‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 168 sur 169 · CHAPITRE TRENTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRENTIÈME

Quelques malentendus ont existé entre nous ; pourtant j'ai appris, avec un bonheur bien grand, la soumission de vos bourgeois rebelles ! Les scélérats I Ils m'avaient enlevé plusieurs de mes serfs, et faisaient courir le bruit que j'étais leur allié I Bah I N'en parlons plus. Je suis charmé de vous recevoir dans mon châtel du Cornouiller.

— Votre châtel ? s'écria le prieur confondu.

— C'est-à-dire celui de mon fils. Il épouse demain matin la demoiselle.

— Mais pensez-vous bien que la demoiselle est pupille du révérend abbé, dont le consentement à ce mariage n'est pas donné encore.

— Détrompez- vous, riposta messire Baudouin ; le révérend abbé n'est plus le tuteur de Mahaut. Sur la demande de la demoiselle, le comte de Nevers, notre suzerain, a pris cette charge, comme c'est son droit, et, dans sa bonté, il conclut un mariage qui me plaît.

— Ne pourrais-je parler à Mahaut ? demanda le prieur.

— Non, répliqua péremptoirement le baron ; elle est occupée ou peut-être endormie.

Il n'y avait rien à répondre à cette raison là. Le moine courba la tête et, jugeant sa mission terminée, regagna la porte du châtel, accompagné par messire Baudouin qui lui faisait force saints et les politesses les plus respectueuses du monde. Il revint et rendit compte de ce qu'il avait vu et entendu au seigneur abbé.

Différents bruits coururent sur la bizarrerie de cette affaire. Plusieurs prétendirent que, pendant l'entretien de messire Baudouin et du prieur, Mahaut était retenue de force dans son appartement ; d'autres affirmèrent que c'était de son plein gré qu'elle n'avait pas admis le moine ; mais ceux qui la connaissaient le mieux et qui, en outre, se piquaient de savoir démêler quelque chose dans les contradictions du cœur humain, soutinrent qu'une obstination aussi aveugle de sa part n'était pas possible. Qu'en effet, elle avait remis la disposition de son bien et de sa personne au comte de Nevers ; mais que le seigneur de Nevers avait bien fait de se hâter et d'accourir au castel, car quelques heures de plus, et certainement le vent aurait tourné du côté de monseigneur Philippe ; que, du reste, la demoiselle n avait pas plutôt aperçu son ancien ennemi qu'elle s'était réveillée comme

d'un songe et avait voulu le faire expulser ; elle ne l'avait pu, attendu que, prévoyant quelque chose de semblable, il était venu en force, et au lieu de sortir comme un sot après être entré comme un fourbe, il avait parlé en maître.

Quoi qu'il en soit de ces versions multipliées, toute cette affaire resta éternellement ténébreuse. Mahaut, à dater de son mariage, vécut dans une réclusion sévère qui n'était troublée ou distraite que par les visites des deux ou trois barons mal famés du Nivernais, société intime de son beaupère. Celui-ci s'installa à demeure au Cornouiller, sous prétexte de surveiller les intérêts de ses enfants, absorbés, disait-il, dans leur amour ; il avait soin d'entretenir bonne garnison au manoir et d'y faire une garde sévère. Jamais l'abbé Anselme, inquiet du sort de son ancienne pupille, ne put parvenir jusqu'à elle. A moins de prendre d'assaut la roche du Cornouiller, entreprise fort difficile, il était évident qu'on ne pouvait y entrer quand le baron ne le voulait pas. Enfin, Mahaut mourut très jeune et sans enfant ; son beau-père s'adjugea la succession au nom de son mari. n avait couru des bruits tellement sinistres sur les traitements que la pauvre dame éprouvait chez elle, que les paysans prétendirent que son esprit revenait dans les nuits d'orage et que, du haut des tours du châtel, on l'entendait appeler à son secours, en criant d'une voix déchirante : Cornehaut 1 Cornehaut 1

Monseigneur Philippe n'apprit jamais tous ces détails sans quoi il y a lieu de penser que la destinée de Mahaut aurait été éclaircie de façon ou d'autre. Aussitôt que l'abbé lui avait eu raconté ce que le père prieur avait trouvé au Cornouiller, il s'était hâté d'appeler Foulques et, lui commandant de seller les chevaux, il avait pris congé de maître Anselme, en le remerciant encore une fois de ses bonnes intentions à son égard, tout en jurant qu'il n'en voulait pas profiter. L'abbé de Typhaines le vit partir avec douleur. Homme plein d'énergie et de dévouement, il avait, nous le savons, de grandes tendresses dans le cœur, et monseigneur Philippe les avait toutes gagnées. Il lui arriva donc bien souvent de penser au chevalier et de s'inquiéter de ce qu'il était devenu jusqu'au jour, qui arriva quatre ans après les événements que nous rapportons ici, où un chevalier du Temple vint, au nom du grand-maître de l'ordre, demander

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