‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 131 sur 169 · CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME

son siège, elle quitta la salle en donnant ordre à ses femmes de la suivre.

Monseigneur Philippe se trouva fort embarrassé. La nature humaine a quelque peine à se conduire extérieurement et intérieurement avec un égal héroïsme. Il commença à donner au diable, du meilleur de son cœur, et Damerones et les services de la fille de Typhaines ; puis il se demanda très sérieusement ce que signifiaient ces accusations de sorcellerie sans cesse répétées à ses oreilles.

— Décidément, se dit-il, j'ai peut-être eu tort de jurer si bel et si bien à Mahaut que je défendrais Damerones contre elle. Damerones est fort en sûreté derrière les remparts de son bourg, et si, par un bonheur, je réussissais à les forcer, je pourrais charger Foulques de prendre soin d'elle sans que la demoiselle en sût rien... Mais que signifie donc cette sorcellerie ?... Il faut que j'en parle au chanoine 1 Ah I vraiment 1 je n'y avais pas songé I Le chanoine est le seul homme qui puisse ici me donner un bon conseil. Il est l'ami de Damerones, il est le mien, il est celui de Mahaut 1 Comment n'ai-je pas eu cette idée plus tôt I

Monseigneur Philippe avait bon besoin qu'on relevât son courage ; car il faut avouer qu'en Palestine et dans la prison de Typhaines, jamais il ne s'était senti aussi malheureux que dans le châtel de sa fiancée. Il descendit l'escaiier du donjon pour aller vers l'oratoire. Arrivé dans la cour, il entendit le bruit d'une querelle qui lui fit tourner la tête vers la porte d'entrée, et que vit-il? Il eût peine d'abord à en croire ses yeux.

Foulques, saisi par un gros de sergents d'armes, était, malgré ses cris et ses réclamations, poussé par les épaules en dehors de l'enceinte fortifiée. Il avait beau protester appeler à son aide, demander des explications, le vaillant écuyer, forcé de reculer devant le nombre, avait mis l'épée à la main ; mais, comme il avait la tête nue, il avait grand'peine à parer les coups, et, sans le vouloir, en arrivait peu à peu à gagner la porte. Ceux qui le pressaient y mettaient d'autant plus de cœur que, la veille, ils avaient été vertement malmenés par le brave Foulques à la rencontre du bois Rusquet.

Persuadé que ce n'était là qu'une de ces querelles si ordinaires entre les soudards, monseigneur Philippe s'avança de quelques pas et cria d'une voix de tonnerre :

— Misérables coquins 1 avez-vous bientôt fini d'assaillir en si grand nombre un seul homme ? Si quelqu'un de vous en veut à Foulques, il n'a qu'à lui ofTrir le combat d'une façon convenable ; je vous jure qu'il ne refusera pas d'assommer toute votre bande, pourvu que chacun y passe à son tour I

Monseigneur Philippe fut bien étonné de voir que son intervention n'assurait pas la fin du combat. Au contraire, les sergents d'armes poussèrent Foulques plus vivement et des huées éclatèrent mêlées d'injures contre le chevalier. Celui-ci, irrité, allait châtier ce qu'il appelait l'insolence de la canaille, quand deux des gentilshommes alliés de Mahaut, s'avancèrent vers lui d'un air grave et attristé.

— Monseigneur, lui dirent-ils, nous ne savons pourquoi la demoiselle nous emploie à un message qui nous afilige.

— n ne s'agit pas de message, répondit brusquement Philippe ; vous voyez qu'on malmène mon écuyer. Aidezmoi à punir ces brutes qui le pressent, et je vous écouterai ensuite tant qu'il vous plaira !

— Monseigneur, reprit un des chevaliers, on ne veut pas tuer Foulques, mais seulement le renvoyer du châtel. C'est l'ordre de la demoiselle qui le veut ainsi.

— L'ordre de la demoiselle ? eh 1 qu'est-ce que mon écuyer lui a donc fait ?

— Rien ; mais là où le maître n'habite plus, le serviteur n'a pas de gîte. La demoiselle du Cornouiller nous a chargés de vous dire en termes exprès que, ne voulant avoir aucuns rapports avec les bourgeois révoltés, les sorciers et leurs adhérents, elle vous ordonne de quitter sur l'heure même sa forteresse.

Monseigneur Philippe fut si consterné, si stupéfait en entendant de telles paroles, qu'il demeura bouche béante, incapable de prononcer un mot ni de trouver une réponse. Son cœur lui semblait si serré, qu'il se crût sur le point d'étouffer ; les larmes lui vinrent aux yeux. Il ne sut pas s'il sentait plus de colère que de douleur, ou plus de chagrin que de rage. Il regarda à droite et à gauche d'un air indécis ; poussé, plutôt par une sorte d'instinct que par un raisonnement quelconque, il salua les deux chevaliers d'un signe de tête ; il se dirigea vers la grande porte en faisant à Foulques signe de ne plus résister et de le suivre ; il passa le seuil de

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