‹ L'abbaye de Saint-Étienne de Caen, 1066-1790Chapitre 36 sur 107 · ANDRÉ HERCULE DE FLEURY, 62*. ABBÉ · texte numérisé non relu

ANDRÉ HERCULE DE FLEURY, 62*. ABBÉ

André-Hcrcule de Fleury, cardinal, conseiller du roi en tous ses conseils, ministre d'État, grand-aumônier delà reine, grand-maître et sur-intendant-général des postes, courriers et relais de France, ne portait encore que les titres d'ancien évêque de Fréjus, de précepteur du roi et d'abbé de Tournus, lorsque Louis XV le nomma à Tabbaye de St. -Etienne de Caen, au commencement du mois d'octobre 1721 \i). Il en prit possession le 21 janvier 1722, par son procureur ad hoc, Mg'. Poignavant, docteur en théologie, et par le ministère de M'. Lagnel, notaire apostolique de Caen. Toute la communauté donna, en cette occasion, un grand repas, dont elle fut remerciée par une lettre du 27 janvier 1722.

L'abbaye ne pouvait avoir un protecteur plus zélé et plus puissant. Elle dut à la haute influence du précepteur, devenu premier ministre de Louis XY , non-seulement la conservation de ses immenses propriétés et Tordre parrait qui fut introduit dans la gestion de ses finances, mais l'accroissement de ses privilèges et de ses immunités. Elle put , grâce à son abbé, sortir triomphante des nombreux procès qu'elle avait à soutenir, soit contre les particuliers , soit contre les gens du roi , soit contre les échevins ou autres magistrats de la ville de Caen.

Dès le mois d'avril 1722, l'abbé de Fleury arrêta les réclamations de la ville, qui essayait encore de Taire réunir à l' Hôpital-Général les biens appartenant à Taumônerie de l'abbaye. L'hôpital avait aussi prétendu que l'on devait faire vendre au profit des pauvres les cottes-mortes des religieux. Un arrêt du Conseil d'État déclara que, d'après les termes du concordat de 1663, le produit de cette vente devait être réservé aux Bénédictins, qui s'étaient engagés à l'employer pour l'entretien de l'ar^ genterie de la sacristie.

Dans un mémoire fort étendu « rédigé la même année » par les soins de

(1) Par modestie, on pour ne pas quUter son royal élève, le cardinal Fleury a\ail refusé rarchevêcbé de Reims, devenu vacant, par la mort de François de Mailly.

DisToiHE. — 5\ ÉPOQOE , 1668-1790. a05

TabbédeFteory, et dirigé coatre M\ Élîeaae-daude Lair,coD&eilier du roi, et lietitenant-géDeral de la police à Caen, od examina une à une toutes les exemptions et toutes les prérogatives dont avait joui Tabbaye. On y rapporta les textes des diverses chartes données par les fondateurs, ainsi que par les rois d*Ai^lelerre et de France ; et ce fut Toccasion d*un arrêt, par lequel le roi maintint Kabbaye dans la possession de tout le Bourg-PAbbé, et des baronnies de Rots, de Cheux, d* Allemagne, d'ifs et autres seigneuries qui avaient toujours été sous sa dépendance. Toutes ces terres furent déclarées sujettes à sa juridiction, dans le ressort des vicomtes de Caen, d*Évrecy et autres; Tabbaye fut conGrmée dans le droit de basse et moyenne-justice qu'elle exerçait sur tous ses hommes ; dans ceux des foires, marchés, coutumes, travers, tavernages, chcminages; dans sou droit de connaître de toutes actions personnelles, mobilières, mixtes etpossessoires, clameurs de gage-plègrs, actions de tutelles de mineurs, ventes et adjudications de leurs biens, partages et toutes actions réelles contre ses hommes, à Texception des saisies réelles, décrets, ventes judiciaires d'héritages, clameurs lignagëres, féodales et conventionnelles, droits de lettres lues et autres, réservés par la coutume. Sa Majesté maintint pareillement Tabbaye , sur les conclusions prises par Fauteur du Mémoire, dans ses droits de police sur tous ses justiciables , et spécialement sur les boucliers et autres marchands étalant et vendant aux halles du Bourg- TAbbé, de Cheux et autres lieux de sa dépendance, lesquels ne pourraient connaître d'autres juges que les ofDciers de ladite abbaye.

Les religieux avaient dans le Bourg-FAbbé une boucherie , située vis-àvfs la porte même du couvent , bâtie aux frais de Tabbé , sur son terri* toire, et dans l'étendue de sa justice. En 1722, quelques bourgeois du Bourg-l'Abbé , s'étant fait recevoir par les officiers de la ville de Caen , crurent, avec les lettres qu'ils avaient obtenues, pouvoir étaler et vendre de la viande dans la boucherie de l'abbaye. Le procureur fiscal de la juridiction s'y opposa.

En différents temps , les bouchers de la ville avaient voulu assujettir ceux du Bourg-l'Abbé à exécuter comme eux les règlements faits pour la communanté de la ville; mais les derniers s'y étaient refusés, en alléguant quMIs ne faisaient point de communauté avec eux. Tout cela donna lien à de fréquentes contestations entre l'abbaye et les magistrats de la ville.

306 ABBAYE DE SAINT-^TIBNNB DE CABN.

En 1728 , les juges de police engagèrent un commissaire à se transporter à la boucherie de Tabbaye et à saisir de la viande que des particuliers y avaient achetée. Cailloué, cher de cette boucherie, Tut condamné par déraut à une amende qu'il ne paya point.

Le lieutenant-général de la police rendit enfin , le 17 février 1731 , une sentence par laquelle il fit défense à toutes personnes d'acheter de la viande à d'autres bouchers que ceux de la ville , adjudicataires du droit de vendre. Un arrêt du Conseil d'État, du 20 mars 1731 , évoqua Taffaire devant Sa Majesté, et un arrêt , conforme aux conclusions du Mémoire du cardinal-abbé, donna raison aux bouchers de Tabbaye et les maintint dans leurs privilèges. Dans cet arrêt, il est rapporté que les abbés de St- Étiennc, n'ayant presque jamais résidé dans leur abbaye, en avaient confié l'admiuistration à des fermiers-généraux d'afl*aires qui, en plusieurs occasions, avaient négligé la conservation de leurs droits; ce qui avait donné lieu aux juges voisins de profiter de leur négligence , pour dépouiller Tabbaye d'une partie de ses privilèges. On y rappelait encore que les abbesses de la Trinité avaient toujours eu une attention singulière à conserver leurs droits. Lorsque les juges royaux , baillis ou vicomtes de Caen , d'Évrecy ou autres, avaient voulu leur porter atteinte, les abbesses avaient pris, comme M"', de Rohan, par exemple, fait et cause pour leurs ofiiciers. La condition de Tabbé de St. -Etienne, ajoutait-on, devait être au moins égale à celle de Tabbesse de St% -Trinité.

Un autre arrêt des commissaires-généraux nommés par le roi, signé Malfilâtre, en date du 1"'. juillet 17&0, maintint le cardinal de Fleury, en sa qualité d'abbé de St. -Etienne de Caen , dans le droit de pêcher dans la rivière de l'Orne , depuis l'abbaye de Fontenay jusqu'aux moulins de Montaigu , c à la charge par lui , ses fermiers et ses pêcheurs, de se conformer aux ordonnances sur le fait de la pêche, et de se servir de filets de la maille portée par icelles , comme aussi de ne se servir d'aucuns engins et harnols prohibés, ni de pêcher aux jours et heures défendus par lesdites ordonnances. »

En 1725, l'élévation du prix du blé, qui se vendit jusqu'à 80 livres le sac, avait été cause d'une émeute, que les magistrats deCaen eurent beaucoup de peine à réprimer. Une troupe de révoltés se porta sur l'abbaye pour piller les grains qu'elle conservait dans ses vastes greniers. Ses grandes

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portes avaient été fermées. Ils se dirigèrent vers celle qui donnait sur les rossés de St. -Etienne, et qui servait d'entrée aux matériaux destinés au grand bâtiment que les religieux Taisaient alors construire. Mais la porte fut gardée en dedans par les maçons qui avaient apporté plusieurs charretées de terre pour la soutenir , et les mutins furent obligés de se retirer, après avoir jeté quelques pierres par-dessus le mur (1).

Le 9 décembre 1729, Mg'. Paul-Albert de Luynes, successeur de François de Lorraine, mort le 9 juin 1728 (2), fit son entrée solennelle à Caen, où il fut reçu avec empressement par la ville entière. Son mérite inspirait à tous de grandes espérances , que son administration justifia. Membre de rAcadémie française, il devint le Protecteur de celle de Caeu. Segrais , et après lui son beau-frère, M. de Croisilles, avaient reçu les académiciens dans leur maison. M. de Luynes leur fit préparer dans son palais épiscopal une salle où ils purent se réunir II montra la même bienveillance à Tégard des Bénédictins de St. Etienne, qu'appuyait auprès de lui la baute et active bienveillance du cardinal de Fleury, quMls trouvèrent toujours disposé à les aider de son crédit , et à leur fournir les moyens d'achever les grandes constructions qu'ils avaient entreprises, ou d'embellir leur église abbatiale.

En 1730, le prieur D. Romain de La Londe obtint, de l'abbé de Fleury, la cession d'une partie des terrains appartenant à la manse abbatiale, pour y faire construire, sous la direction de M. Bayeux, ingénieur du roi pour les ponts et chaussées en la généralité de Caen, l'aile occidentale de l'abbaye, qui fait face aux logis occupés aujourd'hui par l'École normale , et qui part de l'encoignure du pilier de l'église de St.-Étienne. Cette construction rendait plus régulière la grande cour abbatiale, mais nécessitait la destruction d'une partie des anciens bâtiments réguliers, situés à l'extrémité de la cour et dounant sur le jardin.

Le roi avait aussi, en considération des services que son conseiller ,

(1 Le Jounial tCun bourgeois de Caen fourDit des détails tr^s-intéressants sur les émeutes occasionnées alors par la cherté du blé et sur les mesures prises à ce sujet par les magistrats de la cité et M. d'Aube, intendant de la généralité (de la page 29& à la |)age 3il3.)

(2) François de Lorraine était de la branche des comles d'Armagnac. Son |)ère, Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, deCharni, de Brionne , vicomte de Marsan, avait épousé Catherine de Nenvi!!e- Villeroi, dame du palais de Marle-Thén^se d'Autriche, et fille du duc de Villeroi, pair et maréchal de France.

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la cardinal de Fleury, lui rendait jourDellement ainsi qa'à l'État, éfoqué de sa grâce spéciale , pleine puissance et autorité royale, devant loi et son conseil, tons procès et différends, tant en demandant qu'en dérendant, civils et criminels , mus et à mouvoir, en quelque état et juridiction qu'ils pussent être, pendants et indécis, contre quelque personne que ce fi&t, pour raison de tous droits des abbayes de St -Etienne et de Tournus, en matière réelle et personnelle, concernant le spirituel et le temporel, les manses abbatiales, capitulaires et conventuelles, les prieurés, offices ou bénéfices, possessoires d'iceux et généralement tous les droits desdiles abbayes , tant en chers qu'en membres. »

Après lamortderabbé-cardinaldeFleury,qui eut lieu Ie29janvieri7&3, à Issy, près de Paris (1), l'abbaye fut encore mise en économat jusqu'à la fin du carême i7&5, époque à laquelle Nicolas de Sauh-Tavannes, archevêque de Rouen, fut nommé abbé-de St,-Ëtienne.

NICOLAS DE SAULX-TAVANNES, hl\ ABBf.

Nicolas de Sauli-Tavannes , archevêque de Rouen , primat de Normandie, pair de France, commandeur de l'ordre du St. -Esprit, aumônier de la reine , prit possession de l'abbaye par procuration donnée à D« Romain de la Londe , grand-prieur de St. -Etienne , le 13 août 17&5, c au son des c cloches , des trompettes , des tambours de la ville , et au bruit d'une c formidable mousqueterie. » L'archevêque, abbé commendataire, fit son entrée à Gaen , le 3 octobre de la même année. C'était le seul abbé qui , depuis le concordat pour les commendes, fût venu à son abbaye.

Dans le brevet donné à M. de Saulx-Ta vannes, le rd avait imposé au

(1) Le préoepteur-minifltre de Louis XV était ftgé de 89 ans et 7 mois. On a vanté avec raison son désinléresscment. ■ Sa soooession, dit Dodos, se trouva à peine celle d*un médiocre bourgeois. » Mais ce n^est pas sans raison aossî qu*on lui a reprodié d*avoir porté dans l^administration d^on grand royaume, Vesprit d*économie excenive, qui ent pour résultat l*anéanlisseroent de la marine française. M. Henri Martin a sévèrement apprécié la politique ^olste et imprévoyante qui, pour avoir à tout prix une paix liontense, ajourna les réformes qo*un peu de patriotisme aurait pu pacifiquement accomplir, léguant ainsi à l*avenir d'inévitables révoînUons.

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tilulaire, Tobligation de payer, pendant dix années, de six mois en six mois , entre les mains du sieur Maréchal , économe général ^ la somme de 12,000 lirres, franches et quittes de toutes charges, même des impositions que les bénéficiaires étaient autorisés à retenir sur leurs pensionnaires, pour être employées à ta construction de l'église de St.^Lonis de Versailles.

Il devait de plus consacrer, pendant dix ans, la somme de 3,000 livres chaque année , aux réparations à faire aux églises, maisons , fermes et bâtiments dépendants de Tabbaye, et dont il devait justifier annuellement au procnreur-général du bureau des économats (1).

En 17&9, après Tédit sur les biens de main-morte , les religieux de St.- Etienne commencèrent à donner leurs biens à loyer* A cette époque, le revenu était estimé 192,000 livres, dont Tabbé, suivant Fusage consacré, tondiait les deux tiers.

Dans une déclaration faite à T Assemblée générale du clergé de France , par snite d^un arrêt dn 17 août 1750 , le prieur et les religieux de Tabhaye durent faire connaître les biens et les revenus qu'ils possédaient dans le diocèse de Bayeux , à cause de leur manse conventuelle, du petit oonveol et des offices claustraux réunis à la maose conventuelle. Ils y énuménèrent les dépenses qu'ils avaient faites depuis leur étaMissement dans Tabbaye de Gaen. Jusqu'à Tannée 1727 , le nombre des religieux n'avait pas dé* passé celni de 22 ; depuis cette époque, il avait été successivement porté à 32 , à 3& et à 36. Ils avaient déjà dépensé &00,000 livres pour les nouvelles constructions et ils ne pouvaient les achever, sans en dépenser au moins le double.

Depuis vingt ans, leurs fermiers avaient en six on sept années de récoltes si mauvaises, et notamment dans la paroisse de Gheux , c qui était le principal bien de Tabbaye, > qu'ils n'avaient po livrer les grains qu'ils devaient fournir. Pour surcroît de malheur, en l'année 17&8, à la veille d'une belle et ahotidante récolte, les paroisses de Gheux, de Rots, de Norrey et de Bretteville-l'Orgueilleuse , avaient été grêlées d'une telle façon, qae les grains étaient réduits en fumier, les autres parties ren ver- Ci) A^péé, en I7S4, à l'ardierédiè de Rouen, Mg% de Sault-Tatannes reçut, en 1756, ^ani le cfcapeav de cairdin»! , la juste récompense de sa conduite conciliante et modérée à Tégard des appelants, (raités ailleurs a?ec une rigueur impitoyable ( Voir VHhtoire politique et religieuse de Péglite métropolitaine et au dhcése 4e Homen, par L. Pallue. Bouen , 185! ; t IV ).

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sées par les tempêtes; c que les bestiaux ne voulaient pas manger les pailles, ni pois ni vesces, comme s'ils eussent été empestés par la grêle. »

Le 19 août 1753, le prieur D. Gilbert de Saint-Arrique , stipulant pour Tabbaye, convint avec Mg'. de Saulx-Ta vannes, qu'il seraitbftti un nouvel hôtel abbatial, dans le clos de la Pépinière, aux Trais des religieux, auiquels Tabbé céderait tout ce qui lui appartenait dans Tenceinte de Tabbaye. L'aucien hôtel abbatial, le logis neurde Tévêque de Castres, tombait en ruines. Les divers bâtiments réservés pour les abbés étaient loués à divers particuliers, qui communiquaient avec les lieux réguliers, ce qui occasionnait de graves abus. La construction du nouvel hôtel , en dehors de Teuceinte de Tabbaye, devait y remédier. Le roi confirma l'échange, par lettres-patentes données à Versailles^ au mois d'août 1753.

L'année 1755 vit se terminer une longue couteslatiou qui s'était élevée, en 1730, entre l'abbaye de St. -Etienne et la ville de Caen, au sujet de la propriété des fossés, contrescarpes et fortifications de la ville, depuis la porte St. -Etienne jusqu'au*delà de la porte au Duc, entre la tour Chatimoine et la porte de Bayeux. L'abbaye prouvait que tout ce terrain lui appartenait, en alléguant les termes de la charte de fondation , qui lui donnaient tout ce qui était embrassé : 1% par le chemin qui partait de l'église paroissiale de St-Élienne-le-Yieux, allait le long des murs de la ville, traversait la place St. -Sauveur, appelée alors le Vieux-Marché, aboutissait à la Porte-au-Duc et continuait par les rues St. -Martin et Bicoquet en passant devant l'église de St. -Nicolas; 2^. par le chemin de Bretteville-St.-Michel qui, partant du côté méridional de la ville, suivait le cours du grand Odon par St.-Ouen, à travers le terrain alors occupé par les Capucins. L'abbaye avait toujours été tenue d'entretenir le dos-d'ftne du pont qui portait l'eau du petit Odon à travers les fossés de la ville. Enfin, divers arrêts lui avaient assuré la possession de l'fle Renault, comprise entre le grand et le petit Odon, et elle avait sur le grand Odon le moulin de la Crapaudière.

La \ille répondait que le droit général décidait que les fossés, remparts et fortifications d'une ville lui appartenaient; et, discutant les termes de la charte de fondation, soutenait que le terrain donné par le duc Guillaume ne s'étendait que jusqu'à la route qui passait entre l'abbaye et les murs de la ville , et non jusqu'à ces murs eux-mêmes, et que par conséquent,

les rossés en question ne pouvaient être considérés comme la propriété de Tabbaye.

Par les soins de M. de Fontelte , intendant de la généralité de Caen, le maire et les échcvins firent avec les Bénédictins un arrangement qui devait contribuer à Tembellissement de la ville et à celui du monastère. Il fut décidé que Ton ouvrirait une nouvelle rue, qui traverserait en long le jardin que Tabbaye possédait derrière Téglise, et aboutirait à travers les fossés, à Tendroit où se trouvaient alors les buttes de la place St.-Sauveur ; là il y aurait une porte de ville qui donnerait dans une place hexagone ; et vis-à-vis cette rue (qui est aujourd'hui la rue Guillaume-le-Conquérant et reçut alors le nom de St. -Benoit ) , on en percerait une autre de même largeur, qui conduirait dans la rue Écuyère.

Pour Texécution de ce plan , il Fallait aplanir la partie de la place qui répondait à Tabbaye, et Taire une nouvelle porte de ville. Mais comme la ville ne pouvait faire cette dépense, elle demandait à Tabbaye de la prendre à son compte; elle abandonnait, en dédommagement, toutes ses prétentions sur les fossés, entre les murs de la ville et Tabbaye, depuis la tour Châtimoine jusqu'à la porte St. -Etienne , y compris une fieffé faite par la commune, aux PP. Jésuites, le terrain occupé par les maisons et les jardins des héritiers de M. de Beaumont , compris dans Ttle Régnault, et un autre terrain occupé par le sieur Perronne.

Ces dispositions permettaient à Tabbaye d'agrandir son jardin du côté du rond-point de Téglise, jusqu'à l'extrémité de la nouvelle nie, où elle s'engagea à construire un pavillon , formant un des côtés de la nouvelle place, aujourd'hui place Fontette. Un autre pavillon devait être construit de fautre côté de la rue, et c'était entre eux que devait s'élever la nouvelle porte de ville. L'abbaye accordait dans un des pavillons quelques appartements destinés à un portier et à un corps-de-garde.

Moyennant une somme de 35,000 livres payée par les religieux de St.- Etienne , la ville se chargea d'exécuter tous les travaux exigés pour le percement de la nouvelle rue.

L'acte capitulaire qui ratifie cet arrangement, est signé par le prieur D. Gabriel de Saint-Afrique, D. Joseph Salon, sous-prieur, D, J. Benoît, doyen, D. Fortin, sénieur, et D. Baptiste Sanadon, secrétaire du chapitre.

M3 ABBATB DE SAINT-éTIBNNB DB CABN.

ETIENNE POTTIER , Cardinal de Gesvres , UU: Abbé.

Nous ne connaissoiis de radministratioD de cet abbé que quelques actes par lesquels il donne à ferme les diffëreots domaines qui faisaieot partie du temporel de Tabbaye.

Le 30 mai 1759, il afferma pour neuf années à Jacques-François Poignant età Jacqueline Énault, sa femme , veuvede Jean Janvray , les droits et coutumes qui lui étaient dus pour la foire de St. -Michel et celle des Innocents, le droit de corbeille, de mesurage des grains, etc.

Le 19 février 1761 , en exécution des ordres donnés par M. Geoffroi Chevalier, conseiller du roi en ses conseils, grand-maître enquesteur et général-réformateur des eaux et forêts de France, au département d'Âlençou, à Thomas*Charles Queudeville, arpenteur du Roi et de Mg'. le duc d'Orléans, en les maîtrises de Domfront et de Mortain, le procès-verbal de réception d*un nouvel hôtel abbatial fut dressé en présence de D. Bourget, cékerier de Tabbaye (!}. Cet hôtel avait été commencé en 175&, et construit sur remplacement d*un vaste enclos situé hors des remparts, par lesquels Tabbaye était close, et qui était dé«gné , comme nous Tavons dit précédemment, sous le nom de Jardin de la Pépinière. L*entrcprise avait été adjugée au siear Jean-Baptiste Durand, entrepreneur, pour une somme de 27,&00 livres ; mais, comme il prouva qu'il en avait dépensé beaucoup plus, les Bénédictins de St. -Etienne lui donnèrent , par commisération , ô2,000 livres. Le cardinal de Gesvres, ayant fait des difficultés pour ratifier le contrat d'échange , Tabbaye obtint , le 27 avril 1759 , un jugement par lequel le Cardinal fut contraint d'accepter le nouvel hôtel , que lui et ses successeurs furent chargés d'entretenir.

En 1763, le cardinal de Gesvres consentit à ce que les religieux vendissent 175 arpents de bois, dans leur baronnie de Torteval , anciennement

(1) D. Bourget est auteur d'une hisloire de r;*ftbaye du Bec, qu'il commuiû^ua , en i7ÔA* à Dacarel cl que M. Pillet, de Bayeux , a traduite de Tanglais (Mémoires de la Soc, des Antiq, de Normandie , 18&1 , p. 366). Le même religieux, mort le 3 janvier 1776» avait rassemblé surfabbaye de SL-Élieone des documents dont on ne saurait trop déplorer la perte.

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lois en réserve. Son Émineoce accorda , quelque temps après , la permission de couper le quart de la réserve des bois de Trun. Dans reffusion d'une reconnaissance qu'expliquent les grandes dépenses faites par les Bénédictins de St. -Etienne, pour la reconstruction des lieux réguliers, le chapitre décréta d'une voix unanime : • que Son Éminence serait remerciée de ses bontés; et que, pour immortaliser la mémoire de ses bienfaits , il serait dit , pendant ses précieux jours , une messe chaque semaine à son intention ; qu'après sa mort on ferait, pour le repos de son Âme, un ser^ vice dans la plus grande solennité , indépendamment de celui qu'il est d'usage de faire pour Messieurs les Abbés. Il en devait être fait mention dans la pancarte de la sacristie. De plus ses armes furent placées sur le plus bel ornement , comme monument de son bienfait. >

Le cardinal de Gesvres fit régler, en 1765, les droits respectifs que possédaient sur la prairie de Gaen les abbés de St. -Etienne et les seigneurs de Lonvigny. Deux espèces de droits pouvaient être prétendues sur cette belle et vaste prairie, qui n'était pas seulement l'embellissement de la ville, mais qui est encore aujourd'hui pour elle l'objet d'un important revenu, à savoir un droit de police générale et de juridictions appartenant à une autorité spéciale, et un droit defief^ssédé par chacun des seigneurs propriétaires entre lesquels elle avait été toujours divisée. Dans l'origine et dès le temps des ducs de Normandie , c'était un officier particulier, ayant le titre de Maréchal de Venoix, qui avait exercé, sur toute l'étendue de la prairie de Gaen, de Louvigny et de Yenoix , ce droit de haute surveillance , que l'on pouvait considérer comme une concession de l'autorité soifverainc. Le seigneur de Louvigny prouvait , par des titres et par la possession, qu'il avait hérité des droits jadis exercés par le Maréchal de Yenoix , et un arrêt du Gonseil , en date du 9 juillet 175A, rendu contradictoirement avec les officiers des eaux-et-forêts , qui les avaient revendiqués pour le roi, l'avait maintenu dans la jouissance de cet important privilège. Le cardinal de Gesvres soutenait que la juridiction lui appartenait, du moins, pour toutes les parties du territoire qui se trouvaient dans la mouvance de l'abbaye. On lui répondit que si les droits du seigneur de Louvigny avaient été jugés, en ce qui concernait la police générale , comme étant supérieurs à ceux du roi lui-même , puisqu'il les exerçait sur les fiefs de la mouvance royale , ils devaient à plus forte

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raisoD être maintenus, malgré les réclamations de rabbaye» en verta de la maxime : Si vicero vincentem te ,a fortiori te vinco.

Mais tout en réservant au successeur du Maréchal de Yenoix la juridiction générale, en ce qui touchait la police et le bon ordre de la prairie, le Conseil reconnut que Tabbé de St.-Étienne et les autres propriétaires ne pouvaient perdre leur droit de fief , qui consistait soit dans le pouvoir qu'avait chaque seigneur de se faire payer de ses vassaux, par le moyen de ses officiers; soit dans la jouissance de plusieurs autres privilèges, tels que ceux de reliefs, de treizièmes, de chasse, de pèche, etc. ; et au moyen de cette distinction , chacune des parties fut confirmée dans la possession de ses droits respectifs.

Le 10 octobre de la même année 1768, fut célébré, dans la grande église de St. -Etienne, un service funèbre en Thonneur de la reine Marie Leckzinski. Comme ce fut une des dernières cérémonies publiques à la* quelle présidèrent les Bénédictins, nous en donnons ici le procès-verbal que nous empruntons aux registres de T Université de Caen.

En conséquence de la coDclnsion du général deruniversité^ du 29 juillet 1768 , par laquelle il avait été arresté de célébrer un service solennel pour le repos de l'âme de Marie Lecksinski, reine de France, r église de Fabbaye de St -Etienne de cette vUle fat choisie pour cette triste cérémonie. Le Jour fut fixé an dix octobre suivant, attendu la vacance des classes, qui étoit déjà ouverte en partie. MM. Bridel, docteur en théologie, etLecoq de BiéviBe, professeur aux Droits, conunissaires nommés pour avoir soin des préparatifs nécessaires, se transportèrent au château de Sommervieux» et invitèrent Mg'. révéque de Bayeux de vouloir bien honorer de sa présence le Corps général de TUniversité , en célébrant à ce service , ce qu'il accepta. Le S', prieur des Bénédictins de l'abbaye de St-Étiemie, auquel appartient le droit de célébrer dans les grandes cérémonies de l'Université, au lieu et place de M. l'abbé, s'étoit joint aux dits S", commissaires, pour l'invitaUon de mon dit sieur Tévêque.

M. Hardouin^ principal du collège des Arts et recteur, donna son mandement dans la forme ordinaire, dans lequel U expUqua les motifs du service solennel que FUniversité avoit arrêté de faire célébrer. On le lit parvenir, suivant l'usage, à tous les officiers et suppôts.

Le 9 octobre, à 8 heures du soir, la cérémonie fut annoncée par un coup de canon tiré du château, et aussitôt toutes les cloches des paroisses et couvents agrégés à l'Université sonnèrent Le lendemain 10, au maUn, le canon averUt comme la veille , ainsi que sur les 8 heures 1/2, pour l'ouverture de la cérémonie.

Pour la chapeUe ardente , MM. les Commissaires firent tendre en noir tout le tour

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du chceur deTabbaye, jusqu'à la hauteur de 20 pieds, et dresser un mausolée de la hauteur d'environ 40 pieds, tendu aussi en noir avec des fleurs de lys de papier doré et des larmes de papier argenté, parsemées çà et là avec les armoiries du roi et de la reine, aux endroits les plus apparents. 15 pieds au-dessus, on avoit suspendu un dais à pentes de velours noir , bordées de galons et de franges d'argent, des quatre coins duquel partoient quatre rideaux de serge noire , et suspendus par le bout audessus des stalles. Dans le milieu du rond-point, derrière Tautel, et sous le grand crucifix , on plaça un grand drap-mortuaire , sur lequel on attacha les grandes armoiries du roi et de la reine, avec, des larmes de papier argenté autour. Au-dessous, étaient deux rangs d'écussoos , les uns aux armes du roi et les autres aux armes de Lecksinski, jusque contre les staUes, et un rang seulement au-dessus des stalles. On avoit fait pareillement dresser un dais à la première stalle, du même côté contre le sanctuaire , pour M. le Recteur. On avoit eu soin de mettre des sièges et prie-Dieu pour les différentes personnes de considération qui avaient été invitées.

Tous les Corps et officiers, agrégés à l'Université, se rendirent respectivement en i'église de l'abbaye , à l'heure indiquée. M. l'abbé de Ganchy , conseiller au Parlement de Normandie , lieutenant-général au bailliage de Gaen , représentant le bailli de la même ville, conservateur des privilèges royaux de l'Université, et M. Rèvel de Brettevilie , en sa qualité de procureur du Roy, en la juridiction des privUèges, se rendirent à la même heure dans l'écoute des Facultés des Droits , lieu d'assemblée ordinaire'de l'Université. Un instant après, arriva M. le Recteur, et on se mit en marche pour aller à l'abbaye, M. le lieutenant-général à la droite , et M. le Procureur du Roy à la gauche de M. le Recteur. L'Université arrivée , M. le Recteur se plaça dans la stalle qui lui avoit été préparée, et M. le Lieutenant-général , suivi de M. le Procureur du Roy , se plaça dans les stalles vis-à-vis, et toute l'Université à l'ordinaire. M. le Major du château , qui avoit été kivité comme commandant de la ville , suivi des officiers des invalides et de ceux de la garnison , fut placé au haut du chœur , sous la lampe. MM. les députés de la ville , qui avoient été invités , furent placés un peu à côté , proche de la chaire de l'orateur. On avoit aussi préparé une place pour M. de Fontette , intendant , qui avoit été invité , mais qui ne jugea pas à propos de s'y trouver.

L'Université et tous les dlff'érents Corps étant placés, MM. les religieux de St.- Étienne, comme grands-chapelains de l'Université , tous habillés en chapes noires, au nombre de trente , furent chercher processionnellement Mg^ l'Évêque de Bayeux, qui étoit dans une des salles de l'abbaye , en attendant que tous les Corps fussent rangés, et entrèrent tous en cérémonie dans le choeur. Les religieux de l'abbaye se placèrent dans les stalles du fond du chœur , autour du catafalque , et Mg'. l'Évêque , après avoir fait sa prière, se mit à la place qui lui avoit été destinée, et s'habilla pour commencer la messe. Alors M. Hélie, professeur de rhétorique au collège des Arts, nommé par l'Université pour faire l'oraison funèbre , monta en chaire et la prononça. La messe fut ensuite célébrée par Mg'. l'Évêque , assisté du prieur de l'abbaye

et du procureur d'icelle , faisant les fonctions de prêtres assistants ; MM. le prient de Troàrn faisant diacre, et le prieur de Fontenay, sous-diacre d'office; d'antres religieux faisant les fonctions de diacre et de sons-diacre honoraires. MM. les musiciens donnèrent toute la messe en musique. Le mausolée fut illuminé pendant toute la cérémonie. Il y avoit près de 150 cierges autour.

Après la cérémonie , l'Université s'en retourna en son lieu d'assemblée ordinaire , dans le même ordre qu'elle étoit venue, et MM. les députés remercièrent les différents Corps tant agrégés que non agrégés qui y avoient assisté. Il y eut un très-grand concours de personnes de tous les états. On avoit fait distribuer le matin du pain à SOO pauvres de toutes les paroisses de Caen.

ARTHUR DE DILLON, 45*. ET DERNIER Abbê.

Le dernier abbé de St. -Etienne de Caen fut Mg*. Ârtbur-Richard de Dillon , archevêque et primat de Narbonne , président-né des États-Généraux du Languedoc, commandeur des ordres du Roi ; le dernier prieur fut D. Jean-François-Galis Mesnilgrand.

Déjà commençaient à gronder les orages précurseurs de la Révolution , qui devait emporter les institutions religieuses et politiques du passé.

Les ordres monastiques avaient depuis long-temps perdu toute espèce de prestige. Les ordonnances d'Orléans et de Blois avaient porté à leurs privilèges de graves atteintes. Pendant tout le XYIP. siècle , les Assemblées générales du clergé s'étaient efforcées d'amoindrir leur importance et de faire peser sur eux la plus grande partie des subsides qu'elles votaient. Louis XIY leur avait été peu favorable.

Eu 1768, le roi, en sa double qualité de souverain temporel et de protecteur de rÉglise (ce protecteur de l'Église était Louis XY), c considérant qu'il était de son devoir d'écarter avec soin tout ce qui pouvait introduire dans les cloîtres le regret et le repentir , y altérer l'esprit primitif des règles qui y avaient été sagement établies et y amener, avec le relâchement, tous les malheurs qu'il entraîne » , avait fixé l'âge auquel on pourrait entrer dans les congrégations et le nombre des religieux que devait posséder chaque monastère; il limitait le nombre des couvents, supprimait

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une partie de ceux qui jouissaient de quelqu'exemption particulière et soumettait les autres à Tautorité des évéques et des archevêques.

L'opposition aux corporations religieuses ne pouvait manquer de s*accrottreiH)us rinfluencc des idées pbilosopliiques dont toutes les classes de la société française s^étaient de plus en plus pénétrées. Entre les divers symptômes qui attestent le discrédit dans lequel ils étaient tombés , on pourrait noter ceux que présentent leurs rapports avec les Universités.

En 1780, les religieux de St. -Etienne , agrégés à T Université de Caen, dès répoque de sa création , demandèrent à faire consacrer cette affiliation par de nouveaux titres et par une déclaration formelle. Ils supplièrent très-humblement M. le recteur et MML les doyens, docteurs et professeurs des diverses Facultés, de les dispenser de suivre les cours des grandes écoles, dont les heures étaient incompatibles avec celles de Toffice canonial , et de leur accorder la permission de faire enseigner dans Tabbaye même, par des professeurs ayant pris leurs grades dans F Université. En accordant ce qui lui était demandé , TUniversité, jalouse de ses droits , eut soin d'établir les conditions auxquelles le monastère y participerait désormais.

Dans un discours adressé aux Facultés assemblées, le recteur, M. Coquille-Deslongcbamps , rappelait c que si les Universités avaient rendu les services les plus essentiels à la Religion et à TÉtat, si elles avaient toujours mis le plus grand zèle à défendre Tindépendance de la couronne, comme les droits légitimes de la tiare , c'est que leurs membres , ou au moins le plus grand nombre d'entr'eux , soumis uniquement à Tordre public et aux lois de la société civile , n'avaient point eu à lutter contre les entraves que Tesprit de corps ne manque presque jamais de donner. Des hommes, disait-il, toujours dépendants de leurs supérieurs particuliers, et souvent même obligés de se plier aux intérêts et aux vues générales de leurs ordres, eussent été moins propres à conserver, dans toute leur intégrité, les maximes précieuses dont le maintien fait la gloire des Universités. »

La conclusion du discours était que, tout en maintenant l'abbaye dans son afQliation et dans le privilège de faire instruire ses élèves par des professeurs maîtres ès-arts , pour la philosophie et pour les autres cours , par des docteurs de l'Université de Caen, celle-ci se réservait à elle seule

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le droit de surveiller les écoles de Fabbaye, et refusait aux supérieurs, même majeurs, de la coogrégation, le pouvoir d*y rien prescrire qui ne fût conforme à ses lois, ses statuts et ses coutumes. Ces conditions étaient acceptées par les Bénédictins avec une docilité qui prouve jusqu'à quel point eux-mêmes ils subissaient Tinfluence de Tépoque.

Les attaques dirigées contre les monastères par les chefs les plus vénérés du clergé séculier, n'avaient pas peu contribué à les déconsidérer et les mandements émanés de Tautorité diocésaine contre leur régime intérieur, contre les désordres dont ils n'étaient que trop souvent le théâtre, étaient relevés avec soin parles philosophes, empressés de saisir tout ce qui pouvait être favorable à leur cause.

Nous trouvons, dans une consultation donnée aux religieux de Tabbaye en 1760, au sujet des dîmes du hameau de Putot, par MM. Gochinet Lherminier , avocats de Paris , le passage qui suit :

c Four que les religieux succoml>ent en cause d'appel , il suffira que leur droit paroisse équivoque. Leurs adversaires obtiendront tout ce qui peut être accordé à la faveur. Les tribunaux croient servir l'Etat en proté** géant les communautés d'habitants de la campagne. Ce sentiment fera pencher la balance du côté des habitant^ de Putot , d'autant plus infailliblement que l'abbaye de S t. -Etienne passe pour être une des plus riches abbayes, et que la contestation roule sur une matière arbitraire. 9

La tendance des esprits à l'égard des communautés religieuses est ici manifeste.

L'existence de ces grandes institutions , pourvues de privilèges et d'immunités battues en brèches de tous côtés , paraissait donc de plus en plus incompatible avec les principes de l'égalité civile qui commençaient à prévaloir, et que devait consacrer l'unité de législation rêvée par les philosophes et réalisée par le Code Napoléon.

Il aurait fallu aux religieux de St.-Étienne, pour triompher de tant d'obstacles , une force qu'ils n'avaient plus , hélas 1 depuis bien long-temps : ils ne pouvaient donner d'autre raison de leur existence que cette existence même ; et qu'est-ce qu'une institution à qui manque la conscience de son utilité et de ses droits? Les Bénédictins de St. -Etienne, même depuis l'introduction dans leur abbaye de la réforme de saint Maur, n'avaient point cherché à justifier leurs immenses richesses et leurs

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prérogatives, objet de tant de critiques, par l'importance de leurs services. Us étaient même demeurés presque étrangers à ces grands travaux historiques qui répandaient ailleurs , sur la congrégation dont ils faisaient partie, un éclat immortel. À défaut des vertus austères, dont pour eux la source paraissait tarie, ils auraient pu se retremper du moîns dans le sein de ces études sérieuses et de ce mÂle travail de la pensée, qui élève les âmes et qui les moralise.

Lorsque Louis XYI passa à Caen pour se rendre à Cherbourg , il admira les belles constructions que venaient d'élever à grands frais les religieux de St. -Etienne: leur église restaurée, leurs admirables dortoirs, leurs vastes cours et leurs jardins, entretenus avec tant de soin et de luxe; mais il put remarquer que« sous cette somptueuse apparence , tout ce qui constitue la vie réelle avait entièrement disparu. La foi, cette foi ardente, qui anime tout ce qui doit vivre, semblait s'être exilée de ce cloître élégant et spacieux , de cette église qui étalait une magnificence inouïe dans ses décorations, mais qui avait cessé d'être témoin des saintes extases de l'âme et des ardentes prières. La tiédeur des moines , que chaque jour venait malheureusement accroître, répondait à la froideur et à l'indifférence d'une société sceptique, absorbée exclusivement d'ailleurs par les nouvelles préoccupations politiques.

Ce moment est triste : l'Église assistait elle-même, avec une impassibilité désespérante, au spectacle de sa propre décadence ; elle se laissait em-^ porter, sans espoir et sans énergie, par le courant du siècle , ne prévoyant pas ces jours où, retrempée dans la persécution et grandie parle martyre, elle se réveillerait au milieu des institutions que la main des hommes élevait sur les ruines du passé, aussi puissante que jamais, prouvant que son génie impérissable plane au-dessus du temps, triomphe des révolutions, et peut accomplir, sous quelque forme politique et sociale que ce soit, la mission immortelle que Dieu lui a donnée.

Les agents du pouvoir n'avaient pas attendu la Révolution, pour témoigner leur peu de respect pour les droits des religieux de St. -Etienne. En 1785, les travaux exécutés au port de Cherbourg furent l'occasion d'un envoi de troupes considérable dans la Généralité. La ville de Caen fut jugée la place la plus convenable au dépôt des approvisionnements qui leur étaient destinés. L'insuffisance des greniers , oii devaient être déposés 7 à 8,000

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sacs de blé , fit songer aux anciens bâtiments de l*abbaye , dont une partie servait déjà depuis long-temps de magasin aux religieux. Le prieur D. Mesnilgrand s*entendit à ce sujet avec l'administration de la guerre qui, moyennant un l>ail , put disposer de ces greniers. L'arrivée, à Caen, â*une quantité extraordinaire de blé en Tannée 1786, ayant mis Tadministration dans rembarras, elle s'empara delà grande salle du rez-dechaussée , celle qui fait face au parterre , et y entassa ses approvisionnements malgré les réclamations du prieur. Cette salle était précisément audessous du dortoir des religieux. Il offrit d'abandonner la chapelle Hallebout. « Si cette chapelle qui a 50 pieds de long sur 25 de large , ne suffit pas , disait-il dans une longue lettre qui atteste à la fois son énergie et son impuissance, que l'administration prenne l'église tout entière. Elle aura un espace quadruple de celui de la grande salle ; elle sait que la communauté ne peut faire un plus grand sacrifice; que l'église est pour ainsi dire le seul monument de la ville, et que tout récemment on a dépensé 80,000 livres pour l'embellir. Ce sera une grande incommodité pour les religieux , qui ont cinq heures de chœur par jour. Mais du moins leur santé sera ménagée, et ils n'auront pas à souffrir des émanations d'un blé échauffé, placé au-dessous de leurs cellules. »

La chapelle Hallebout , offerte par les religieux , n'était pas libre : elle était occupée par le génie militaire qui l'avait convertie en arsenal et y avait déposé des affûts de canon. On fit construire des planchers dans les grands greniers et, moyennant une rente annuelle , l'administration en prit possession, par un bail de dix-huit années. Ces greniers n'étaient autre chose que les vastes appartements que l'on désignait sous les noms de Salle au Duc, de Chambre des Barons > de Salle des Gardes de Guillaume.

Les Bénédictins étaient cruellement punis de l'abandon qu'ils avaient fait eux-mêmes de ces beaux édifices qu'auraient dû protéger contre leur coupable indifférence la reconnaissance et la religion des souvenirs. Leurs abbés avaient autrefois parlé en maîtres , et maintenant ils ne pouvaient pas même être maitres chez eux.

L'existence de l'abbaye de St. -Etienne avait été une longue lutte* Lutte contre les Barons qui , après les avoir enrichis , essayèrent plus d*une fois de leur enlever par la force les domaines qu'ils leur avaient donnés dan& l'ardeur de leur zèle religieux ; lutte contre l'autorité royale , jalouse

de reconquérir la plénitude des droite souverains dont elle leur avait concédé une partie ; lutte contre les Parlements , les Baillis et les Yicomtes, impatients de renverser les limites que rencontrait leur juridiction , dans l'action des justices ecclésiastiques; lutte contre les Évoques, intéressés à leur contester des privilèges et à borner des exemptions incompatibles avec les principes de la hiérarchie ; lutte contre les Abbés commendataires , toujours disposés à grossir leurs revenus de ce quMIS retranchaient à ceux de la communauté ; lutte contre les Êchevins de la ville , qui voyaient avec peine dans le régime exceptionnel auquel était soumis le Bourg-rAbbé, une administration indépendante de la leur, une cité à côté de leur cité; lutte enfin, et ce sera la lutte suprême, contre la société tout entière , qui veut faire disparaître à la fois tous les abus , toutes les inégalités , tous les privilèges.

L'Assemblée nationale, par son décret du 17 mai 1700, supprima les ordres religieux et ordonna gu*une déclaration authentique lui serait donnée de tous les revenus que possédait chaque monastère (1). D. Mesnilgrand fit cette déclaration pour Tabbaye de St.-Étienne. L'ensemble de ses revenus en fermages, en rentes foncières et en rentes seigneuriales , provenant de domaines disséminés en plus de soixante paroisses, s'élevait à une somme dont il nous est impossible de préciser le chifire, mais qui, en 1790 , be pouvait être au-dessous de 300,000 livres. C'était un capital foncier de 8,000,000 au moins, dont la valeur devait être quadruplée, par l'effet de la division de la propriété.

Sur lèÉ 1&0,000 livres de rente qui restaient aux religieux, ils avaient pu , quoiqu'ayanf plus de 60,000 livres de charges annuelles à supporter, consacrer, depuis l'année 1706, près d'un million et demi à la reconstruction totale de leur grande abbaye. Leur vœu de pauvreté s'opposait à ce qu'ils pussent profiter pour eux-mêmes de cette opulence. Le mobilier de chacun d'eux fut vendu 150 livres.

Les grandes dépenses faites par les Bénédictins pour élever les beaux et solides édifices, dont eux-mêmes devaient jouir pendant si peu de temps, les avaient forcés d'emprunter, à difiérentes reprises, des sommes

(1) Dès le 18 jaîUet saWant, rÀMemblée adminUtratiTe du départemeot du Calvados iMnitalla dans la salle du Chapitre de Tabbaye.

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considérables. Leur reveon était, en 1783 (l), grevé d'une dette de 221,000 livres. Leurs autres dettes s'élevaient à la somme de 181,101 livres (2).

La communauté ne se composait alors que d'un prieur, de dix-huit religieux- prêtres , d'un serviteur perpétuel, âgé de 72 ans, et d'un commis menuisier, âgé de 75 ans, dont le talent, le zèle et l'habileté, disait le prieur, avaient valu à l'abbaye des économies notables.

Voici les noms des derniers Bénédictins de St. -Etienne:

Au-dessus de 50 ans :

1. D. Jban-François-Gallis Mesnilgrand, né le 21 décembre 1739;

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