PRÉCIS HISTORIQUE
liO 28 décembre 1043, Robert, fils du comte d'ÂurillaCy quittait le chapitre de Saint-Julien de Brioude, dont il était chanoine- trésorier , pour venir, suivi de deux anciens soldats de son père, se retirer dans le désert auquel il donna plus tard le nom de maison Dieu : casa Dei : La Chaise- Dieu.
Une église en ruines, fondée autrefois par les évêques d'Auvergne, fut le seul abri qu'ils trouvèrent dans ces vastes solitudes, dont la propriété fut donnée par deux chanoines de l'église du Puy. Les ronces et les épines eurent bientôt fait place ^à des cellules de feuillage et à un oratoire qui réunissait les trois solitaires à certaines heures du jour et de la nuit. Les mœurs sauvages des habi-
tants de ces froides contrées s'adoucirent bientôt au contact de leur patience et de leur bonté : le renom de sainteté de Robert, les miracles qu'il obtenait Tobligèrent à construire un monastère pour donner asile aux nombreux disciples qui venaient dô toutes parts partager l'austérité de sa vie.
La fondation de la nouvelle abbaye, autorisée par Rencon, évêque de Glermont, oncle de Robert, par une bulle du pape Léon IX, fut enrichie de privilèges royaux par Henri P*" ; et , grâce aux dons et aux ofiFrandes des fidèles, le monastère touchait à son complet achèvement en 1052, neuf ans après la retraite du saint. La règle de Saint- Benoît fut celle que Robert donna à ses disciples.
Parmi les donations faites au fondateur, il faut compter celle de la vallée de Comps, nommée plus tard Lavaudieu, dans laquelle il transporta le monastère de femmes qui étaient venues s'établir sous sa direction.
Robert gouvernait depuis quinze ans son couvent, lorsque, averti par une voix du ciel du jour de sa mort, il désigna le lieii dô sa sépulture à la porte du monastère — la chapelle qui porte encore son nom sous le jubé.
Le tableau appendu au-dessus de cet autel, rappelle la tradition qui veut : que Robert mourant soit venu déposer le bâton pastoral devant une image de la Vierge-mère, et lui confier la garde de sa famille.
Il mourut le 16 avril 1067, et son corps, lavé dans du vin et cousu dans une peau de cerf, ne fut inhumé que le 24. Jusqu'à la Révolution, Tabbaye conserva le sommet, de sa crosse abbatiale en ivoire, afifectant la forme de la lettre T que l'on retrouvait dans le blason primitif du monastère.
Robert laissait, en mourant, cinquante églises restaurées par ses soins et une communauté de 300 moines. Les miracles,, se multipliant sur le tombeau du saint ai)bé, amenaient tous les jours une grande foule de peuple. Les chroniques racontent avec une naïveté charmante : que les anciens du monastère, soucieux de la ferveur des moines, prièrent Robert de ne plus faire de prodiges, pour que les divins ofi&ces ne fussent plus troublés (1).
Des précautions furent prises pour empêcher l'accès du tombeau, les portes furent fermées, aucun honneur ne lui fut rendu; et au trouble qui s'était introduit succéda la régularité la plus parfaite, disent les Annales bénédictines. Mais si l'amour de la régularité poussait les disciples de Robert à la demande étrange que nous venons de rappeler, la piété filiale leur faisait écrire les moindres détails de sa vie et ses nombreux mira-
(1) Dans le Bréviaire de La Ghaise-Dieu de 1765, on trouve aux leçons de la fête du saint, ces mots : « Le bruit et le tumulte que faisaient les malades qui venaient demander la santé et ceux qui partaient après l'avoir recouvrée, étaient tels, que Ton ne pouvait s'entendre parler sans un grand effort. »
des pour demander au chef de TEglise rinsertion de son nom au catalogue des Saints (1).
Les Annales de l'Auvergne comptent les huit premiers abbés au nombre des saints. Aussi les villes épiscopales viennent demander des moines pour en faire leurs évêques, comme Durand qui meurt entre les bras d'Urbain II, à la veille du concile de Glermont. Les monastères réclament leurs disciples pour les mettre à leur tête et faire refleurir la discipline. D'autres, comme Adelelme, troisième abbé, vont jusqu'en Espagne, mandés par les rois, porter le secours de leurs conseils et de leurs miracles.
Sous Durand, successeur de saint Robert, Guillaume, duc d'Aquitaine, donne de nombreuses terres — 1073; — Etienne de Mercœur fait entrer dans le monastère son fils encore enfant, et Raymond, comte de Toulouse, fait hommage de sa souveraineté de Languedoc et déclare ses terres vassales de saint Robert.
(1) Deux ans après sa mort, Géraud de Venne, son chapelain, écrit sa vie; en 1069 la présente à Alexandre II, qui, Tannée suivante, autorise son culte. En 1080, Marbode, plus tard évéque de Rennes, retouchait, à la prière du troisième abbé de La Ghaise-Dieu, la vie écrite par le disciple du saint. En 1160, Bernard, moine de La Ghaise-Dieu et prieur de 8ainte<-Gemme à Saintes, racontait à son tour la vie et les miracles de saint Robert. Inspirés par le même amour, D. Gardon, de Riom, moine de La Ghaise-Dieu, D. Bringer, prieur-mage du monastère , D. Simon Genoux, sous-prieur, mort et enterré à La Ghaise-Dieu en 1667, élevaient un semblable monument.
C'est pendant Tabbatiat d'Adelelme, que Thîstoire place l'arrivée de la reine Edithe, veuve d'Edouard le Confesseur, laquelle finit ses jours à La Chaise-Dieu, après que le saint abbé l'eut guérie d'une lèpre qui la dévorait. C'est lui aussi qui fut envoyé en Espagne pour y fonder un monastère bénédictin. Burgos et les prieurés de Castille et d'Aragon, fondés par le saint, restèrent soumis à La Chaise-Dieu jusqu'en 1436 (1).
Seguin, quatrième abbé, voit augmenter les possessions de saint Robert, et les seize années de son gouvernement sont employées à étendre la juridiction de son abbaye. Mais alors commencent déjà les envahissements des seigneurs voisins, contre lesquels il faut implorer les foudres de l'Eglise, qui excommunie les déprédateurs. C'est à Saint -Nicaise de Reims, qu'il est venu réformer, que Seguin se lie d'amitié avec saint Bruno et le décide à embrasser la vie monastique. Le chanoine de Reims, devenu le fondateur de la Grande -Chartreuse, en partant pour Rome où . l'appelait Urbain II, confie à l'abbé et aux moines de saint Robert le soin de sa jeune famille — 1086; — elle reste entre leurs mains jusqu'en 1090.
(1) C'est dans la grande réputation de La Chaise-Dieu, ou dans les relations avec Adelelme, qu'il faut chercher la cause de la retraite d'Edithe près des cendres de saint Robert : car il n'est pas vraisemblable et rien dans l'histoire ne fait supposer que Guillaume le Conquérant, appelé au trône d'Angleterre par le vieux roi, ait usé envers sa veuve d'un indigue traitement, en résiliant dans ses teri'es de Normandie^
Toutes les gloires semblent se donner rendezvous dans Tabbaye. En 1077, Tévêque de Périgueux appelle un moine pour orner de sculptures le chœur de la cathédrale et le tombeau de saint Front. En 1095, Ponce de Tournon reçoit Urbain II, qui à son retour du Puy vient consacrer Téglise bâtie par saint Robert sous le vocable de Saint- Vital et Agricole. Le pontife retrouvait dans les évêques de sa suite des enfants de saint Robert. En quittant le monastère pour se rendre au concile de Glermont, le Pape le déclare libre et franc de toute juridiction épiscopale. A Lyon, où Tarçhevêque lui fait don de plusieurs églises. Ponce entre en relations avec saint Anselme, alors exilé de son siège de Gantorbéry pour avoir défendu les droits de son église vis-à-vis du pouvoir royal.
Sur les instances de Ponce, l'ancien abbé du Bec vient à La Chaise -Dieu renouer la sainte amitié qui unissait autrefois Tabbaye normande et le monastère auvergnat. La dernière édition du Bréviaire des moines porte : que le 4 août HOO, saint Anselme arrêta, par un signe de croix, l'incendie qui dévorait les granges du couvent.
En 1102, Aimon est appelé par ses frères à remplacer Ponce, qui devenait évêque du Puy.
Sous son abbatiat, plus de soixante-sept égUses, tant en France qu'à l'étranger, furent données à La Chaise-Dieu. Un moine chroniqueur signale le séjour du pape Innocent II, sous Etienne de Mercœur, petit-neveu de saint Odilon de Cluny
— 1132. — La réputation de la grande abbaye et l'influence politique d'Etienne purent bien attirer le Pape proscrit pendant ses voyages à travers la France, comme la réputation et les services de saint Bernard le conduisirent à Clairvaux. Les donations faites aux fils de saint Robert furent : réglise de Saint-Laurent d'Auzon et de Montferrand par Tévêque de Clermont — 1117; — le monastère de Ghanteuges — 1136, — par Raymond^ son abbé, ainsi que plusieurs autres abbayes et prieurés.
Ces possessions déjà nombreuses, par leur éloignement de la surveillance immédiate du puissant abbé, tentaient souvent la cupidité de voisins violents; et Lucius II dut mettre tous les biens du monastère sous la protection du Saint-Siège.
C'est à cette date qu'il faut rattacher la période d'architecture romane qui a laissé à notre Auvergne de si beaux modèles de son art, dans les églises soumises de Notre-Dame d'Orcival, de Ghanteuges, de Saint-Saturnin, d'Auzon, d'Àzérat, et dans ces nombreux prieurés, tous dépendants de La Chaise-Dieu. Quelques-unes pourtant ne datent que du xiii** siècle, ^ La famille des Montboissier, qui comptait déjà parmi ses membres un archevêque de Lyon, un abbé de Vézelay et un abbé de Gluny, Pierre-le- Vénérable, vit bientôt aussi Jourdan, leur frère, s'asseoir sur le trône abbatial de La Chaise-Dieu
En 1156, Jourdan achète de Raoul de Lugeac les dîmes d'Azérat, gui dès lors devint dépendant. Afin de témoigner leur reconnaissance pour les services rendus ou les donations faites à leur église, les moines reçurent du pape Alexandre III — 1162 — la permission de donner la sépulture dans leur église.
La même année, un illustre proscrit venait demander asile à la terre hospitalière de la papauté proscrite, et prendre quelques jours de repos dans le monastère auprès de Pons de Beaudiner, qui en était le huitième abbé. C'est probablement à ce séjour qu'il faut rapporter quatre bulles du Pape pour recommander le monastère à Tarchevèque de Bourges et à ses suffragants, et mettre ses terres sous leur protection. En 1167, Pons reçoit l'église de Saint-Pal-de-Mons, de Saint- Btienne-Lardeyrol et un canonicat dans l'église du Puy.
Depuis la prise de possession de Guillaume de Torrent, neuvième abbé, jusqu'à Albert de la Molette, qui arrive le vingtième sur la liste, c'està-dire pendant un siècle, de 1169 à 1260, les Annales de l'abbaye ne présentent que des récits uniformes (1).
(1) X- abbé, Bertrand Isarne, 1176-1179.