CHAPITRE VINGT-HUITIÈME
— Seigneurs, dit-il, vous allez prononcer en hommes sages et justes sur le sort de maître Simon. C'est votre droit et je ne crois pas que personne puisse vous en blâmer. Mais pour moi, souffrez que je m'abstienne de siéger parmi vous. Un vœu que j'ai fait m'empêche de donner mon avis au sujet de ce bourgeois ; si je venais à le condamner, je me regarderais comme un parjure et aussi comme un ingrat. Bref, je ne veux pas prononcer d'arrêt dans sa cause.
— A votre aise. Monseigneur, dit le plus âgé des cheva- Uers. Retirez-vous dans ce coin et, sans rien dire, assistez, si cela ne vous déplaît pas, à ce que nous allons décider.
— • Volontiers, répartit Philippe.
Il prit un escabeau qu'un soldat lui tendait, il s'assit un peu à l'écart, dans l'ombre, et il se prépara à suivre les péripéties de la scène qui allait s'accomplir et qui probablement ne devait pas être longue. Il était en face de maître Simon. Le vieux bourgeois s'était relevé. Son manteau rouge en lambeaux tombait autour de lui. Ses cheveux gris, froissés et collés en plusieurs places par le sang de ses blessures, étaient en désordre ; ses bras étaient croisés sur sa poitrine. Pour un ami, il avait l'air ferme et intrépide ; pour un ennemi, il avait l'aspect insolent et vantard.
— Vous êtes accusé de plusieurs crimes, lui dit le chevalier, qui, par le droit de l'âge, avait pris la présidence de l'assemblée. Je vais vous les énumérer, et vous vous défendrez en peu de mots,
— Ni en peu ni en beaucoup, repartit Simon, d'une voix rude. Je n'ai rien à vous dire et vous ferez de moi suivant votre fantaisie.
— Est-ce résolu ? dit le chevalier.
— Résolu, dit Simon.
— Bon, murmura Foulques, nous n'en irons que plus vite.
— Voici vos méfaits, reprit le chevalier : vous avez, il y a plus de vingt ans en ça, fait expulser votre maîtresse, la dame de Cornehaut, des salles de son châtel ; vous avez poussé les manants dudit lieu à faire une commune, et, en rébellion complète, vous avez combattu à leur tête contre votre seigneur.
Chassé de Cornehaut, vous vous êtes réfugié à Cambrai ; là vous avez encore aidé à soulever les bourgeois contre
leur seigneur l'évêque et vous avez combattu parmi les révoltés.
Accueilli à Typliaines par le saint abbé Anselme, vous avez encore excité les bourgeois et les serfs contre leur maître légitime. Le Père Nicolas a été assassiné d'après vos conseils ; vous avez dirigé la révolte ; vous en avez été le principal chef ; enfm vous avez voulu assassiner traîtreusement l'abbé, votre bienfaiteur, au moment où il pensait encore à vous pardonner. Etes-vous sérieusement résolu à n« pas vous défendre, à ne rien répondre ?
— Résolu I dit encore Simon de la même voix insultante.
— Alors je vais prendre vos avis, Messeigneurs.
Le conseil se consulta quelques instants à voix basse. La consultation fut brève ; on devait s'y attendre. Le chevalier se retourna bientôt vers Simon :
— Bourgeois, lui dit-il, tu es condamné à mourir sur l'heure même.
Simon fit un geste de mépris.
— Quelqu'un a-t-il une corde ? demanda Foulques. Vingt voix s'écrièrent t
— En voici une I — En voilà une meilleure I
— Pourvu qu'elle soit solide ! murmura Foulques en levant les épaules, et, s'approchant du prisonnier, il fit signe aux sergents d'armes de l'emmener vers la porte de l'abbaye. A ce moment, qui était bien près du moment suprême, monseigneur Philippe s'approcha de Simon :
— Tu vas mourir, lui dit-il, et bien que ta sentence soit juste, je n'ai pas oublié que tu croyais aussi devoir te venger sur mon père et sur moi de la fin de tes proches. D'ailleurs ta fille m'a sauvé la vie. Ainsi donc je te demande, en son nom, si je puis faire quelque chose qui adoucisse tes derniers instants.
— Oui, répondit Simon : cesse de me parler, car au monde je ne hais et ne méprise rien autant que toi 1
Monseigneur Philippe, scandalisé, s'éloigna en murmurant entre ses dents : Brute discourtoise I
Et il abandonna le condamné à son sort.
A la porte de l'abbaye, vis-à-vis du bourg, une gargouille en pierre s'avançait de cinq à six pieds en saillie. A l'aide d'une échelle, deux soldats montèrent prestement sur cet