L'EGLISE
Entre tous les édifices religieux qui décorent la ville de Gaen , 1* église de St.-Étienne est celui qui Trappe le plus agréablement les yeux. De quelque côté que Ton descende à Gaen , de la route de Paris ou d'Harcoart, du chemin de la Délivrande ou des hauteurs de Calix, il est impossible de ne pas remarquer ta forme , à la fois noble et gracieuse, de son architecture. I^ belle flèche de St. -Pierre, qui domine le château de Gaillaume, étonne par sa hauteur, et présente , dans sa majesté solitaire, je ne sais quoi de triste et de grave, qui excite plus d'admiration que de sympathie. Quand on s'est arrêté à considérer, pendant quelques instants, les deux tours carrées de Téglise St*. -Trinité , qu'on aperçoit à l'autre extrémité de la ville , puis la tour penchante de St.- Jean, puis le clocher central de Notre-Dame de Froidc-Rue, puis enfin la lanterne couverte d'ardoises qui couronne ce qui reste encore du vieux St.-Étienne^on se sent attiré irrésistiblement vers ces deux flèches jumelles, de 200 pieds, qui s'élancent ensemble vers le ciel, comme les aspirations d'une seule et même pensée de foi et d'amour. *
Lorsqu'on est arrivé devant la façade de Péglise de St.-Étienne , construite avec cette belle pierre de Gaen , SI solide, que le temps semble n'avoir pas eu de prise sur elle, et que l'on aperçoit les modestes proportions de son portail, orné à peine de quelques moulures d'une grande simplicité, et de chaque c6té duquel s* élèvent de minces colonnes, ses petites fenêtres, À tète ronde, indivisées, on s'étonne du peu d'ampleur
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que présente cette partie da monument, sur laquelle Tarchitecture déploie ailleurs ses plus riches ornements (1). L*étonnement cesse, lorsque Too se rappelle que Téglise était construite pour les religieux et leur usage particulier. Renrermée dans Tenceinte murée de Tabbaye , elle ne pouvait avoir qu'une entrée mise en rapport avec la destination primitive de Tédifice. Mais en suivant de Tœil ces murs qui ne sont interrompus que par d'épais coutrerorls , ces lignes droites qui montent de la base aux galeries des deux tours , sur lesquelles ont été posées ( au XIY*. siècle, sans doute) les deux pyramides octogones destinées à leur donner plus de légèreté , on conçoit que l'artiste ne s'était pas proposé d'autre but que de frapper d'abord les yeux par cette gravité sévère, qui était le caractère du style roman.
C'est, en effet, à ce genre d'architecture qu'appartient le monument primitir, qui subsiste encore tel, à peu près, qu'il était, lorsqu'il fut consacré , en 1077, par l'archevêque Jean d'Avrancbes, à l'exception du chœur, dont l'architecture appartient à une époque plus récente. On voudrait pouvoir faire le tour de ce bel édiGce et en contempler toute la partie extérieure. Les bâtiments construits pour l'abbaye, d'un côté, et les maisons qui forment la rue Guillaume-le-Conquérant , de l'autre, ne le permettent pas. On ne peut admirer qu'à distance l'immense toiture de l'église, la ceinture de pignons, de tourelles, de clochetons, qui la décorent ; c'est à peine si l'on peut juger de l'effet produit par son élégant chevet, qu'emprisonne un mur circulaire, qui sépare l'église des classes construites depuis quelques années dans le jardin du collège.
La première impression que produit la vue de l'intérieur de l'église de St. -Etienne, construite en forme de croix latine , et se développant sur une surface de â&O pieds de long^ sur 80 de large, est celle d'un profond sentiment religieux. Il porte irrésistiblement l'âme au recueillement et aux graves pensées. •
On est frappé aussitôt des vastes dimensions de la nef, de chaque côté de laquelle sont attachées des demi-colonnes , qui montent jusqu'au toit, alternativement simples et triples. Leurs chapiteaux consistent en un feuillage sans ornement ; ils soutiennent les arcades à plein-cintre qui
(1) Sur le portail de Féglise de Tour-en-Bcssin , el celui de Boscberville , par exemple.
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séparent la oef des deux ailes ; une moulure à double filel s'étend le long des murs, au-dessus des fenêtres du Cierestary. Au-dessus des voûtes, de larges galeries , dont les ouvertures , protégées par des balustrades de pierres , découpées en quatre-feuilles, formant à Tintérieur une double arcade, régnent à droite et à gauche sur toute retendue des bas-côtés (1). Le cbœur , séparé de la nef par une grille , et dont les fenêtres à lancettes annoncent une construction plus récente, s'harmonise si bien cependant avec le reste de Tédifice , que Ton ne soupçonne pas d'abord qu'il appartienne à un ordre d'architecture différent. Sa courbe élégamment allongée forme avec la nef, les collatéraux et la voûte centrale, uu ensemble dont Teffet est saisissant.
Les voûtes ont-elles été construites en même temps que la nef, ou bien faut-il penser, comme M. Gally-Knight , que les architectes normands n'avaient pas encore, au temps du roi Guillaume , surmonté de voûtes en pierres des édiflces si spacieux ? M. de Gaumont , dont l'opinion fait autorité en pareille matière, semblerait adopter le dernier sentiment, en se fondant, avec le savant anglais, sur la disposition des petites colonnes auxiliaires qui aident à les supporter, sur la manière dont elles sont adaptées et sur la nature de leurs ornements. Gette opinion , du reste, est celle de presque tous les savants anglais qui ont visité l'église de St. -Etienne; ce qui s'explique par l'absence de voûtes dans les monuments d'Angleterre de la même époque. M. Parker et M. Yiollet-Leduc croient aussi les voûtes en pierres postérieures au reste de l'édifice. Un autre savant anglais, le Révérend John Petit, voudrait cependant que l'on fournit, à l'appui de cette assertion, des raisons plus démonstratives (2).
Un observateur aussi attentif que judicieux, notre collègue M. Bouet, qui a visité et dessiné un si grand nombre d'églises, nous a fait remarquer que les piliers qui soutiennent les voûtes, semblent avoir été construits primitivement pour soutenir des voûtes sexpartites. Us sont , en effet, renforcés de deux en deux, d*un pilastre carré qui n'aurait pas de
(1) La construction intérieure du centre de la croix ressemble à celle de Péglise abbatiale de St.- Alban , dans le comté d^Hererord. construite par Tabbé Paul, neveu de Lanrranc Sharon Turuer, qui trouve à Téglise Tapparence d*une mosquée {reeatl the idea of a mahometan mosque), prétend que les étages de Pégliae de SL -Etienne ont précisément les dimensions du Colysée ( Account of a Tour in Normandy , voL II , p. 195).
(2) Architectural Studiain France, by the Rev. J.-L. Petit. Loudon, 1856.
AS
âS8 ABBA.YE DB SA1NT-]éTlBNNB DE GAEN.
raison d'être , si le genre de voûtes actuellement eustantes n'avait pas été, ou construit réellement, ou du moins projeté , dès la sortie de terre de Tédilice.
D'un autre côté , les arcs-boutants qui forment les voûtes des bas-côtés n'auraient-elles pas eu pour efiet de pousser en avant les murs sur lesquels s'appuie aujourd'hui la grande voûte centrale , si celle-ci n'eût pas contrebalancé leur poussée?
Ducarel, signalant l'analc^ie frappante qui existe entre l'église de St. - Etienne et celle de Cerisy construite en 1030 , fait remarquer que la nef de cette dernière église n'a jamais eu de voûte en pierre , et qu'elle est encore aujourd'hui surmontée d'une voûte en bois (i). Mais l'analogie cesse précisément pour les piliers de Cerisy, qui semblent être uniquement disposés pour porter une voûte en bois , ce qui n'a pas lieu pour SL- Étienne.
La question ne nous parait donc pas encore parfaitement résolue.
L'église avait autrefois troisabsides. On voit encore celle qui s'ouvrait au transept méridional. Les collatéraux qui garnissent la nef, se prolongent au-delà des transepts, et font le tour du chœur, oii se voient seize chapelles , dont huit ont été fondées et dotées par l'abbé Charles de Martigny, évêque de Castres, et dont la présenlation était réservée au prieur. Au collatéral du nord est accolée une autre chapelle plus considérable , construite, au XIY*. siècle, par Philippe Hallebout, dédiée à Notre-Dame, à laquelle étaient attachés quatre chapelains à la nomination de l'abbé. Les murs de la nef sont construits, par le centre de l'édifice, avec des pierres carrées d'un pied de largeur, à larges jointures et à un mortier
épais.
Nous ne répéterons point ici les observations faites par M. de Jolimoot et corroborées par l'autorité de M. de Caumont, sur le chœur de St- Etienne , dont il est difficile, malgré la tradition conservée par les religieux de l'abbaye et reproduite par l'abbé De La Rue, d'attribuer la fondation à Simon de Trévières, qui fut abbé de Caen, de 1316 à 13A/i. t II est ■ impossible, dit M. de Joliment, de faire concorder le style du chœur < de l'église St. -Etienne avec la date qui lui est assignée par l'abbé De
(1) Antiqiatéi angl(hnormandet , traduction de M. Lécfaaudé-dMnisjr (Caen, 1828).
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I^ Rue, Cette partie de réglise est bien antérieure; et il suffit pour 8*en convaincre d'en comparer la structure avec celle de tant d*autres monuments élevés dans le XIY*. siècle. Ici Fart prend évidemment un nouvel essor, mais avec timidité; et l'on y reconnaît une certaine composition mixte, qui caractérise assurément la transition d'une époque à l'autre, tandis que, dans les édifices du Xly^ siècle, le genre est parvenu à son apogée, et l'artiste ne met plus de bornes à la fécondité de son imagination , à la hardiesse de l'exécution. » c Les caractères du plus ancien style ogival , ajoute M. de Caumont , se manirestent plus visiblement encore à l'extérieur de l'abside , dans les cintres entrelacés , scniptés sur les murs des collatéraux , dans la nature des ornements , dans la simplicité des fenêtres et dans celle des roses dont les compartiments ressemblent aux rayons d'une roue. Les murs du grand comble sont soutenus par des arcs-boutants , mais rares, simples et sans ornements : plusieurs des piliers sur lesquels se termine la retombée des arcs ne sont point surmontés de clochetons : ceux-ci n'existent qu'au<Klessus des contreforts qui correspondent au point où commence la courbure de l'abside , et ils se terminent par des pyramides à quatre pans. » Tout annonce , dans la construction du chevet , la direction que l'art allait prendre au XIIl*. siècle. On voit que l'ogive commence à peine à remplacer l'arc en plein-dntre. C'est le premier essai des roses ou vitraux ronds divisés en compartiments. Les murs moins épais sont sou* tenus par des arcs très-simples, et les piliers sur lesquels se termine la retombée des arcs ne sont point encore surmontés de pyramides à fleurons et cantonnés de clochetons élégants. Enfin , l'on y trouve peutêtre la première pensée des pendentifs, dans ces petites arcades accouplées dont les retombées sont alternativement sans appui et qui forment en quelque sorte une double enveloppe aux chapelles du rond-point , particularité qui ne dut pas être unique alors , mais que nous n'avons point encore remarquée dans aucun autre édifice (1).
M. Gally-Knigbt, tout en reconnaissant que les fenêtres étroites, en forme de lancettes, les arcades à plein-cintre qui encadrent les lancettes gémi-
(f ) Ceue disposition se trouve eependant, av^ quelques modifications, dans la cathédrale de Baycux.
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nées des galeries et d'autres traits essentiels , présentent des caractères qui ne peuveut appartenir qu*au premier style ogivaU c'est-à-dire, à celui qui dominait à la fin du XIP. siècle, ne rejette cependant pas la possibilité qu'il y aurait à ce qu'un artiste du XIY'. siècle eût compris, qu'en employant le genre d'architecture qui brillait de son temps , il n'aurait pu mettre la construction nouvelle en harmonie avec le reste de l'édifice. • Comment lui serait-il venu à la pensée, dit-il, d'ajouter à une ner où se dessinait avec sa noble simplicité la forme toute romane des arcades , les bordures et les ornements qui caractérisent l'architecture ogivale du XIV*, siècle? »
Il est certain que si l'art ne peut jamais, à une époque donnée, réaliser ce qui n'est amené qu'après des transformations successives dans des époques postérieures, on peut sans invraisemblance supposer qu'un artiste de génie et de goût laisse de côté les procédés de l'art contemporain , pour emprunter quelques-uns de ceux qui caractérisent une époque antérieure. Mais dans tout ce que l'art copie , i) y a des marques visibles qui trahissent l'imitation , et il n'y a que des yeux bien peu exercés qui puissent se tromper sur la nature d'une œuvre qui, en architecture , est absolument la même que celle que les Chatterton et les Surville ont essayée en poésie. Et d'ailleurs , si l'on veut faire de l'artiste , auquel est dû le chœur de St. -Etienne, un homme de génie, sollicité par le besoin très-légitime de construire un chœur qui s'harmonisât avec le reste de l'église, n'avait-il pas un moyen bien plus simple d'arriver à son but, en composant le chœur sur le modèle qu'il avait sous les yeux? Lui était-il plus difficile de remonter jusqu'à l'architecture du XI*. siècle , que de s'arrêter à celle du XIII*. ?
Ajoutons que nous n'avons trouvé, parmi les documents que nous avons consultés, rien qui annonce que le chœur de St.-Étienne ait été construit pendant l'administration de Simon de Trévières. L'épitaphe inscrite sur son tombeau, qu'a donnée Jean de Baiilehache, n'en fait pas mention. Est-il possible de croire que Ton eût oublié d'y consigner une particularité aussi remarquable, si le fait eût été réel?
Nous avons vu que, lors de la visite de l'archevêque Rigaud,en 1250, l'abbaye de St.-Étienne était endettée du quart de son revenu, déjà considérable. D'oii pouvait provenir un pareil déficit? Ne pourrait-on pas