‹ L'abbaye de Saint-Martial de Limoges;Chapitre 36 sur 470 · LÉGENDE AURÉLIENNE VIE DE SAINT FRONT · texte numérisé non relu

LÉGENDE AURÉLIENNE VIE DE SAINT FRONT

« ... Qjiando cum discipulis sais corporaliter « Interfuit ctiam [Fronto] cum apostolis Ccnc

cenavit [Dominus], ac mysteria cis corporis et san- dominice, in qua panera in corpus suum, et vinum

guinis suî in panis et vini sacramcnta condidit, in sanguincm sua potesuie Christus convertit,

pcdesque eorum ab ipsis surgens dapibus lavit et suisque Apostolis tradidit et corum pedcs lavit »

lintheo detersit, iste sanctissimus vir Martîalis ad (Vie de saint Front, cdil. des Acta «., t. XI d*oc-

serviendum fuit deputatus » (éd. W. de Grty. tobre, p. 407). Birsch, p. 8).

saint Pierre. D'après les martyrologes d'Adon et d'Usuard, saint Front doit faire de même quand meurt son ami, le prêtre Georges. Mais, Gaubert, en rapportant le même fait, a introduit une légère variante. Il suppose que saint Front, avant de partir, avait reçu le bâton de saint Pierre, et qu'il put rappeler ainsi son compagnon à la vie sans être obligé de revenir à Rome ^'\

L'ouvrage de Gaubert étant un plagiat pur et simple, sans aucune valeur historique, nous pouvons nous demander quelles données dignes de foi nous possédons sur saint Front. De ses deux vies, en effet, la première, celle qu'ont dû consulter Adon et Usuard, est vraisemblablement inspirée de la Vie primitive de saint Martial ; la seconde est à coup sûr une falsification de la légende Aurélienne. Il faut dès lors reconnaître que nous n'avons aucun renseignement positif sur saint Front. Son existence même est-elle bien certaine ? Nous ne saurions l'affirmer. Comment expliquer, en effet, que le saint ait été le fondateur du siège épiscopal de Périgueux, qu'il ait été envoyé en Gaule par saint Pierre et qu'aucun écrivain, avant le viii« ou le IX* siècle, n'ait jugé à propos de relever son nom et de nous raconter ces détails ? Il y a là un mystère que les défenseurs de saint Front n'ont jamais pu éclaircir d'une façon satisfaisante.

La légende de saint Ursin.

La légende de saint Ursin dérive également de celle de saint Martial. Selon Grégoire de Tours, saint Ursin aurait été envoyé dans les Gaules par les « disciples des Apôtres », c'est-à-dire par le Saint-Siège, et aurait fondé le siège épiscopal de Bourges ^^K Là se bornent les renseignements positifs que nous avons sur la vie du saint. Mais les chanoines

1. D'après les auteurs des Acta sanctorum (t. XI d'octobre, p. 398), le miracle du bâton ne se trouve pas seulement dans les vies de saint Martial et de saint Front, mais dans plusieurs autres encore, dans celles de saint Eucharius et de saint Clément de Metz, par exemple. — On trouve une histoire analogue dans la vie de saint Géry {Analecta BollandianUy t. VII, p. 394).

2. « Ursinus, qui a discipulis apostolorum episcopus ordinatus in Galliis destinatus est..., ecclesîam Biturigis primum instituit » (fie gloria cotifessorumy ch. LXXIX).

de la cathédrale de Bourges ne purent se contenter de données aussi sèches et ils éprouvèrent le besoin de les développer et de les embellir. Ainsi naquit une vie de saint Ursin ^'\ remplie de traits merveilleux et propres à exciter la piété des fidèles. L'écrivain anonyme qui fut chargé de la composer manquait totalement de documents. Mais qu'importe? il avait à sa disposition la légende Aurélienne dont il emprunta le cadre, tout en modifiant certains détails.

C'est ainsi que saint Ursin serait né dans les terres mystérieuses de l'Orient, qu'il aurait suivi le Christ dans ses prédications et aurait été un de ses plus fidèles disciples qu'il aurait accompagné à Rome l'apôtre saint Pierre. Envoyé en Gaule par saint Clément ^^\ il se mit en route pour remplir sa mission ; mais pendant le voyage mourut son compagnon, nommé Just et — chose extraordinaire — il ne le ressuscita pas. Arrivé à Bourges, il convertit tout le pays, baptisa Léocadius ^'^ et son armée ; il mourut enfin après bien des années d'apostolat, ayant désigné lui-même son successeur. Son tombeau devint dans la suite le lieu d'un pèlerinage célèbre.

Le pseudo-Aurélien avait déjà inventé toute cette histoire, il avait déjà raconté longuement comment saint Martial était né en Orient, et avait été un des disciples favoris du Christ. C'est l'épisode de saint Alpinien qui a inspiré celui de saint Just ; mais l'évéque de Limoges, plus habile que l'évéque de Bourges, avait été chercher le bâton de saint Pierre pour ressusciter son compagnon, qu'il avait eu ainsi le bonheur de rappeler à la vie.

. La vie de saint Ursin est donc un nouveau plagiat de la légende Aurélienne; elle ne mérite par conséquent aucune créance.

1. Publiée par Labbe, Nova bibîiotheca mss,, t. II, p. 456 et ss.

2. En même temps que saint Denys, saint Martial, saint Saturnin, saint Trophime, saint Paul et saint Austremoine. C'est la grande mission dont parle Grégoire de Tours, mais saint Ursin y a pris la place qui appartenait à saint Gratien.

3. Léocadius, nous l'avons déjà dit, n'est pas un personnage imaginaire. Grégoire de Tours le mentionne (Historia Francorum, 1. I, ch. XXXI).

La légende de saint Amadour.

La légende de saint Amadour a été créée de toutes pièces au moyen âge. Certains auteurs modernes ^^\ jaloux sans doute de montrer qu'ils avaient l'esprit aussi inventif que nos pères, l'ont complètement transformée depuis deux cents ans, et sont parvenus à en faire un véritable roman. Ce roman, mal accueilli dans le monde savant, a eu un très vif succès auprès de la plupart des ecclésiastiques du diocèse de Cahors ^^\ et n'a pas été moins goûté par les pèlerins qui, aujourd'hui encore, viennent en foule prier à Roc- Amadour ^'\

Aucun écrivain du haut moyen âge ne parle de saint Amadour ; nous le trouvons pour la première fois mentionné au milieu du xii<^ siècle. Un beau jour de l'année 1166, un habitant du Quercy demanda sur son lit de mort, à être enterré devant la porte de l'église de Roc-Amadour. On se disposa à accomplir fidèlement ses dernières volontés ; les fossoyeurs commencèrent à creuser la tombe à l'endroit indiqué, mais tout à coup ils s'arrêtèrent, ils venaient de trouver un cadavre.... c'était, paraît-il, celui d'un ermite, de saint Amadour ^^^ ! La découverte fit du bruit dans le pays, et quand, quelque

1. Notamment un jésuite, nommé Odo de Gissey, qui écrivit en 163 1 une Histoire et miracles de Notre-Dame de Roc-Amadour. Cette histoire ne repose sur aucune base sérieuse et renferme les légendes les plus invraisemblables. En 1894, un professeur du Lot, M. Bourrières, a publié une étude sur Saint Amadour et sainte Véronique, qui, malgré certaines prétentions scientifiques, a encore moins de valeur.

2. Comme on peut le constater — non sans quelque étonnement — en parcourant les colonnes de la Semaine religieuse du diocèse de Cahors.

3. C'est pour nous un agréable devoir de remercier ici M. Ernest Rupin des nombreuses notes qu'il a eu Tobligeance de nous communiquer au sujet de saint Amadour et que nous avons largement mises à profit.

4. « Anno ab incamatione Domini mclxvi, quidam indigena hujus regionis [pagi Cadurcensis] ad extrema veniens, precepit famille sue, divina forsitan inspiratione, ut in introitu oratorii [béate Marie] corporis sui glebam sepeliretur. Effossa itaque terra, corpus beati Amatoris integrum reperitur, et in ecclesia juxta altare positum, integrum illud peregrinis ostendunt et ibi fiunt miracula multa et antea inaudita per beatam Mariam ». (Robert de Thorigny, Chronique, édit. Bethmann dans les Monum, German, hist, script,, t. VI, p. 519).

temps plus tard, en 1170, le roi d'Angleterre, Henri II, traversa la contrée, il tint à visiter cet oratoire et à venir prier auprès des restes du pieux solitaire. Ainsi, selon Robert de Thorigny, fut établie la réputation de saint Amadour^*\ Le pieux chroniqueur ajoute même, sans paraître bien sûr du fait, que, d'après certaines personnes, le saint aurait été « le serviteur de la sainte Vierge », qu'il aurait élevé l'Enfant Jésus et qu'après l'Assomption il se serait rendu en Gauk, et établi au lieu appelé plus tard Roc-Amadour, pour y vivre dans la solitude et la prière ^^K

L'histoire de la découverte du corps de [ saint Amadour, quelque extraordinaire qu'elle soit, a pourtant trouvé créance, car il existait dans le pays une légende, plus ou moins fondée, d'après laquelle les reliques de saint Amator (saint Amatre), évêque d'Auxerre, auraient été transportées, au début du vi« siècle, dans l'abbaye de Saint- Amans, en Qjiiercy^'\ Ces reliques, selon la tradition, auraient été cachées par crainte des Normands, dans un lieu inaccessible, dans une vallée ténébreuse ^*\ nommée depuis cette époque Roc-Amadour, Le fait est possible, car une église existait en ce lieu dès 968^^^; mais le corps, trouvé en 1166, ne peut à aucun degré être celui de saint Amatre, conservé au moyen dge dans la cathédrale d'Auxerre;

1. « Henricus rex Anglorum perrexit causa orationis ad Rocam Amatoris » (Robert de Thorigny; ibid.). Nous devons faire remarquer que le pèlerinage de Rocamadour est dédié à la Sainte Vierge et non à saint Amadour. Robert de Thorigny (ibid.) rapporte lui-même que les miracles se faisaient v per beatam Mariam ».

2. « Dicunt quidam, quod beatus Amator famulus béate Marie et aliquando bajulus et nutricius Domini fuit, et, assumpta piissima matre Doniini ad ethereas mansiones, ipse Amator, premonitus ab ea, ad Gallias transfretavit et in predicto loco vitam eremeticam transegit. Q}io transeunte et in introitu béate Marie sepulto, locus ille diu ignobilis fuit, excepto quod vulgo dicebatur, ibi beati Amatoris corpus requiescere, licet ignoraretur ubi esset... «(Robert de Thorigny, ibid.).

3. [Sanctus Desiderîus monasterium sancti Amantii] in matris memoriam et venerationem, reliquiarum sanctorum predecessorum juorum Germani atque Amatoris, quas ipsa ibidem deportaverat, honestis donariis et maxima fundorum dote peromavit. » (Acta SS,, t. XII d'octobre, p. 361.)

4. Il nous est difficile d'indiquer l'origine de cette tradition que les historiens modernes du Quercy ont tous rapportée (Cf. notamment Guill. Lacoste, Hist. du Quercy^ publ. par MM. Combarieu et Cangardel, t. I, p. 207 et ss. ; et Caillau, Histoire d' Amadour y p. 41 et ss.).

5. L'église de Roc-Amadour fut donnée en 968 aux moin«s de Tulle, par Frotaire, évêque de Cahors (Baluze, Hist. Tutdknsis, p. 469).

c'est, selon toutes vraisemblances, celui de quelque personnage qui avait été enterré auprès de l'église ^'^ Il n'en fut pas moins baptisé du nom d'Amator (Amadour, dans le dialecte du Qjiiercy), et hérita des légendes qui, courant depuis longtemps dans la contrée, avaient fin par ne plus avoir aucun rapport avec celle de l'évéque d'Auxerre.

On ne pouvait naturellement présenter le saint à la vénération des fidèles sans dire qui il était, d'où il venait, ce qu'il avait fait. On s'em pressa donc de publier ses miracles, qui ont été vraisemblablement rédigés entre 1166 et 1172 ^^K On pensa également à composer sa vie. L'entreprise était délicate, car on ne devait guère avoir de renseignements positifs. Un auteur anonyme, sans doute quelque clerc attaché au pèlerinage, se chargea de cette mission, et comme il se trouvait embarrassé — on le serait à moins — il eut recours à cette mine inépuisable du pseudo-Aurélien, et composa l'histoire suivante :

Il donna tout d'abord à saint Amadour une origine orientale ^^\ peut-être pour soustraire la naissance de son héros à des vérifications indiscrètes, et, après avoir rapporté différentes banalités, il jugea nécessaire de rattacher son récit aux traditions du pays. Il fit donc intervenir saint Martial; mais comme tous les grands rôles étaient déjà occupés dans la légende, il dut se borner à reprendre en sous-œuvre certains épisodes. D'après le pseudo-Aurélien, l'évéque de Limoges aurait converti à Bordeaux un certain comte Sigebert et sa femme Bénédicte ^^^ D'après notre auteur, saint Amadour se serait chargé de ce soin, et saint Martial se serait borné à baptiser les deux néophytes ^5)^ De même, d'après le pseudo-Aurélien, le duc Etienne, appelé

1. Lebeuf rapporte (Af<fwo«V« concernant Vhist, d*Auxerre, 1. 1, p. 27) qu'en 13201a châsse de saint Amatre fut ouverte et que le corps du saint y fut retrouvé intact.

2. Des extraits de ces miracles ont été publiés avec une introduction critique par M. Servois, dans la Bibl. de P École des OmrteSy 4c série, t. III, p. 21 et 228.

3. Saint Amadour, selon lui, aurait été israélite, et aurait épousé une femme du nom de Véronique « secundum legem Mosaïcam » (Acta sanctorum, t. IV d'août, p. 24).

4. « Qpidam comes nomine Sigebertus... » (Légende Aurélienne, éd. W. de Gray-Birch p. 24). L'histoire de cette conversion est très compliquée, mais elle peut se résumer ainsi : le comte se sentant gravement malade envoya sa femme Bénédicte trouver saint Martial ; le pieux évoque la convertit et lui donna son bâton, avec lequel elle guérit miraculeusement son mari et le convertit à son tour.

$. ce [Amator et Veronica] Sigibertum .. ducem Burdegalensem et Benedictam ejus conjugem ad fidem catholicam converterunt, et per intercessionem eorumdèm, eodem duce ab infirmitate

à Rome par Néron à la tête de quatre légions, aurait été se prosterner devant saint Pierre avec tous ses hommes^'^; à en croire notre auteur, saint Amadour aurait fait le voyage à la demande de saint MartiaP'>.

On voit par ces rapprochements que la vie de saint Amadour a été directement inspirée par la légende Aurélienne et ne mérite aucune confiance. Pourtant elle a été récemment défendue par un professeur du Lot, M. Bourrières. Celuî-ci, ayant remarqué qu'elle était écrite en prose rythmique, a cru pouvoir la dater du vi« siècle ^^\ Nous ne répéterons pas les raisons précédemment exposées, pour montrer que les cadences rythmées ne peuvent servir à dater des documents de cette nature ^^\ Mais n'est-il pas piquant de voir Mgr Bellet invoquer ce texte pour essayer de prouver l'ancienneté de la Fie primitive de saint Martial ^^^ et montrer le rôle que le cursus peut jouer dans la critique historique? Or la vie de saint Amadour ne peut en aucune façon être antérieure à 1166, date de la découverte du corps de ce saint.

On pourrait croire que cette légende, telle que nous venons de la rapporter, était de nature à satisfaire les âmes les plus éprises de merveilleux. Elle devait pourtant subir de nouvelles transformations. Au xvii^ siècle un jésuite, le P. Odo de Gissey, interprétant mal un passage de saint Antonin ^^\ ne craignit pas d'identifier saint Amadour

gravissima liberato, predictus dux et Benedicta conjux ejusdem sunt a beato Martiali Lemovicensi apostolo baptizati ». (^Acta sanctorum, t. IV d*août, p. 24.)

1. « Nerq imperator ... jussit ut [Stephanus] pergeret Italiam cum quatuor legionibus... Dux, secundum quod ei fuerat imperatum, Italiam perrexit ... Dux et omnis exercitus ejus invenerunt beatum Petrum apostolum in locum qui dicitur Vaticanum [et] cum magna humilitate ... projecerunt se ad pedesejus », etc. (^Légende Aurélienne^ édit. W. de Gray-Birch, p. 17 et 18.)

2. « Beatissimuf Amator de precepto etconsilio beatissimi Martialis Romam petiit et beatissimum Petrum apostolorum principem visitavit ». (Acta sanctorum, t. IV d'août, p. 24.)

3. Bourrière, Saint Amadour et sainte Véronique, p. 364 et 373.

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