CHAPITRE IV
L abbaye de Grestain sous les abbés commeiidalaires de 1481 à1757 . — Suppression de V abbaye. — Les derniers abbés .^ de 1757 à 1790. — Vente de l'abbaye,
L abbaye de GresLain a été mise en commende à la lin du xv'^ siècle ; elle a subi la destinée lamentable de beaucoup d'autres anciens établissements ({ui ne répondaient plus aux besoins du temps. Des abbés le plus souvent étrangers à la communauté monastique, des chanoines ou des prélats qui ne résidaient jamais en ont été les supérieurs pendant trois cents ans ; ses revenus sont devenus entre leurs mains une exploitation plus ou moins avantageuse. L'abbé commendataire en gardait ordinairement les deux tiers, et comme la méthode d'affermer le revenu était de toutes la plus économique, il instituait un receveur général, faisait bail avec ce fermier, se déchargeait ainsi des difficultés et des risques de la perception ; mais il livrait les tenanciers à toutes les avidités du receveur. De là sont nés d'interminables procès soit avec les religieux de l'abbaye soit avec les villageois ou les curés des paroisses rurales. A Grestain, l'activité des moines s'est consumée en actions litigieuses et en procédures pendant un siècle et demi. Durant cette période, ils ont défendu leurs biens contre leur abbé et l'ont obligé de contribuer à certaines dépenses dans l'intérêt du monastère. Ils lui ont intenté des procès au sujet des édifices qui s'écroulaient, faute d'entretien, au sujet de la pauvreté de leur église, etc. Le parlement de Rouen eut à se
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prononcer dans les longues contestations qui s'ensuivirent ; mais ce fut la communauté qui lemporla.
Nous n'avons pas à redire longuement ce qu'était la commende. Une abbaye en commende était une abbaye dont le titulaire au lieu d'être un prêtre régulier se trouvait, moyennant dispense du pape et redevance au roi, être nn séculier. un évêque, un chanoine, un conseiller au parlement, voire un capitaine. Le roi, en abolissant presque partout les élections canoniques, s'était mis en possession de disposer des abbayes, de trafiquer d'un patrimoine qui ne lui appartenait pas, de donner une sinécure lucrative à des bénéficiers étrangers à la vie réo-ulière. C'était la confiscation déguisée des biens d'Eglise. L'usage des commendes, qui prit de jour en jour un nouvel accroissement, fut la source d'une infinité d'abus. Les abbés commendataires pour la plupart ne connaissaient que de nom l'abbaye dont ils avaient accepté le bénéfice ; les religieux ne savaient que par ouï-dire — ou par des actes judiciaires — qu'ils avaient un abbé. Pour l'administration spirituelle, les abbés se substituaient une sorte de suppléant ou vicaire qui souvent était le prieur claustral, lequel obligé de prendre la règle avait double juridiction spirituelle et temporelle. Pour prendre soin du temporel, les abbés qui quelquefois avaient deux ou trois abbayes en commende faisaient choix d'un fondé de procuration ; ce receveur se rendait adjudicataire du produit des revenus du bé léiice. Ln poursuivant d'armes de la grande écurie, Nicolas Druel. se transforma en financier et devint le receveur général de l'abbaye de Grestain pendant quinze ans environ, D. Guillaume Le Lièvre, en 1574, D. Jean le Mesnil en 1632. D. Jean le Merchier en 1642. D. Jean- Baptiste Thirel en 1646, ont été des prieurs qui se sont qualifiés du titre de grand vicaire. Ils remplissaient certaines fonctions abbatiales. Le commendataire avait en eux un desservant. Par cette méthode, il jouissait paisiblement de rentes reli-
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gieuscs que la 1)1611' des donateurs avait établies autrefois, sur des fonds du terre, pour le soulagement de la misère des pauvres. Aussi, au xviii'^ siècle, la malignité publique disaitelle qu'il n'y avait pas de sort plus heureux que celui d'un riche prieur ou d'un abbé commendataire.
L'abbaye de Grestain est donc maintenant à la disposition du roi de France. Le roi nomme au bénéfice, le pape institue. Le bénéfice ecclésiastique, sans charge d'Ames, est devenu une faveur, une sorte de pension que Ton obtient même sans être enoairé dans les ordres. La liste des abbés de Grestain fournit: deux prélats qui avaient un évéché en titre, lun d'eux était revêtu de la dignité de cardinal; un chevalier non profès de l'ordre de Malte ' ; le fils d'un ambassadeur ; un poète épicurien dont le nom est resté dans la mémoire des curieux ; un conseiller au parlement: deux chanoines de Paris; un abbé orateur, bel-esprit et académicien. Les conciles provinciaux ont déploré une situation que Montalembert a définie en disant que la commende a été la lèpre de l'ordre monastique. Mais les plaintes étaient faites sans grand espoir. « Nous pouvons beaucoup plus souhaiter qu'espérer que les monastères de nostre temps soient remis en leur ancien estât. On ne peut dire combien de maux y sont commis, tant au spirituel qu'au temporel, par ceux qui les tiennent en commende. Supplions le roy qu'il luy plaise remettre les élections aux abbayes selon l'ancienne mode. Rien n'est si contraire aux fondations de monastères d'hommes, (|u'hommes lays ou femmes en ayent la charge, et qu'ils en soyent abbez ou abbesses, ou qu'ilz y facent leur demeure. » Ces doléances ont été formulées dans un concile provincial des diocèses de Normandie tenu à Rouen en 1581 par l'archevêque Charles de Rourbon ; les évêques de
1. Les chevaliers de Saiiil-Lazare el cenx de Malte, pouvaient sans être clercs, posséder des pensions sur toute sorte de bénéfices.
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Bayeux, de Sées, d'Evrenx, de Lisieux et les procureurs des chapitres d'Avranches et de Coutances y assistaient K Le clergé de France ne sesl pas lassé de faire entendre ses plaintes à ce sujet jusqu'à la Révolution ~.
Afin de ne pas perdre de vue Tabbaye de Grestain, nous ajouterons que ce monastère bénédictin comptait six moines en 1615; quatre religieux, en 1744. y vivaient dans des bâtiments délabrés. La maison était déserte lorsque lautorité épiscopale en a terme les portes en Tannée 1757. Le régime de la commende et ses abus n'ont pas été sans influer sur la destinée de l'abbaye, en jetant le désordre dans la gestion des intérêts, la ruine sur les édifices, la discorde entre les moines et leurs abbés qui n'ont plus été que des étrangers les uns pour les autres.
Nous allons faire connaître les abbés commendataires. On voudra bien remarquer qu'il y a cinq noms de plus que dans la liste du Gallia chrisliuun : ce sont les 29^, 30^, 36^ 37^ et 38e abbés.
XXYL — Guillaume d'Escalles. La liste donnée par le Neustria pia le place au vingt-deuxième rang ; le Gallia christiana lui assigne le vingt-sixième. C'était un prêtre séculier mais il avait rang de prélat par sa qualité de protonotaire du Saint-Siège. Il fut abbé de Grestain de 1481 à 1502, par résignation de son prédécesseur. Par suite de la résignation en faveur, le bénéficier déposait sa démission à la condition que le collateur lui donnerait pour remplaçant celui qu'il désignait. Il faut bien dire que l'on usa souvent de ce moyen pour rendre les bénéfices héréditaires dans les familles. L'his-
1. D. Dessin, Concilia Rotoin. provinciae, fol. 197-24îj. Cf. Le Concile proinncial des diocèses de Normandie, etc., par F. Claude de Sainctes (Paris, 1583. in-8), p. 96 v°.
2, Procès-verbaux de l'assemblée du clergé en 1780, p. 894.
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toire de l'abbaye de Grestain, nous le verrons plus loin, offre un exemple de cet abus. Elle en présente même deux exemples, car il paraît bien que Richard II de Thieuville avait résigné en faveur d'un parent. Cependant il ne nous est pas possible de déterminer la proximité de parenté qui unissait les deux abbés. Elle n'existait peut-être qu'en conséquence d'une alliance par mariage. On voit, en effet, Catherine d'Escalles, fille de Richard d'Escalles, écuyer, sieur d'Argentelles, maître d'hôtel de Jean duc d'Alençon, et d'Isabeau de Thieuville. épouser Georges Rouxel de Médavy, le 4 août 1458. De ce mariage naquit Isabelle Rouxel de Médavy qui est qualifiée nièce de messire Guillaume dEscalles, protonotaire apostolique, « commandeur de l'abbaye de Grestain » en l'année 1482 '. Notre abbé (Guillaume d'Escalles peut donc être mentionné comme frère de Richard d'Escalles que certaines fonctions attachaient à la maison des ducs d'Alençon. Il serait nécessaire néanmoins d'aller plus loin, de déterminer les rapports de parenté d'Isabeau ou Isabelle de Thieuville et du dernier abbé régulier de Grestain. Ce point est resté obscur. D'abord c'est une chose rare parmi nous qu'une connaissance approfondie de l'histoire des familles, puis il faut reconnaître que si on la connaissait on y verrait d'étonnantes variations dans l'espace d'un siècle au plus.
Quoi qu'il en soi(, on rencontre à sept cents ans en arrière les Descalles ou d'Escalles domiciliés dans le Roumois et le Lieuvin. Un acte de l'année 1234 fait connaître Geoffroy et Guillaume d'Escalles ^. L'usufruit du fief du Mesnil-Cordelier, assis à Quetteville, dans le canton de Honfleur, appartenait à Richard d'Escalles et à sa femme en 1395 \ Il est fait men-
1. V. des Diguères, Lex Boiirel de Médavii-Granceij , p. 28-29. Guillaume d'Escalles rendit aveu pour le revenu de son abbaye le 2 avril 1499.