‹ L'abbaye de Saint-Martial de Limoges;Chapitre 66 sur 470 · L* ABBAYE A LA FIN DU X^ SIÈCLE · texte numérisé non relu

L* ABBAYE A LA FIN DU X^ SIÈCLE

Geoffroy I*^', surnommé Boucort, lui succéda ^'^ Il appartenait à la grande famille des vicomtes de Limoges, et était le fils du vicomte Géraud ^^\ celui-là même qui avait prêté serment à labbé Aimery. C'est sous son abbatiat qu'une horrible épidémie, dont le souvenir est encore vivant aujourd'hui à Limoges, vint dévaster la ville, nous voulons dire le mal des Ardents.

Le mal des Ardents, qui excerça ses ravages dans toute l'Aquitaine, la Touraine et jusqu'en Bourgogne ^^\ frappa surtout le Limousin. D'après les descriptions que les chroniqueurs nous en ont laissées ^^\ ce mal n'était autre chose qu'une sorte de peste ou de choléra, qui frappa toutes les classes de la population sans distinction d'âge ou de sexe. Le corps du malade était comme embrasé d'un feu intérieur, qui consumait ses membres dans d'horribles douleurs ^^\ En vain, pour combattre la souffrance, certains allaient-ils se plonger dans une eau glacée ; en proie à une fièvre intense, ils ne tardaient pas à payer de leur vie leur imprudence. Ce n'était par toute la contrée que des cris et des lamentations, et la population consternée se pressait en masse dans les églises, croyant que le fléau était un juste châtiment du Ciel. Certes, on serait tenté de l'admettre, quand on voit dans quelle anarchie se terminait le x^ siècle ! Ce n'était partout que guerres, meurtres ou pillages, violations incessantes de toutes lois divines ou humaines, et les excommunications mêmes de l'Église restaient impuissantes à contenir les passions déchaînées.

1. «... Gaufredus fuit abbas S. Maitialis, quem vocabant Bovemcurtum » (Geoffroy de Vigeois, éd. Labbe, Nova Bibl. tnss.y t. II, p. 300).

2. C*est à tort que G. de Vigeois (éd. Labbe, Noi'a Bibî. mss., t. II, p. 300) hésite à voir dans le vicomte Géraud, le père de l'abbé Geoffroy, et se demande si ce n'était pas le vicomte Gui. Voir sur ce point R. de Lasteyrie, Catniesei vicomtes de Limoges y p. 85.

3. Adalbéron, 1. II, ch. 14. — Miracnla S. Maximi, ch. 48. — Raoul Glaber, 1. II, ch. 7, cités par M. Sackur.

4. La plupart des chroniqueurs du pays ont parlé du mal des Ardents. Voir entre autres : Adémar de Chabannes (Chronique, 1. III, ch. XXXV, et Commemoratio ahh. Sancti Martialis, éd. Duplès-Agier, p. 6); et Bernard Itier (éd. Duplès-Agier, p. 43). Voir également les actes de la translation des reliques de saint Martial, publiés par Besly {Histoire du Poitou, p. 312 et ss.), et par M. Sackur (Die Cluniacenser., t. II, p. 392 et ss.). Notre récit en est inspiré ainsi que d'un sermon inédit d' Adémar de Chabannes (Bibl. Nat., ms. latin 2469, fol. 88 et 89).

5. « Ardebat enim ... subcutaneus ignis et pêne usque ad necem inextinguibilis » (Actes de la translation, éd. Sackur, Die Cluniacenser. , t. II, p. 392).

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Les foules se précipitèrent donc, pour apaiser le courroux du Seigneur, auprès des reliques de leurs saints les plus vénérées; elles allèrent tout spécialement invoquer saint Martin à Tours et saint Martial à Limoges.

Dans cette dernière ville, l'abbé Geoffroy et Tévêque Audoin résolurent de faire une translation solennelle du corps de saint Martial. Sur leurs prières, se rassemblèrent en synode à Limoges la plupart des prélats de l'Aquitaine. L'archevêque Dacbert vint de Bourges, l'archevêque Gombaud de Bordeaux, et les évêques de Poitiers, d'Angoulême, de Mende, de Périgueux, d'autres encore suivirent leur exemple et amenèrent de leurs diocèses leurs plus précieuses reliques ^'K Le pouvoir civil, avec le duc Guillaume III, participa à cette manifestation et un jeûne de trois jours fut décidé.

Le jeûne terminé, le corps de saint Martial fut levé de son sépulcre et au milieu d'un grand concours de peuple, porté sur une éminence hors des murailles de la ville. A en croire la légende, Dieu accorda à l'intervention de saint Martial la cessation du fléau, et la population reconnaissante, pour perpétuer la mémoire d'un pareil miracle, décida de bâtir une chapelle en ce lieu, qui s'appela dès lors Mons Gaudii, aujourd'hui Montjovy ^*\

Profitant de l'émotion générale, les évêques ne voulurent point se séparer, sans essayer de mettre un terme à ces guerres perpétuelles et impies, qui dévastaient les campagnes et ruinaient les populations. Ils s'adressèrent donc aux seigneurs présents, et, en particulier au duc d'Aquitaine ; ils parvinrent à leur faire prendre l'engagement de renoncer à leurs luttes néfastes ^'\ Ces promesses restèrent sans effet ; mais l'Église ne se découragea pas, et elle s'efforça courageusement, dans le Limousin comme dans les autres provinces de la chrétienté, de faire triompher les idées pacificatrices, en usant de toute l'influence et de tout le prestige dont elle pouvait disposer.

1. Sermon d'Adémar de Chabannes (Bibl. Nat., ms. latin 2469, fol. 88 vo et 89 ro).

2. « [In loco qui] \'ulgo nuncupatur Mons Gaudii ..., fundata est basilica in honore ipsius [Martialis] fidcliter dedicata ...» (Actes de la translation, cd. Sackur, Die Cluniaceuscr,, t. II,

3. Sermon d'Adémar de Chabannes (Bibl. Nat., ms. latin 2469, fol. 89 ro).

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Quatre ans après le mal des Ardents, l'abbé Geoffroy mourut, le 5 des ides d'octobre 998 (11 octobre) ^'K

L'abbaye aux mains des vicomtes de Limoges.

L'abbé Geoffroy eut pour successeur un homme d'une grande valeur l'abbé Adalbaud. Originaire du Limousin, Adalbaud alla faire ses études en France, probablement à Paris. Revenu dans son pays natal, il fut successivement abbé de Charroux, de Saint-Martin de Tulle et de Saint-Augustin à Limoges. Dans un synode, il prit un jour la parole avec tant d'éloquence, que les moines d'Uzerche lui demandèrent surle-champ de devenir leur abbé. Il accepta et releva l'abbaye, en y appelant les fils des plus nobles familles de la contrée, qui quittèrent le siècle pour embrasser la vie religieuse ^^\

A la mort de l'abbé Geoffroy, le vicomte Guy et son frère l'évêque Audoin le désignèrent pour gouverner le monastère de Saint-Martial ^'\ Il quitta donc Uzerche, emmenant avec lui comme auxiliaires huit de ses moines. Adalbaud administra avec succès sa nouvelle abbaye, et fit faire de grandes réparations à la basilique. Il mourut malheureusement au bout de neuf ans, le 11 des kalendes d'août 1007 (22^ juillet) ^^\ et le poison, paraît-il, ne fut peut-être pas étranger à sa fin prématurée ^^\

Le treizième abbé de Saint-Martial, Geoffroy II, conduisit à Saint- Jean d'Angély le corps de saint Martial, lors des fêtes qui furent don-

1. Duplès-Agîer, Chronique de Saint-Martial y p. 240, 242. — Bernard Itier, éd. Duplès- Agier, p. 44.

2. Cartulairt â Uzerche publ. dans le Bulletin de la Soc. des Lettres de la Corrè^e (1887, p. 404 et ss., 538 et ss.). Nous nous sommes servis avec grande réserve de ce document encore mal étudié, et qui jouit d'une réputation fâcheuse ; un vieux proverbe limousin dit : « Menteur comme le cartulaire d'Uzerche ! »

3. «... A Widone, vicecomite sive ab episcopo Lemovicensi, eligitur abbas monasterii S. Martialis » (Cartul. d*Uierchey publ. dans le Bulletin de la Soc. des Lettres de la Corrè^ey 1887, p. 404).

4. Adémar de Chabannes, Commémorât io, éd. Duplès-Agier, p. 6. — Bernard Itier, éd. DuplèsAgier, p. 44.

5. « .... Dicitur ab adversariis sancte reli^onis veneno appetitus v-itam finisse » (CartuL d'U:(erc}jey ihid.).

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nées en ce lieu pour célébrer la prétendue découverte du chef de saint Jean-Baptiste. On sait en effet, que, vers Tannée loio, l'abbé de Saint-Jean d'Angély crut avoir découvert la tête du saint précurseur. Le duc Guillaume le Grand, rempli de joie à cette nouvelle, décida de faire faire une solennelle ostention de cette relique, et invita à la cérémonie tous les prélats et abbés de l'Aquitaine ^'\

L'abbé Geoffroy II y fut naturellement convié. Il s'y rendit accompagné par une nombreuse suite de moines et de clercs, et y transporta les reliques de saint Martial, sur un chariot doré et orné de pierres précieuses ^^K

Vers la même époque, l'abbé dut entreprendre une véritable expédition militaire, pour rentrer en possession d'une des églises dépendant de l'abbaye, celle de Saint-Vaury, dont des seigneurs du voisinage s'étaient emparés. Pour les mettre à la raison, il dut faire appel au concours d'un de ses plus puissants vassaux, le comte de la Marche, et réunir une troupe assez nombreuse. Ne voulant pas laisser les reliques de saint Vaury dans une église aussi exposée, il les plaça à Limoges, dans la chapelle bâtie à Montjovy, après l'épidémie de 994. Il consentit pourtant à les rendre, quand les seigneurs lui eurent fait amende honorable et réparé leurs torts. Il ramena alors à Saint- Vaury les reliques du saint et, en présence du duc Guillaume d'Aquitaine, il en confia la garde à quelques-uns de ses moines qu'il installa à cet effet dans un prieuré ^'\

L'abbé Geoffroy, malgré toute son énergie, ne put empêcher les vicomtes et les évêques de Limoges de venir puiser dans le trésor de son abbaye, pour leurs besoins personnels. A deux reprises, le vicomte Guy P*" eut recours à ce moyen ingénieux, une première fois

1. Adémar de Chabannes, Chronique, 1. III, chap. LVI. On a discuté sur la date exacte de cette ostention, que le dernier éditeur d' Adémar, M. Chavannon, a cru devoir fixer en loio

2. «... In vectorio ex auro et gemmis » (Adémar de Chabannes, Chronique, 1. III, ch. LVI).

3. « Gosfridus ..., accito Bosone comité cum militari magna manu, corpus S. Walerici ab ecclesia, que injuste S. Marciali abstollebatur a quibusdam principibus, secum detulit Lemovicas, ubi tamdiu reliquias ejusdem confessoris tenuit, quod cognoscerent et exhibèrent principes malefactores rectitudinem S. Marcialis. Sicque possessione recuparata, restitutura est sanctum corpus supradicto loco et in preseniia Willelmi ducis monastica ibi est ordinata disciplina. » (Adémar de Chabannes, Chronique, 1. III, ch. XLUI).

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pour payer la rançon de sa femme, la vicomtesse Emma, prise par les Normands ; une seconde fois pour donner des ressources à son frère, Tèvêque de Limoges, Audoin.

Emma, en allant en pèlerinage à Saint-Michel en FHerm, en Poitou, fut, en effet, enlevée une nuit par un parti de Normands. Pendant trois ans, ceux-ci la retinrent captive ; ils se décidèrent enfin à faire savoir au vicomte, qu'ils étaient disposés à lui rendre sa femme, moyennant une forte et préalable rançon. Le vicomte, n'ayant naturellement pas à sa disposition une somme suffisante d'argent liquide, s'adressa à l'abbé de Saint-Martial. Celui-ci dut s'exécuter, livrer non seulement tout l'or et l'argent que renfermait le trésor, mais encore certains objets d'art, comme la statue dorée d'un archange et différents ornements d'église ^'K Les Normands acceptèrent la rançon, mais refusèrent de rendre la vicomtesse, qui ne fut délivrée que grâce à l'intervention personnelle du duc de Normandie, Richard ^^\

L'abbé avait à peine eu le temps de reconstituer le trésor de son abbaye, qu'il lui fallut y puiser à nouveau. Vers l'année 1012, en effet, l'évoque de Limoges, Audoin, partit pour Rome avec le duc d'Aquitaine, Guillaume le Grand, et profita de la circonstance pour se faire remettre par l'abbé des ornements sacerdotaux, sans préjudice de sommes importantes en espèces monnayées ^'\

L'évêque prétendait, en effet, avoir la jouissance des revenus de l'abbaye qui lui auraient été cédés, nous ne saurions dire de quel droit, par le vicomte Guy ^^\ Peut-être revendiquait-il le titre d'abbé

1. tt ... Vicecomitissa Lemovice Emma .,., a Normannis captiva, per très annos exul trans mare est retenta. Ex thesauro S. Martialis infinita auri et argent! pondéra pro redemptione ejus data sunt, simulque imago aurea sancti archangeli et alia copiosa bmamenta ...» (Adémar de Chabannes, Cljronique^ 1. III, ch. XLIV).

2. « Normaimi, mentita fide, mulierem non reddiderunt, donec ... Richardus, comes Rotomagensis, eam ingeniose per legatos ultramarinos adquireret et viro suo Widoni liberam redderet » (Jhid.),

3. « ... Alduinus episcopus, acceptis pretiosioribus S. Martialis omamentis et vestimentis et multa affluentiaargenti..., properavit ante quadragesimam cum Willelmô duce.Romam... » (Adémar de Chabannes, Chronique, 1. III, ch. XLIX).

4. «c ... In manu sua abbatiam habcbat emptam a Widone » (Adémar de Chabannes, Chronique, 1. III, ch. XLIX). On peut se demander si le vicomte Guy ne disposait pas ainsi de l'ab- .baye de Saint-Martial, parce qu'il remplissait vis-à-vis d'elle le rôle d'avoué. C'est une hypothèse très admissible, mais comme elle n'est justifiée par aucun texte, nous la, présentons sous toutes réserves.

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commendataire ? Cest ce qui expliquerait comment il possédait les revenus d'un monastère qui était gouverné par un abbé régulier. Uévôque partit ayant ainsi dépouillé le trésor, et laissant les moines dans la tristesse. Il mourut, du reste, peu après, sans avoir pu jouir longtemps des richesses dont il s'était emparé ^'\

Malgré l'obligation de payer ces contributions plus ou moins volontaires, l'abbaye était riche, et les pèlerins qui, depuis le mal des Ardents, venaient de plus en plus nombreux prier auprès du tombeau de saint Martial, lui faisaient d'abondantes aumônes. Selon Adémar de Chabannes, au carême de l'année 1012, se trouvaient réunis dans la basilique du Sauveur, des seigneurs d'Aquitaine, de France, et même d'Italie. En leur présence eurent lieu de nombreux miracles ^*\ Quelques années plus tard, en 1018, plus de cinquante personnes furent étouffées un jour, tant la foule était grande qui se pressait auprès du tombeau ^'\ Le Midi notamment se distinguait par sa dévotion à saint Martial et quand, en 1018, les habitants de Narbonne furent attaqués à l'improviste par les Maures de Cordoue, ils invoquèrent le saint. Grâce à son appui, ils furent vainqueurs, et en reconnaissance ils envoyèrent une vingtaine de prisonniers à l'abbé de Saint-Martial ^^\

Pour répondre à la popularité toujours croissante du saint patron de Limoges, l'abbé Geoffroy fit richement décorer la crypte et suspendre au-dessus du sépulcre une couronne d'or^^^ Mais la basilique du Sau-

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