CHAPITRE DEUXIÈME
occasions d'apprendre aux manants combien il est agréable d'avoir un œil de moins.
— Mes chers fils, reprit l'abbé, je vous remercie de votre zèle ; mais, sans doute, il ne sera pas nécessaire de le mettre à l'épreuve. La patience et la mansuétude sont des armes plus puissantes que les vôtres. Suivez-moi.
Le tumulte allait augmentant et, de proche en proche, gagnait toutes les parties du monastère. En passant dans les cloîtres, l'abbé et sa suite voyaient s'ouvrir les cellules des moines qui, étonnés ou effrayés, venaient adresser leurs questions à leur père spirituel.
— Je ne sais rien non plus que vous, répondait Anselme ; mais dans un moment nous allons être instruits.
Ainsi entouré de son troupeau et des belliqueux étrangers, l'abbé parut dans le préau, et là un spectacle s'offrit auquel chacun était loin de s'attendre. Sur le sol, au milieu des convers et des valets qui levaient les bras au ciel et poussaient de lugubres lamentations, était étendu un cadavre couvert du froc du couvent, et que venaient d'apporter cinq habitants du bourg, dont l'un, celui qui était en tête, tenait un cheval par la bride.
Il est indispensable, pour la suite de cet écrit, que le lecteur se pose bien en face de ce dernier personnage. Il est vêtu de grosse serge brune et armé seulement d'un coutelas à manche de corne ; une bourse de cuir pend à sa ceinture, à côté de l'instrument guerrier, et il est coiffé d'un capuchon de drap rouge de l'espèce la plus commune. Bien qu'habillé de cette humble façon qui n'annonce autre chose qu'un marchand, cet homme d'environ cinquante ans, peut-être plus, a dans les traits une ferme expression d'audace et de rudesse. Son visage basané, carré et massif, est éclairé par des yeux perçants que des sourcils gris d'une extrême mobilité rendent capables d'effrayer. Sa stature n'est pas haute ; mais, visiblement, sa force est athlétique et ses mouvements sont d'une brusquerie téméraire. A l'aspect de l'abbé, il se découvrit, mais il ne fléchit pas le genou, ce qui étonna tout le monde et fit naître des murmures.
— Saint père, dit le bourgeois sans nul embarras, comme Je revenais avec mes compagnons de la foire de Troyes, nous avons trouvé dans la forêt ce moine que nous croyons bien faire de vous rapporter. Il était mort.
— En êtes-vous bien sûr, maître Simon ? demanda l'abbé d'une voix sévère.
— Me soupçonnez- vous ? répondit le marchand avec hauteur.
— A Dieu ne plaise, repartit le religieux, que j'accuse, sans une preuve éclatante, vous ou tout autre d'avoir pris la vie d'une créature humaine ; mais je vous parle franc, et je n'estime pas que celui-là seul doive passer pour le meurtrier qui enfonce le fer ; le mauvais conseiller pousse le bras et n'est pas moins criminel.
— Je ne vous comprends pas, saint père, répondit le bourgeois sur le même ton provoquant ; du reste, je ne veux rien feindre de ce que je pense. Ce moine s'est peut-être attiré son malheur par quelque insolente oppression.
— Frapperai-je ? dit Foulques en regardant son maître. Le chevalier arrêta la main de son écuyer qui déjà se
fermait sur la poignée de sa dague, et pendant ce temps, l'abbé répondait à maître Simon avec une douceur pleine de tristesse :
— Apprenez, mon fils, et méditez ces paroles de l'Écriture : « Malheur à celui par qui le scandale arrive 1 » Vous venez de proférer des outrages à la mémoire de notre malheureux frère, et, comme votre seigneur temporel, j'aurais le droit d'exercer sur vous ma justice. Je sais aussi, je sais de quels discours séditieux vous faites parade d'ordinaire, excitant contre nous nos bourgeois et nos serfs, soufflant de tout votre pouvoir le mauvais esprit dans les âmes faibles ; je crains que le démon ne vous aveugle, et qu'à la fin vous ne soyez écrasé sous les ruines de l'édifice coupable que vous élevez. A cette heure, la menace au front et presque l'insulte à la bouche, vous jetez à nos pieds les dépouilles mutilées d'un des nôtres ; craignez que ce même pavé, rouge en ce moment d'un sang béni, ne se lève un jour contre vous 1
Ce fut d'un air de défi qu'à ces paroles le marchand leva la tête, et jetant un regard méprisant sur la foule monastique dont il était entouré :
— Est-ce là, dit-il, votre reconnaissance ? Des menaces quand on rapporte vos cadavres ! Bah 1 les moines, j'en ai peur, ont oublié même les plus simples vertus, et ils ont grand besoin qu'on les réforme I