MOTIFS ET CONDITIONS DES DONATIONS FAITES A L'ABBAYE
Le début des chartes, dans lesquelles les souverains mentionnent les donations qu'ils ont faites, ou confirment celles qui sont dues à la générosité de leurs vassaux , exprime, en générai, l'idée que nous a présentée la première charte de Guillaume-le-Conquérant. C'est prêter à Dieu que de donner à l'Église. Les bienfaiteurs des monastères ne manquent jamais de rappeler, en effet , qu'en se dépouillant à leur profit, ils ont songé à assurer leur salut et eelui de leur père , de leur mère , de leurs enfants , de tous les membres de leur famille, i Considérant l'énormité « de mes péchés, dit Herbert, fils deSerlon > ; ■ Plein de repentir pour mes € fautes, et comprenant jusqu'à quel point j'ai besoin de la miséricorde « do Seigneur , dit Serlon de Lingèvres t ; c Touché de reconnaissance
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« pour le saint martyr dont rintercession m'a guéri d'une maladie dou-
ff loureuse , dit le comte Eudes t ; • Voyant arriver le moment suprême
c qui doit mettre un terme à ma vie, disent Robert Bertran et Raoul de
« Grainville. »
ASSOCIATION ETFRATEBNiTé. — D'autrcs demandent humblement aux religieux de vouloir bien les admettre à la participation des biens spirituels dont ils jouissent ou de ceux que le ciel ne peut manquer d'accorder à leurs prières, societatem et bénéficia. Tels sont Robert de Grentemesnil et Agnès, sa femme; Guillaume d'Aubigny; Toustain, fils de Turgis, de Luc. Les hommes de Secqùeville obtiennent tous cette faveur pour prix de leurs donations. Cette association prenait un caractère touchant, lorsque Ton demandait que les effets en pussent remonter jusqu'à lamèrequeVon pleurait, jusqu'au fils que l'on venait de perdre. L'on souriait à la pensée que l'on serait un jour inhumé avec eux dans le cimetière de St. -Etienne , dans ce champ de repos, que consacraient les restes vénérés de tant de pieux élus du Seigneur.
Quelques-unes des conditions stipulées dans les actes qui établissent cette association sont assez curieuses.
Odelin, le cordonnier, déclara, qu'après sa mort, tout ce qu'il possédait appartiendrait à la Communauté ; et pour s'assurer le bénéfice de l'association , il déposa 20 sous sur l'autel. Plus tard , moyennant le don de 3 arpents de terre et l'engagement de fournir de souliers tous les Anciens , pendant trois années, il acquit le droit d'être nourri et logé pendant tout le reste de sa vie dans la maison , où il continua jusqu'à sa mort l'exercice de sa pi*o(bssion< L'office de cordonnier du couvent devait passer à son fils, si celui-ci était jugé capable de le remplir.
Jean , fils de Coaan , chanoine de Bayeux , ayant vendu à l'abbé Guillaume sa terre de Cbenx, qui était tenue en fief par SL -Etienne, pour 23 livres d'Anjou, se fit admettre au rang des associés, afin que cette vente ne lui fût pas un objet d'ignominie (ut ad ignomimam Jo/ianni minime tmputetur). Les conditions étaient que, s'il entrait au monastère, il paierait lui-même sa vêture , et que s'il mourait avec l'habit religieux , chacun des moines prêtres dirait pour lui une messe , et les autres cinquante psaumes. Le monastère paya de plus à sa sœur, religieuse au monastère
DAOITS £T COUTUUBS. 371
de Yillers, eo rente annuelle et viagère, un setier de froment el un setier de pois.
Bernard Le Pèlerin fut admis dans la société des religieux , moyennant la somme de 33 livres, avec la condition que, tant qu'il séjournerait dans la ville , il recevrait un pain , une juste de la boisson et une assiettée des mets qui seraient servis sur la table des Anciens. S'il quitte le pays, il fera connaître ses débiteurs, et à sa mort, tout ce quMl laissera deviendra la propriété de Tabbaye, comme s*il était un des moines.
Gislebert accorda à Godefroy de Vieux (de Yedevis) société i)our lui et ses parents, vivants et défunts, pour trois acres de terre.
Donecan d* Airel , dans la maladie à laquelle il succomba , donna 2 acres de pré dans le territoire de Caen , à Tabbé Gislebert, qui lui accorda la participation aux prières et à tous les droits spirituels de Tabbaye. Après sa mort , on sonna les cloches dans Téglise et on y célébra pour lui un service solennel.
I Durand, fils de Foucberan, a été admis, dans notre société, à la participation à toutes les prières, à tous les bénéfices, et au droit d'être enterré dans notre cimetière , après sa mort. Il a reçu pendant sa vie , chaque jour, un pain et une juste de cervoise, moyennant deux mesures et quatre acres de terre. >
Droit de gîte. ~ L'abbaye accordait quelquefois à ceux qui obtenaient le titre d'associés le droit de gtte.
En associant Robert de Beaufort, avec son père, sa mère, sa femme, ses fils et ses filles , moyennant l'abandon fait par lui de plusieurs dîmes , l'abbé Gislebert consentit à le recevoir quatre fois par an dans l'abbaye , une nuit chaque fois , à condition néanmoins qu'il y viendrait d'une manière mesurée et non avec une multitude d'hommes, si tamen mensurate non cum multitudine veniret. S'il venait à Caen sans descendre au monastère , il en préviendrait l'abbé, qui lui enverrait un présent.
Quelquefois, au contraire, c'était l'abbé lui-même qui retenait ce droit pour lui ou les moines.
L'abbé Eudes, en cédant une maison, construite pour l'abbaye, à Rouen, par le chanoine Jérémie, y retient pour lui et pour les moines le droit de gtle. Gislebert en fait autant pour une autre maison , sise pareillement à Rouen, qu'il vend à Richard le chanoine, fils de GmMaume. Quod si abbas
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aut aliquismofiachus in civitaiem venerit, itri, si volueritU, habeant hospitium suum.
Remarquons, en passant , quMl Tut souvent déclaré par l'autorité ecclésiastique et reconnu dans les assises , que cette participation aux prières et aux bénéfices spirituels , quelquefois désignée sous le nom de ditrina retribuiio, était la seule chose que les laïques, malgré toutes les prétentions contraires , pussent revendiquer pour les dons par eux faits aux abbayes. En 1157, il fut déclaré aux assises de Caen, tenues par les barons des quatre vicomtes de Bayeux, de Contances, d'Hiesmes et d*Àvrancbes « que , du moment qu'un particulier avait aumône quelque chose à une abbaye , il n'y pouvait retenir ni réclamer que des prières. >
Admission dans lb monastère. — Mais le plus grand nombre de ceux qui dotent l'abbaye d'une partie de leurs biens, obtiennent une faveur à laquelle ils attachent un bien plus haut prix : ils sont admis à y revêtir la robe monastique. C'est ce qu'établissent , dans leurs chartes , Herbert de Biéville, ad monachilem ordinem veniens; Robert de Tresgoz, Aabùum monachi in manasterio Sancii Stephani suscipiens; Gautier de Bénévent, Raoul de Yaucelles, Robert de La Haye, Robert, fils de Yaulcher d'àrgences et une foule d'autres.
Quelques seigneurs se contentent d'annoncer leur intention d'embrasser plus tard la vie religieuse , comme Ranulfe , vicomte de Bayeux , Serlon de Lingèvres, Guillaume, fils du Saxon, et remettent au moment où Dieu les aura plus sensiblement marqués du signe de sa grftce , l'abandon définitif du domaine , dont jusque-là le monastère ne possédera que le revenu, t Tant que je conserverai l'habit séculier, est-il dit dans la charte de Bernard , fils d'Ospac ( 1082) , je retiendrai en domaine la prc^riété que je concède à l'abbaye ; je promets pendant ce temps d'y recevoir l'abbé et le prieur et de fournir, pour chacun de leurs chevaux, quatre charretées de foin ; mais si je deviens moine, ou si je veux mourir revêtu de l'habit monastique , je laisserai ma terre en toute propriété , in dominio^ à St. -Etienne, et mon neveu Gautier y résidera pendant le reste de ses jours , en y possédant seulement les droits qui sont accordés aux hôtes. »
Hugues de Rosel, quoique marié, demande, dans une charte à laquelle concourt sa femme, à être immédiatement admis dans l'ordre de Saint-
Benoit, en se réservant de déterminer plus tard le moment où il se consacrera définitivement à la vie monastique.
Robert de Méautis Tait don à St.-Étienne de Téglise de St.-Hilaire et de 60 acres de terre, et reçoit de l'abbé Gislebert 26 livres. « Si Dieu, dit-il , inspire à mon frère ou à moi le désir de nous convertir, Tabbé pour ce bienfait nous recevra au nombre des moines. »
Annuel. — Pour d'autres, un annuel on un obit, célébré dans l'église de St. -Etienne est le motif de la donation à laquelle ils s'engagent.
Prébendes. — Certaines concessions sont faites pour des motifs d'un ordre moins relevé : elles ont pour condition le paiement d'une pension viagère (1).
Guillaume, fils de Tébalde, voyant dans sa vieillesse sa vue s'obscurcir, caligantibus oculis, et ne pouvant plus gagner sa vie, donna aux religieux la terre qu'il possédait au-dessus de l'église de St.-Nicolas, à condition que l'abbaye lui fournirait des moyens d'existence jusqu'au jour de son décès.
Rohais , la nonne , donna deux parts de sa maison , pour le salut de sou âme, sa nourriture et son vêtement pendant sa vie. Elle reçut , en conséquence, chaque jour du monastère pour sa nourriture 2 pains et ajustes de bière; chaque mois un quarteron de pois ; 20 sous de viande chaque année; & sous pour son fromage ou k fromages valant le même prix; pour son vêtement, outre une pelisse, une jupe noire et uu voile noir, une robe d'étamine , une paire de souliers et une paire de chaussons ; tous les deux ou trois ans , une cape ; pour son chautTage , enfin , 2 charretées de bois.
Dons gratuits. —Il arrive assez souvent qu'en recevant de leurs riches et puissants bienfaiteurs les terres ou les maisons qu'ils ajoutent à leurs domaines, les religieux de St.-Étienne leur donnent en échange quelque somme d'argent.
Ce qu'ils abandonnent en pur don, de caritaUs^ quelquefois une valeur telle, que l'on pourrait penser qu'il s'agit moins d'une donation
(I) • Ea conditione ut quandiu ipte viveret ab abbaiia paaeerelur et vestirttur: » — « ea conditione ut • reciperet pro prabcnda sua decem êolidQê aunui reddittu» »
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que d'une veote déguisée* L'argent et les palefrois qu'ils cèdent, par exemple, aux nobles chevaliers qui partent pour la croisade, en échange des terres dont les pieux guerriers se débarrassent en leur Taveur, pourraient bien en être considérées comme le prix réel. Nous avons fait connaître déjà les conditions auxquelles Toustain, fils de Turgis, prévôt de Luc, donna à l'abbaye, en 1096, kO acres de terre et une masure près de l'église de Luc, en échange desquelles les religieux de St.- Étiennelui donnèrent /t marcs d'argent et un cheval de guerre tout équipé : « Si lui, sa femme ou son fils, sont de retour de la croisade au bout de c six ans, il rendra les quatre marcs d'argent qu'il a reçus, en conservant « le cheval , et les religieux lui restitueront 3& acres de son domaine, et « eu garderont 6 pour eux. Dans le cas oii ni Toustain, ni son fils, ni « sa femme , ne seront de retour, après l'expiration de ces six années , le a domaine appartiendra en toute propriété à Tabbaye. >
Thomas de Secqueville reçut des religieux 20 sous tournois , afin de se mettre en route pour la croisade, ad iter faciendum, quia cruce signatus erat, et leur abandonna sa terre d'Urteval.
Hugues Pesnel reconnaît avoir reçu de l'abbé Gislebert 80 livres, du Mans et une mule de 20 marcs d'argent qu'il avait employés à se racheter, après la longue et dure captivité dans laquelle il avait été retenu , à son grand détriment et au grand préjudice de ses affaires, « De guibus me redemi de captione, in gua diu cutn tnulta anxietate et ingenti damna met nostrarumgue rerum detenius fueram. i
Galeran de Magny , en donnant le clos Nibeaus et une croûte , cum Ma cruta, ajoute que, pour l'aider à faire le voyage de Jérusalem, qu'il va entreprendre, les religieux lui ont donné, de caritate, 9 livres tournois. C'était sans doute ce que valaient son clos et sa croûte.
Dans la charte où sont énumérées les acquisitions faites par l'abbé Eudes (de 1108àll&0), ces sortes de dons gratuits se rencontrent à chaque ligne. L'un a reçu un cheval de 20 sous, l'autre un cheval d'une valeur double; la mère de celui-ci une cape, capam, ou un porc, unum baconem; le fils de celui-là une futaine, ftistanium unum, et son frère une clamyde. Guillaume, fils d'Yves^ donnant un ménage auprès de Yaucelles, reçut & livres tournois pour lui et une tunique pour sa femme. Ce n'est donc pas toujours dans toute l'acception du mot que l'on doit
prendre Texpression de don gratuit, de etemosinûy de cariUUe, qui se trouve dans les actes par lesquels les religieux abandonnent à leurs bienfaiteurs de Targent ou des objets en nature. Quelques barons, pressés d'argent, circonstance assez fréquente au temps des croisades, ne se faisaient pas trop de scrupule de reprendre ce qu'ils avaient donné : il fallait alors que les religieux se décidassent à faire quelque sacrifice pour rentrer dans la possession des domaines qui leur étaient enlevés ou contestés. C'est ainsi que Tabbé Guillaume !•'. recouvra l'église de St. -Nicolas du Bosc-Baudoin , qui lui avait été enlevée par Godefroy du Ghastel, en lui donnant un cheval de guerre. Il retira pareillement des mains de Hugues, comte de Chesler, sa terre de Bretteville-rOrgueilleuse , en lui donnant 1 livre et 2 palefrois. Les exemples de ces sortes de rachats sont nombreux.