‹ L'Abbaye de Sainte-AphrodiseChapitre 10 sur 37 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Comment Aphrodise décida le roi Denys à reprendre ses voyorjes.

Aphrodise alla trouver son père.

— Père, dit-elle, vous savez qu'il n'y a, dans cette île ni dans aucun des royau- JTies terrestres, personne qui vous chérisse et vous vénère autant que je fais. C'est à vous et à ma mère bieu-aimée que je dois de ne pas ignorer les vérités divines, et à ma tendresse se joint une pieuse reconnaissance. Père, je m'incline

devant votre o^rande sagesse. Mais, cette nuit, un ang-e m'est apparu, et il m'a ordonné de venir à vous et de vous transmettre les ordres nouveaux du Seigneur.

— Eh quoi, ma fille, demanda le roi Denys, Dieu exige-t-il de moi plus que je n'ai fait encore?

— Regardez en vous-même, mon père. Etes-vous heureux?

— Comment ne serais-je pasheureux?

J'ai la plus fidèle des épouses, j'ai la plus ^Tacieuse des filles. Sous la garde de mon sceptre, un peuple nombreux prospère. Des moissons tranquilles, des vendanges radieuses enrichissent les campagnes. Ma fille, ma fille, comment ne serais-je'pas heureux?

— Honorez-vous dignement le Seigneur?

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— Chacun peut témoig-ner de ma piété. C'est au Seig-ueur que je rends tous les bienfaits dont je jouis. Je le glorifie par des prières et des cantiques, et il ne se passe pas d'heure où je n'humilie ma faiblesse et mon obscurité devant sa force et sa splendeur.

— 0 mon père, song"ez-vous qu'il y a des peuples qui l'ignorent?

— Je les plains, et je souhaite que le jour luise bientôt où ils ne vivront plus séparés de leur créateur.

— Song-ez-vous, ô mon père, que ces peuples meurent de la misère où les tient leur ignorance.

— Hélas...

— Songez-vous, mon père, qu'un hommepourrait aller vers eux, un homme qui apporterait les paroles de réconcilia-

tîon, un homme qui leur enseig^nerait les actes de paix et d'amour?

Le roi Denys baissait la tête. Un instant, il fut silencieux ; Aphrodise vit qu'il réfléchissait : elle se tut.

Elle l'entendit murmurer :

« Faut-il donc que je quitte ce palais pour courir de nouvelles aventures?

Faut-il donc que j'abandonne une femme chérie, une fille adorée, un peuple que j'estime? Faut-il donc qu'à mon paisible bonheur succèdent les fatio'ues, les luttes, les combats peut-être? »

Denys avait des larmes dans les yeux.

Aphrodise priait.

Enfin, le roi releva le front. Sonrej^ard s'était affermi. Il ne pleurait plus. Il parla d'une voix assurée.

(( Ma fille, j'ai compris ton discours, et

Ob L ABBAYE DE SAl.NTE-APHaODISE

je vois maintenant ce que le ciel exig-e de moi : Car c'est de Dieu même que tu es la messagère. Je connais tout mon devoir. Ma fidélité paresseuse ne satisfait pas le Tout-Puissant. J'irai donc vers ceux qui n'ont point encore entendu la parole sacrée, et je les enseig-nerai. Ma tâche sera féconde; je renonce aux paisibles jouissances où s'engourdissait mon courag-e. Demain, je quitterai ce palais où, du bonheur, je n'ai ^oûté, sans doute, que l'apparence. Je ne pleurerai pas, je ne gémirai pas : le vrai bonheur n'est-il pas d'aider au triomphe du Seigneur ? »

Aphrodise courut àsonpère. Elle l'embrassait avec ardeur.

(( 0 mon père, disait-elle, vous m'avez écoutée, et le Seigneur, qui me g-uidait, a béni mon humilité. »

Denvs passa le jour à se sanctifier.

Vers le soir, il prit cong-é de la reine Ariane. La reine, toute sag-e qu'elle fût, ne put cacher sa douleur, mais elle ne song-ea même pas à détourner le roi de son projet. Lui ne faiblit pas.

Le lendemain, il partit. Il était joyeux. Aphrodise chantait à Dieu des cantiques de reconnaissance.

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