CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME
préféré votre affection lointaine et ma solitude présente. A tant d'attachement, quelque chose, ce me semble, est bien dû. Voilà que vous revenez, et, par un malheur impossible à prévoir, vous tombez dans l'esclavage de nos plus cruels ennemis ; aussitôt, renonçant à ma chère solitude, je m'entoure d'hommes de guerre, je quitte les occupations de mon sexe, peu s'en faut que par dessus mes robes, je n'endosse la cotte de mailles, et... Jugez vous-même entre nous deux, monseigneur, je vous prie : décidez, si vous l'osez, en faveur de votre obstination. Pour une tendresse si bien prouvée, quelle récompense m'avez-vous accordée jusqu'ici ? A peine vous ai-je vu que vous m'avez quittée pour aller massacrer mes gens et sauver une misérable fille de bourgeois I Voilà comme se prouve votre loyauté ; et, toutefois, si v'ous le voulez encore, je suis prête à vous pardonner. Faites en sorte que Damerones périsse. Qu'est-ce, pour vous, que la vie d'une telle fille ? Dans les villes que vous avez mises à sac, n'avez-vous pas vu mourir misérablement telle femme qui, à coup sûr, valait mieux qu'elle ? Renoncez à Damerones, remettez-la entre mes mains, laissez-moi libre de la punir, et je vous jure que je vous pardonnerai, et que tout sera bien entre nous.
Monseigneur Philippe s'écria sans prendre le temps de réfléchir :
— Mahaut I ni pour Damerones, ni pour nulle autre je n'eus jamais la pensée de vous offenser 1 S'il vous faut des serments, amenez-moi devant les plus saintes reliques, faites-moi conduire sur le corps vénéré de mon redouté père, et la main sur le cœur de ce noble chevalier, je vous jurerai sans hésitation que, de ma vie entière, je n'ai jamais aimé que vous I
— Et Damerones ? s'écria Mahaut.
— Damerones, répondit le chevalier, m'a deux fois sauvé la vie, et, certainement, je ne causerai pas sa mort 1
— Ainsi, vous refusez de venger votre père, de vous venger vous-même en attaquant Typhaines ?
— Non, sur mon honneur, repartit Philippe avec feu, j'attaquerai Typhaines, et, s'il plaît au seigneur Dieu, je le prendrai ; mais alors, je rendrai à Damerones le bien que j'ai reçu d'elle, et si je ne le fais, puissé-je être traité comme le dernier des lâches 1
— J'aime à vous entendre parler ainsi, dit Mahaut lentement, je vois au moins de façon claire le fond de votre pensée, et puisqu'il n'est pas moyen de vous ôter de l'âme le désir qui m'offense, sachez qu'ù dater de ce moment tout est rompu entre nous.
— Rompu ! s'écria le croisé avec désespoir.
— Oui, rompu, et sur la croix du Sauveur, je le jure I Je vous reprends toute la tendresse que je vous avais vouée I A dater de ce moment, vous n'êtes plus rien pour moi que le plus vil des hommes 1 vous m'avez trahie, vous m'avez trompée 1 vous me jouez pour une fille de rien, pour une magicienne, pour une fée ! que sais-je ? pour le pire démon qui soit sorli de l'enfer I Allez, monseigneur Philippe I Allez vous unir à celte misérable I Je vous rends votre parole et vous mets bien à i'aise ! Sans doute, pendant votre séjour en Syrie, vous vous serez fait Mahométan I
Les larmes coupèrent ici la parole à l'impétueuse Mahaut. La châtelaine, sanglotant et tout près d'étouffer, se jeta, sur son fauteuil, et, cachant son front dans ses deux mains s'abandonna à un désespoir sans bornes qui finit par dégénérer en cris. Quant à monseigneur Philippe, épouvanté de cette véhémence, peu s'en fallut qu'il n'imitât sa fiancée et qu'il ne répondit à ses sanglots par les siens. Mais il tenait à se contenir au moins assez pour pouvoir renouveler ses serments, ses supplications et ses prières passionnées ; il rappela à la demoiselle le commencement si chaste et si doux de leurs amours dans le palais de l'évoque de Cambrai.
Il en appela à son cœur contre son injuste colère et lui dit tout ce qu'il croyait capable de la persuader. Malheureusement, il n'était pas adroit ; il ne savait pas que le cœur se refuse aux remèdes les plus francs et ([ue, lorsqu'il s'emporte, il faut lui donner de la ligne comme au poisson qui se débat. Sûr de lui-môme, et plein de confiance en sa loyauté, monseigneur Philippe ne prit pas garde qu'en se défendant, il faisait des vertus et du dévouement de Damerones, un éloge mal sonnant pour l'irritation de Mahaut ; bref, malgré ses efforts, malgré sa bonne foi, malgré l'amour même qui éclatait dans toutes ses paroles, il fit si bien, qu'au bout d'une demi-heure, pendant laquelle pas un seul mot ne lui avait été répondu, Mahaut cessa de pleurer ; elle regarda son fiancé d'un air froid et résolu, et, se levant de