‹ L'abbaye de Saint-Martial de Limoges;Chapitre 333 sur 470 · Ibid.^ p · texte numérisé non relu

Ibid.^ p

MANUSCRITS DE SAINT-MARTiAL ET ÉMAUX DE LIMOGES 349

les plus anciens ne confirme pas. Certaines lettrines du manuscrit latin 5 offrent, il est vrai, quelque analogie avec les émaux. La reproduction de Tune d'elles dans notre planche VIII permet de s'en rendre compte. Les couleurs, au lieu d'être simplement juxtaposées, sont séparées par des traits épais qui font penser aux filets d'or employés dans les émaux cloisonnés. Cette disposition si caractéristique, jointe au style du dessin, autorise à croire que la lettre en question a été copiée sur une pièce d'orfèvrerie byzantine. On sait en effet que les premiers émaux limousins sont champlevés, et non cloisonnés. Les Byzantins étaient au contraire passés maîtres dans la fabrication des émaux de cette dernière catégorie. Leurs produits étaient assez répandus dans tout l'Occident pour que l'on ne puisse s'étonner que l'enlumineur d'un manuscrit de Saint-Martial ait eu l'idée d'irpiter quelquesuns de leurs dessins. Ce n'est donc pas la miniature qui a servi de modèle à l'émail, mais l'émail qui a inspiré la miniature; et on ne peut tirer argument *de cette parenté en faveur de la thèse que nous combattons.

En étudiant attentivement les autres lettrines des manuscrits de Saint-Martial, on constate qu'elles présentent toutes un caractère très différent des émaux de Limoges. La disposition des couleurs est généralement tout autre. Au xi^ et xii^ siècles, les lettres ornées reposent d'habitude sur des fonds composés de compartiments de couleurs différentes. La plupart des émaux au contraire sont sur fond monochrome, fond de cuivre ou fond d'émail bleu souvent agrémenté de rosaces ou d'étoiles ^'\ Rien de pareil ne se rencontre dans [les manuscrits de Saint-Martial. De même, beaucoup d'émaux présentent des encadrements formés de lignes ondulées aux tons variés, qui se relient par des dégradations de nuances fort délicates ^^K Cette disposition ne se trouve pas davantage dans nos lettrines décorées, généralement de filigranes ou de rinceaux.

1. M. Rupin en a publié de nombreux exemples. Voir notamment les nombreux dessins qu*il donne de la belle châsse de saint Calmine, conservée dans l'église de Mozac en Auvergne (V œuvre de Limoges y fig. 165 et ss.).

2. Comme on peut en juger par les gravures qu'a données M. Rupin {op. cit., fig. 381, 586, 396,411, etc.).

Ces différences si marquées dans la façon de disposer les couleurs et dans l'art de les assortir rendraient difficile d'admettre une relation directe entre nos miniatures et les émaux limousins, même si les sujets traités présentaient quelque rapport. Mais à ce point de vue encore, nous n'avons pu trouver aucune similitude.

La plupart des émaux de Limoges représentent des personnages en pied, de petits tableaux, de véritables scènes empruntées aux divers épisodes de la vie du Christ ou de celle de la Vierge, ou aux légendes des saints dont les châsses renfermaient les reliques. Les enlumineurs de Saint-Martial au contraire ne nous ont guère laissé que de simples lettrines, ornées d'entrelacs ou de rinceaux. Dans les deux cents manuscrits qui nous sont parvenus, c'est à peine s'il se trouve une demidouzaine de compositions plus importantes. Les émailleurs n'avaient pas là matière à trouver les inspirations dont ils pouvaient avoir besoin.

Nous devons donc conclure que les émaux de Limoges sont absolument indépendants des miniatures des manuscrits de Saint-Martial. Les sujets traités sont différents; la facture est tout autre; la coloration ne présente aucune ressemblance.

Si on a cru pourtant découvrir entre les uns et les autres quelques vagues similitudes, on ne saurait en conclure à aucune imitation voulue, à aucune influence directe. Ces similitudes tiennent seulement à ce fond d'inspirations communes auquel puisaient tous les artistes d une même époque et d'une même région. Enlumineurs, émailleurs, sculpteurs avaient reçu une éducation artistique analogue. Ils avaient le même instinct, le même idéal. Ils s'inspiraient des mêmes croyances et des mêmes traditions. Il n'est donc pas nécessaire de supposer aucune influence immédiate des uns sur les autres, pour expliquer les rapports plus ou moins lointains que l'on a cru parfois remarquer e ntre leurs œuvres.

— i^**iH**«^f—

Page 1