CHAPITRE VINGT-HUITIÈME
blessure ; il est possible encore que sa douceur ordinaire veuille pardonner à son assassin ; si vous m'en voulez croirt , seigneurs, ce sera maintenant que l'expiation prédite aura lieu.
Tout d'une voix, les chevaliers applaudirent à la proposition du prélat, et le préau de l'abbaye fut témoin d'une de ces scènes étranges qui frappent à jamais d'un souvenir terrible les imaginations de ceux qui en sont témoins.
La nuit était venue, sans lune, orageuse ; le ciel voilé cachait ses étoiles. Un vent de tempête sifflait et hurlait autour des clochers et dans les corridors du monastère. Les hommes d'armes couverts de leurs armures, les moines enveloppés dans leurs capuchons, les valets tenant des torches de résine flamboyantes se rangèrent autour du préau. Quatre vigoureux frères lais apportèrent l'abbé, toujours sans connaissance et la tête enveloppée dans des linges sanglants ; quatre écuyers apportèrent de même la bière où étaient enfermés les restes de messire Geoffroy, et ces deux corps, l'un déjà saisi par la mort, l'autre luttant difficilement contre elle, furent placés sur des tréteaux au milieu des chevaliers, devant l'évêque, qui, tous, tête nue et le visage sombre, présidaient à ce terrible jugement.
Quand tout fut ainsi préparé, une troupe de soldats alla quérir maître Simon dans son cachot et l'amena. On lui ordonna de fléchir les genoux. Il resta silencieux, mais il n'obéit pas. Alors les hommes d'armes lui courbèrent les membres de force et le maintinrent à genoux devant ses victimes. Il ne poussa pas une plainte, et, maintenu par des mains de fer dans son abaissement, il ne résista pas. Son visage était stoïque, ses yeux étaient assurés. Il ne bravait ni ne suppliait ses juges.
— Simon, dit l'évêque, vous êtes au bout de vos crimes. Vos meurtres et vos rébellions, la trahison la plus lâche vous ont conduit où vous voilà. Regardez bien que vous êtes à genoux devant votre seigneur l'abbé de Typhaines.
Simon ne sourcilla pas ; il regarda le corps de l'abbé et ne le voyant pas bouger, il crut sans doute qu'il était mort, car un sourire dédaigneux se peignit sur son visage.
— L'abbé vit et vivra, dit un des chevaUers.
Simon ne parut pas avoir entendu cette réfutation de sa dernière espérance.
— Regardez maintenant, poursuivit l'évoque, le corps du Père Nicolas, du seigneur Geoffroy de Cornehaut.
Simon tourna les yeux de ce côté. Un nouveau sourire passa sur ses lèvres, et cette fois il entr'ouvrit la bouche :
— Pour celui-là, dit-il...
Mais il s'arrêta comme si la résolution de tout voir et de tout entendre sans rompre le silence était chez lui arrêtée. Il repoussa la tentation de triompher devant ses vainqueurs de la mort du seigneur de Cornehaut, son terrible ennemi, et il se tut. Mais sa pensée avait été comprise de tous les assistants. Un tressaillement de colère parcourut les rangs des soldats, et les deux valets qui le tenaient à genoux pesèrent plus fortement sur ses épaules et le firent presque se prosterner.
L'évêque reprit d'une voix solennelle :
— Le moment de l'orgueil est passé, celui de la pénitence et du repentir est arrivé. Vous voilà, homme superbe, meurtrier impie, humilié devant vos victimes et devant cette troupe de braves gens, de pieux solitaires qui vous contemplent ; vous rendez témoignage que l'esprit de prophétie a une fois au moins visité les lèvres du saint abbé Anselme. Maintenant relevez-vous, ou plutôt qu'on vous relève, car vous êtes comme un esclave et vous n'avez plus de volonté. L'Église vous repousse et vous abandonne à la justice du bras séculier.
— Bon, s'écria Foulques, le bras séculier 1 Je suppose que cela veut dire : nous autres gens de guerre. Le bras séculier va vous rendre bon compte de ce misérable.
Les moines soulevèrent les brancards sur lesquels étaient placés l'abbé et le feu Père Nicolas, puis, se formant en ordre deux par deux, ils s'éloignèrent, emportant leur seigneur blessé et évanoui auquel venait d'être rendu un hommage qu'il n'aurait sans doute pas voulu accepter s'il eût eu sa connaissance, et le cadavre de leur vieux frère. Pour les chevaliers, les écuyers et les hommes d'armes, ils restèrent dans la cour et leur cercle se resserra autour de Simon. Le conseil de guerre qui allait juger le consul de Typhaines était formé.
Monseigneur Philippe prit la parole le premier. Ce n'était pas trop son habitude. Nous savons qu'il n'était pas porté à abuser du don d'éloquence ; mais cette fois il le fit ; il avait pour cela ses raisons.