‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 169 sur 169 · CHAPITRE TRENTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRENTIEME

à l'abbé de Typhaines la remise des biens de Cornehaut. Monseigneur Philippe était entré dans cette sainte milice et lui avait fait don de ses terres. Qu'avait-il besoin d'un domaine désormais ? Sa race n'allait-elle pas s'éteindre en lui ? n ne devait pas laisser de postérité, et son épée et son heaume devaient être enterrés dans sa tombe quand il plairait à Dieu de terminer ses jours.

Les pèlerins qui revenaient de Syrie, pénétrés, comme ils devaient l'être, d'admiration et de respect pour les chevaliers templiers, si braves, si désintéressés, si patients, répandirent en Europe la haute réputation que le commandeur PhiUppe de Cornehaut s'acquit en peu d'années. H était la colonne de l'Ordre et la gloire de la reUgion. On citait de lui des exploits qui semblaient passer les forces humaines ; on disait, entre autres, qu'une fois, à deux heues de Jafïa, il avait, aidé de son seul écuyer Foulques, mis en fuite deux cents Sarrasins commandés par un émir, frère du soudan, dont il avait fendu la tête. Il est vrai qu'en revanche les mamelucks de l'émir avaient emporté celle du brave écuyer. Ce fut un grand chagrin pour le commandeur PhiUppe ; il aimait son bon serviteur comme un frère et suivait volontiers ses avis, ayant éprouvé, en maintes occasions, qu'ils étaient toujours sincères et désintéressés. Après l'avoir pleuré et vengé de son mieux, il fit choix, pour nouveau compagnon, d'un frère-servant nommé Payen, qui déjà, en maintes rencontres, l'avait vigoureusement soutenu. On remarquait que le commandeur avait de longs entretiens avec son écuyer et qu'ils en sortaient toujours tristes et dolents l'un et l'autre. C'était tout simple : ils se rappelaient des temps qui n'étaient plus et rouvraient des blessures inguérissables. Le premier parlait de Mahaut qui, là-bas, bien loin, dans le petit Nivernais, était une martyre ; le second de Damerones qui, aux pieds d'Héloïse, était une sainte. L'un pensait à sa vie de grand seigneur perdue à jamais, à sa race détruite, à son nom qui bientôt allait disparaître de la terre ; l'autre songeait à sa commune et pleurait avec amertume les crimes et les lâchetés de ses amis. Les deux templiers ne se querellaient jamais ; sur la Uberté, sur l'amour, ils n'avaient plus d'opinions.

Leur mort fut subUme. Elle arriva dans cette journée héroïque et fatale où le roi Louis le Jeune se couvrit de tant

de gloire. L'armée chrétienne, enfoncée de toutes parts par les escadrons innombrables des mécréants, était tombée sous les flèches et sous les sabres comme une moisson mûre. Le commandeur Philippe et le frère Payen se trouvaient seuls, deDout sur un rocher, où ils se défendaient comme du haut d'une tour. Après avoir fait une jonchée d'ennemis autour de leur dernier refuge, voyant que la cohue des assaillants augmentait toujours et que leurs hauberts, leurs heaumes, leurs boucliers étaient en débris, ils comprirent bien que le moment suprême était arrivé pour eux. Alors ils se jurèrent de ne pas tomber en vie dans les mains des mahométants. Ceux-ci, las de se faire tuer sans besoin par les deux géants, firent ce que les soldats de Marsile avaient jadis fait pour Roland le paladin et pour le brave archevêque Turpin de'^Reims ; ils se retirèrent hors de la portée de ces bras redoutables et firent pleuvoir sur les deux soldats une grêle de javelines et de flèches.

— Voilà la fin, dit gravement le commandeur à l'écuyer, nous ne deviserons jamais de cette journée-ci avec les dames. Cependant, frère Payen, pensons à notre âme.

Les deux templiers sans prendre garde à la grêle de dards qui pleuvait sur eux, se mirent à genoux l'un devant l'autre, tenant dévotement devant leurs yeux la croix de leurs épées. Ils commencèrent à se confesser mutuellement, mais Payen avait à peine commencé qu'une longue zagaie vint en sifflant lui traverser la tempe et le jeta expirant sur le carreau. Monseigneur Philippe continua à prier dévotement ; du reste il n'attendit pas longtemps ; il tomba ; mais il eut encore la force de se relever à demi, de se traîner presqu'au bord du rocher qui, à cet endroit, surplombait la rivière et de jeter dans le gouffre béant sa bonne et fidèle épée Rudaverse, qui ainsi ne fut pas souillée par le contact d'une main sarrasine. Après ce dernier effort, le bon chevalier s'étendit tout de son long sur la roche, en murmurant Jésus, Maria, et avant que les infidèles qui accouraient en rugissant fussent arrivés jusqu'à lui, il avait rendu le dernier soupir. Un sheykh égyptien, témoin de la défense des deux tempUers, défendit de leur couper la tête et les fit ensevelir honorablement.

ACHEVÉ D'IMPRIMER LE 28 FÉVRIER 1922 PAR F. PAILLART A ABBEVILLE (SOMME).

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PQ Gobineau, Joseph ^irthur

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