tavernes, fous^ à r exception de quatre vieillards, s'en allèrent en bande après avoir enlevé les cordes des cloches et fermé les portes du monastère, et suspendirent pendant quelques Jours les divins offices jusqu'à ce que le cabaretier, par pitié pour ce cloître silencieux, leur eût donné le vin cju'ils réclamaient K Le bruit public et les rapports de nos officiers ayant porté ces faits à notre connaissance. Je fis passer dans d'autres maisons ceux que Je savais être les principaux auteurs de ces désordres, J'effrayai ainsi le plus grand nombre et Je rendis la tranquillité désirée aux bons, s'il en restait
Sur ces entrefaites, — et nous ne pouvons ni n'osons passer le fait sous silence, — un de nos prêtres et un sous-diacre, délégués par nous pour organiser des fraternités ^, en vue de la reconstruction complète de notre église ■\ franchirent un Jour, à l'heure du dîner, la dernière porte du monastère
1. « Porro his qui relicti sunt de impunitate crevit audatia et desiderata liberius effluendi refulsit occasio, jamque née in capitule disciplina, nec intra claustradomestica constituta silentia servahantur, nec débita divinisofficiisfrequentia vel reverentia prestabatur. Non eos hostia claustri, non fores novissinie continebant, sed triviatim sedere per compita, per tabernas commessari, alienis invigilaie cubilibus adulteriisque ceperunt et diversorum generum criminibus infamari. Die feslo cuni eis in refectorio vinum debilius quam in taberna haurire consueverant ofTeretur, onines prêter. IIII'"". senes velut agmine facto pi'otinus abscesserunt, et furibus quibus campane monasterii trahebantur abbatis clausisque foribus, divinis officiis per dies aliquot silentium indixerunt donec eis caupo vinum quod adeo affectabant monasterii silentis miseratus infudit. »
2. Migne, Palrol. latine, t. 189, p. 479. Voy. une note sur les confraternités entre abbayes.
3. Arnoul, évêque de Lisieux 1 1141-1181), s'occupa dès l'année 1143 à reconstruire le corps principal de la cathédrale : le portail, la nef, les collatéraux de la nef, etc.
pour demander lu chari/é ; un des principaux religieux^ le prieur et le portier les assaillirent violemment, les maltraitèrent, et [ce que Je ne puis dire sans rougir et sans ressentir une vive amertume) les' couvrirent de boue. Le moine, sommé de fournir une réparation, s'y refusa et son abbé le lui défendit, et il fut convaincu par une sentence d'anathème
de contumace manifeste '
Je me rendis au monastère sans y avoir été invité, accompagné d\'ibhés et cl autres personnes vénérables. L'abbé empêcha un moment les moines de paraître ennotre présence, mais enfin Je pus exhorter charitablement ceux c/ui parurent à venir à résipiscence... Je priai avec plus d'instances ceux cjue Je devais prier ; Je suppliai ceux c/ue je devais supplier de préférence et ils paraissaient prêts à se rendre, mais l'abbé ne le permit à aucun, bien qu'il n'apportât l'ombre d'un argument ; il persista dans son obstination stupide et ne voulut point écouter les conseils de personnes vénérables, refusant le bénéfice de l'absolution qui leur était offerte pourvu qu'ils la demandassent avec repentir et humilité ^...
1. <( Inlerim, qnod silentio preterire non possumus nec audemus, quidam sacerdos noster et subdiaconus, qui a noijis oh constituendas fralernitates ad reedificationem ecclesie nostre quam a fundamentis incepimus mittebantur, novissinias fores predicte domus hora prandii causa requirende caritatis ingressi sunt ipsisque a monacho quodam majore, scilicet procuratore domus, et a portario violente manus illate sunt, g^ravibusque affecti injuriis in luto (quod sine rubore et amaritudine diceie non possumus) convoluti. Vocatus igitur ad satisfationdum monachus nec venire voluit nec âb abbate permissus est, ipsumque in anathcmalis sontenliam ipso facto commississe contuniatia manifesta convicit. »
2. '< Acccssi igitur ad monasterium non vocatus, adliibitis mecum religiosis abbatibus et aliis venerabilibus personis, ot cum abbas monachos aliquandiu
nostro conspectui prohibuisset offorri Rogavi diligentius qui rogari debue-
rant, supplicavi cui potius fuerat supplicandum, jamque redituri facile videbantur, sed nullus ab abbate permissus est, licet ipse penitus nichil rationis afferret sed pernaciter in stolida quadam obstinatione consistens nec consiliis venerabilium personarum adquiesciere voluit, et ad beneficium absolutionis accipiendum. quod quasi ultro eis offerebatur, scilicet si illud cum penitentia et humilitate requircrent, accedere recusavit. »
Ajoutez toute confiance à ce que je vous écris, car j'estime plus qu'un sacrilège le fait de vous écrire des mensonges et circonvenir astucieusement Votre Sainteté, etc. ^
On a mainlenanl quelque idée de la manière étrange dont l'abbé Guillaume Huband ou d'Exeter abusait de son pouvoir dans l'abbaje de Grestain, pour juger des malheurs de celte maison. La lâche de l'évêque de Lisieux était difficile: conlraindre les moines à changer de vie, les dégager des biens temporels, ramener Faustérité, la régularité, la discipline demandait un violent effort. L'évêque avait proposé la transformation complète de Grestain, le remplacement des moines bénédictins par des chanoines réguliers de Saint-Augustin ~. Mais la lutte que depuis longtemps entraînait la réforme des monastères était fort vive. L'Ordre de Saint-Benoît aurait considéré ce remplacement comme une insulte. Le changement n'eut pas lieu. On nomma à Grestain un autre abbé et on y établit d'autres religieux (pii furent choisis dans les établissements du même Ordre.
Quant à l'abbé Guillaume il fut transféré ailleurs par la protection de Gautier, archevêque de Rouen, avec qui il était lié d'amitié. <( Le susdit archevêque, dit un contemporain, transféra maître Guillaume Huband, qui était abbé de Grestain et moine du Bec, à l'abbaye de Saint-Martin de Pontoise, quoique le monastère de Grestain fût trois fois plus riche. Mais ce prélat désira l'avoir plus près de lui parce qu'ils étaient compatriotes et à cause de leur liaison et de leur amitié -^
Guillaume Huband quitta en effet l'abbaye de Grestain, dit le Neustria pia, au mois de juin 1185, jour des vigiles des
1. Voy. le texte de la lettre, Bihl. de l'École des chartes, t. LXIII, p. 356.
2. Les chanoines réguliers étaient des ecclésiastiques vivant en communauté et exerçant toutes les fonctions du sacerdoce pastoral; c'était le point le plus saillant par lequel ils différaient des religieux bénédictins qui ne remplissaient ])as ce ministère par eux-mêmes.