L ORIGINE DU TEMPOREL
Les principaux bienfaiteurs de Tabbaye furent tout d'abord les ducs d'Aquitaine, Guillaume Tête d'Étoupe, Guillaume Fier à Bras, Guillaume le Grand. Ces princes se signalèrent par leurs libéralités en faveur des églises ; ils n'eurent garde d'oublier un des plus grands monastères de leurs États et lui donnèrent les importants prieurés de Manot, de Mouton, d'Anais, d'autres encore ^'K
Les vicomtes et les évêques de Limoges se montrèrent également généreux. Ils firent cadeau à l'abbaye des chapelles d'Arcs, de Benayes, de Dun. Les évêques de Périgueux lui donnèrent les deux églises de Terrasson et d'Excideuil '^K Toutes les grandes familles du pays, les Lastours, les Crosent, les Bré, les Magnac ^^\ contribuèrent également à accroître son patrimoine. Nous ne parlons pas de la foule des petites gens qui, après avoir fait hommage à saint Martial de leur manse ou de leur alleu, le reçurent en retour à titre de précaire.
Quand les relations sociales eurent été reconstituées après les invasions normandes, et qu'un ordre tout relatif se fut établi dans les campagnes, les fidèles employèrent souvent d'autres procédés pour faire des libéralités au monastère. Au lieu de lui donner un de leurs domaines, ils lui offrirent fréquemment une part- annuelle plus ou moins considérable de leurs récoltes : nous voulons dire des cens ou redevances en nature.
Les plus anciens de ces cens paraissent avoir été constitués à l'occasion des anniversaires. Beaucoup de fidèles désiraient, en effet, qu'au jour commémoratif de leur mort les moines célébrassent tous les ans un service funèbre. Craignant que leurs intentions ne fussent pas strictement exécutées, s'ils léguaient à l'abbaye une certaine somme d'argent, qui pouvait être dépensée sur-le-champ, ils préférèrent lui laisser une rente, soit en nature, soit en numéraire, dont le produit annuel devait suffire à l'entretien de la fondation ^^\ Tout porte à croire
I . Voir ces noms dans la liste alphabétique des prieurés de Tabbaye (V^ partie). • 2. Voir chacune de ces localités dans notre liste alphabétique des prieurés (Vc partie).
3. Les Lastours donnèrent notamment à Tabbaye le monastère d*Arnac et la chapelle des Cars ; les Magnac lui donnèrent Téglise d'Azac ; les Crosent, la villa de La Souterraine ; les Bré, Tabbaye de Vigeois, etc.
4. A partir du xii« siècle, on trouve très rarement des anniversaires qui ne soient pas dotés par des rentes. L'abbé Amblard, par exception, légua en 1 143 une somme de 2 marcs d'argent à
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que ces rentes furent d'abord payées par les héritiers du légataire, et qu'elles constituèrent un droit personnel. Nous voyonsu.par de nombreux actes qu'à partir du xii^ siècle, elles changèrent de caractère. Elles ne furent plus mises à la charge de tel ou tel propriétaire ; mais elles furent dues par la terre elle-même. Achetées ou vendues en dehors du fonds sur lequel elles avaient été établies, elles devinrent de véritables droits réels, un démembrement de la propriété ^'\ Les cens ou les rentes remplacèrent au moyen âge nos valeurs mobilières. Comme elles pouvaient être constituées pour des sommes minimes, elles furent à la portée de chacun, et leur usage prit rapidement une très grande extension.
Des Prieurés.
Le tenîporel de Tabbaye de Saint-Martial, au début du règne de Philippe Auguste, se composait exclusivement, d'une part, des nombreux domaines qui avaient été octroyés aux religieux depuis les temps mérovingiens, et de l'autre, des redevances innombrables qui leur avaient été données à des époques plus récentes. Pour exploiter ses terres et percevoir ses revenus, le chapitre dut envoyer sur place quelquesuns de ses religieux. Ceux-ci ne tardèrent pas à s'établir à demeure et
ses moines. Ceux-ci l'employèrent immédiatement à acheter une rente de quarante sous. (Duplès-Agier, Chroniques de Saint-Martial, p. 278. — Bibl. Nat., ms. lat. 5137, fol. 9 ro).
I. On peut suivre aisément l'évolution juridique des cens, par l'étude des actes. Voici quelques-uns d'entre eux qui peuvent être choisis pour types. Par exemple, un certain Raymond de Gore meurt en laissant à l'abbaye vingt sous de rente, qui doivent être payés par Robert Constantin, « racione hereditatis uxoris sue ». (Leroux, Doc, sur la Marche et h Limousin, 1. 1, p. 13). Ce Robert Constantin est passible d'un droit personnel vis-à-vis de l'abbaye. — Il n'en est pas de môme dans l'acte qui va suivre : « Guido, Dei gratia Lemovicensis episcopus,... salutem in Domino. Noveritis quod constituti in presencia nostra Ausandre et Guido Ausandre, fratres, burgenses Castri Lemovicensis, assignaverunt pro nobis L solidos renduales monasterio S. Marcialis Lemovicensis ad nostrum anniversarium... in medietate terre de Claucapo ... » (Arch. de la Haute-Vienne, liasse H 8035). Les deux frères Ausandre et la moitié de la terre de Claucapo sont redevables à la fois. L'abbaye a un droit réel sur la terre de Claucapo, un droit personnel sur les deux frères Ausandre. Mais, dans l'immense majorité des cas, elle ne possédait qu'un droit réel sur le fonds, dont le propriétaire n'était même pas mentionné. Voici un exemple : « Obiit Aymcricus deu Clauseus et dédit nobis XV sol. in clauso Tapo » (Leroux, Doc. sur la Marche et le Limousin, t. I, p. 13).
ainsi furent créés bon nombre de prieurés. Nous citerons par exemple le prieuré de Saint- Vaury, fondé à côté de la villa donnée à l'abbaye par Pépin le Bref en 765 *'^ ; celui de Vallière, établi pour surveiller la culture des domaines cédés par Pierre de Royére en 1096 <'^; ceux de Roussac ^^\ de La Souterraine ^^\ de Villards ^^\ bien d'autres encore fondés dans des conditions analogues.
Ce serait une erreur de croire que tous les prieurés eurent cette même origine ; beaucoup furent institués pour des raisons différentes. L'abbaye, en effet, était propriétaire de nombreuses églises, dans lesquelles elle devait assurer le service divin. Elle n'en possédait pas moins de quarante-cinq en 1097, comme le prouve une bulle du pape Urbain II ^^K
Pendant longtemps pour faire célébrer les offices, elle désigna des prêtres séculiers, avec lesquels elle signait une sorte de contrat bilatéral.
En 1189, par exemple, quand l'abbé Isembert nomma le clerc Hélie, chapelain de l'église de Tarn, ce dernier s'engagea à résider constamment en ce lieu ^'\ à payer au chapitre les sommes convenues aux termes accoutumés ^^\ et à recevoir convenablement les abbés de Saint-Martial, quand ils viendraient lui rendre visite. Il reçut en retour le droit de percevoir pour son compte les dîmes, cens ou redevances, qui formaient le patrimoine de sa cure ^^K
A la fin du xii'^ siècle, l'abbaye renonça dans la plupart des cas à faire appel à des prêtres séculiers. Elle préféra se servir de ses propres moines, qu'elle installa sur les lieux dans de petits prieurés. Ces moines
1. Adémar de Chabannes, Gironique, 1. I, chap. LVIII. Voir, ci-dessus, p. 40.