‹ L'abbaye de Saint-Étienne de Caen, 1066-1790Chapitre 83 sur 107 · LA PRAIRIE ET LES DEUX ODONS · texte numérisé non relu

LA PRAIRIE ET LES DEUX ODONS

Les premières chartes de Guillaume-le-Conquérant nous montrent le territoire de Caen arrosé par trois rivières, TOrne, le Grand-Odon et le Petit-Odon. Il donna à Tabbaye tout le lit du Grand ou Yieil-Odon , depuis y enoii jusqu'à son embouchure dans TOrne (c'est-à-dire dans la branche de l'Orne qui part de la chaussée de Montaigu), au lieu que l'on nomme l'Abreuvoir de la prairie , non loin du pont Carrcl. Là, les religieux creusèrent un canal qui leur permit de faire arriver jusque dans leurs jardins les bateaux qui remontaient l'Orne (i).

Le Petit ou Jeune-Odon longeait la paroisse de Yillers et entrait dans la ville, après avoir, comme aujourd'hui, traversé l'abbaye.

Il était de tradition, parmi les Bénédictins, que la. ville itait , avant la fondation du monastère de St.-Étienne , et la construction des murailles de clôture, en grande partie sur les paroisses de St^Nicolas, de St. -Martin, de St.-Étienne-le-yieuxet de St. -Julien. C'était à St. -Julien que se trouvait le manoir de l'évèque de Bayeux qui y avait établi le siège de sa juridiction spirituelle.

Le roi , est-il dit dans un manuscrit du milieu du XV'. siècle (2) , avoit un notable manoir ou dicl bourg, ouquel avoit une notable chappelle de Sainct-Estienne , en la

(i) Il est évident que le Grand-Odon avait alors une autre embouchure que celle qu*il a maintenant au Pont-St.-Plcrre.

(S) Mémoire pour pluâ légiérenunt entendre le* procéë èe queU $ont le» religieux de Sainet Eêtiemne de Caen, touchant le fait de la rivière <t Guidon* Archives du Calvados. Fond» St,'Étienne» Ce mémoive curieux est rempli de détails propres à résoudre quelques-unes des difficultés que rencontre souvent la police des cours d*eau.

TOPOGRAPHIB ET BÉVBNC TEMPOREL. ^69

quelle estolt décédé , viron l'an vii^" xxvii, Clotaire, roi de France, qui lors trespassa à Caen ou dit manoir, le quel roy est recommandé, es croniques, avoir esté juste et digne de mémore, auquel succéda en jeune aage, son fils Dagoubert le segond (1) , mesmement que alors , quand le roy faisait assembler les trois estats de Normandie, pour le bien du pays, l'assemblée s'en faisait à Caen.

Or, cette partie de la ville D*était arrosée par aucun cours d*eau. L'Orne passait alors tout entière sous le pont de Yaucelles (le pont Frilleux), et le Grand-Odon allait s'y jeter au pont du Mesnil et au pont de Lou- Vigny, faisant la séparation de la prairie de Louvigny cl de celle de Caen.

A Toccasion de ce, les tenneurs, taincturiers, foulons, parcbeminiers et ouvriers d'autres mestiers, qui ont nécessité d'eau, ne pouvoient exercer au dit bourg de Caen leurs mestiers, et se trouvait illec environ peu de moulins qui tournoient, ou grand dommage du Roy y des habitans du dit bourg et de la chose publique.

Par les quelles choses, les gens et officiers du Roy et aultres sages du pais, con* sidérans qu'au lieu appelé la Torte escluse qui est au dessoubz du moulin de Fontaine £stoupefour, le cours de l'eau de l'Ouldon se pourroit bien tourner tellement que partie en vendrait à Caen , qui y feroit ung cours d'eau à part, et l'autre partie s'en yroit par son cours naturel, comme elle faisoit ou précédent, qui ainsi fut fait, et fut appellée la partie du dit Ouldon qui s'en yroit par son cours naturel le Vieul Ouldon, et l'autre partie, qui fut tournée pour venir à Caen, fut appellée le Petit au Jeune Ouldon.

Item , et parce que les gens du Roy et sages anciens du pays avisèrent anciennement que Veau du cours du Vieul Ouldon estoit fort creue « et sy grande que elle se pourroit encores bien tourner pour venir passer auprès du dit bourg de Caen et servir au bien de la chose publique , qui ainsy fut fait, et fut la dite eau tournée au dessoubz du pont du Mesnil, en certain lieu appelé V escluse Béairix, et conduite pour choir aux prés des Jacobins.

C'est en se fondant sur Topinion des Bénédictins, accueillie précédemment par Robert Cenalis et par de Bras , que le savant Huet avait pensé que le noyau primitif de la ville de Caen devait être cherché aux environs de cette antique chapelle de St.-Étienne (dont l'existence expliquerait le nom choisi par Guillaume-le-Conquéraut à son abbaye) du manoir où était décédé un roi de France, et enfin du palais épiscopal qui servait de siégea la juridiction spirituelle des évêques de Bayeux, possesseurs de celte partie

(1) 11 est remarquoble qu^ane des terres da Bourg-l*Abbé portait le nom de Ckamp Dagoubert,

&70 ABBA7B DE SAINT-ÉTIBNNB DB GABN.

da territoire^ que traversait le Petit-Odoo. Le système des savantsduXYlK siècle, développé par Tabbé De La Rue , et qui considère le chftteaa de Caen comme la partie de la ville la plus aociennement occupée, parait être généralement adopté aujourd'hui, bien que Ton n'ait pas allégué , selon nous, des preuves suffisantes contre Texistence, sous les princes mérovingiens , d'une ancienne chapelle dédiée à saint Etienne et même d'un manoir royal dans le Bourg-I'Abbé (1).

Quoiqu'il eu soit, les religieux de Sl.-Étienne possédèrent sur le Grand et sur le Petil-Odon des moulins, des ponts et des chaussées, au sujet desquels ils eurent plus d'un procès à soutenir, soit contre les religieux du Mont-St. -Michel, possesseurs d'un prieuré à Bretteville-sur-Odon {i)^ soit avec ceux d'Ardenncs , soit avec les échevins de la ville de Caen.

Entre le pont du Mesnil et l'embouchure du Grand-Odon , aux prés des Jacobins, se trouvaient trois moulins donnés à l'abbaye par GuiU laume-le-Conquérant , celui de St.-Ouen et ceux de la Crapaudière, situés tout près de l'abbaye et qui furent réduits en non-valeur, lorsque les bourgeois de Caen flrent en travers des cours de l'Odon un 4o9^'ânes pour en Taire tomber l'eau dans leurs fossés , aux environs de la tour appelée Perrctte d'Orbois. Cette construction du dos d'âne ayant haussé le cours de rOdon, fut cause d'un débordement, par suite duquel une partie delà grande prairie fut couverte de vase , ainsi que le chemin royal de 26 pieds qui la traversait, en passant parla Noë-l'Évêque, à l'aide d'un pont de pierre c et qui, dit le mémoire cité, est encore aussi bon que rue qui soit en la ville de Caen. >

Le lit du Yieil-Odon était maintenu du côté de la prairie, an-dessus du moulin de St.-Ouen , par une chaussée dont la rupture causa plus d'un désastre; et on le traversait sur deux ponts, dont l'un était au-dessus du marais de Venoix , et l'autre au-dessous et portait le nom de Pont dé Bérendac. Ces ponts furent détruits en iS&6, et réparés par l'abbaye en 1372. Rompus une seconde fois, lors de l'invasion de Henri Y, ils donnèrent lieu à de nombreuses contestations.

(i) Voir les Origines de la vUU de Caen, par Huel, J«. éd., 1706, p. 30 et suiv. ; et les Eêioi» kiêttyrique* sur la ville de Caen, par Tabbé De La Rue, 1. 1*'. , p. 20 et suif. (2) Ce prieuré leur avait été donné par la duchesse Gonnor.

Le Petit-Odon « depuis la iorte esctuse, après avoir traversé les paroisses de Yerson et de Bretteville , arrivait sur le territoire de Caen , y Taisait tourner six moulins, dont Tun c au dit manoir du Roy , où est de présent Tabbaye •; Pautre, auprès des Croisiers , appartenait à TAbbaye-aux- Dames; le troisième « dans la rue Gémare, aux religieux d' Antennes; le quatrième, dans la même rue, aux religieux de St.-Étienne; le cinquième, situé plus bas, à THôtel-Dieu; et le sixième, appelé le moulin de Darne^ tal • près du carrefour St -Pierre , appartenait encore à l'abbaye de St. - Etienne. Les trois derniers avaient été démolis dès le commencement du XV*. siècle, à cause de Texhaussement du Petit-Odon, par suite des constructions faites le long de son coure.

VENOIX ( VEmNClUM).

Toute la prairie , dont une partie fut donnée à l'abbaye ou achetée par elle (elle u*y possédait pas moins de 100 acres) , avait été placée par les ducs de Normandie sous la surveillance de leur maréchal , qui avait sa résidence à Yenolx, à rentrée même de la prairie dont il avait la garde, ce qui constitua le fief au maréchal ou le fief de Yenoix.

Il est dit, dans la charte de fondation, que Milon, maréchal, avait donné en mariage à sa fille Béatrix, épouse d'Herfast, une terre dans le territoire de Yenoix, et que cette terre fut ensuite concédée à l'abbaye par les époux. Plus tard, Ranulfe, fils d'Herfast, reçut en fief, de Tabbé Gislebert , le domaine donné par ses parents. Lanfranc y ajouta douze arpents qu'il acheta sur le même territoire.

Dès l'anée 1156, comme nous l'apprend la charte de Henri P'., l'abbé de Caen avait à défendre ses droits contre le maréchal de Yenoix qui voulait empêcher le préposé aux prés de l'abbaye, pratarius, de faucher ses herbes et voulait, pour l'exercice de ce droit, exiger une rétribution. Le droit de dépouiller les secondes herbes dans toute l'étendue de la prairie avait été réservé aux habitants des paroisses de Caen , de Louvignyet de Yenoix (1).

(1] Un arrèl mémorable a maintenu les trois communes dans la jouissance de ce droit, dont la légitimité ressort d*un savant Biémcrfre rédigé, rar les notes de Tabbé De La Rue, par M. Thomine-Desmazures.

&72 ABBATB DE SAlNT-ÉTIENNE DE CAElf.

Le moulin de YeDoix , qui apparteoait à Fabbaye, était, en 1687, affermé moyennant &&0 boisseaux de blé, mesure de Caen, à Pierre Bertault.

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